Théorie des belles-lettres
Espérons qu'on voudra bien ne pas nous imputer la prétention d'inventer la littérature, mais avouons sans détour celle de la raisonner un peu plus profondément qu'on n'a coutume de le faire.
Nous tenons l'art de la parole écrite ou parlée pour le plus immédiatement naturel de tous les arts, pour un art certain et sérieux. Tout le monde y souscrira-t-il sans résistance? N'osons pas trop y compter. Pourquoi? Est-ce uniquement le fait des abus dont la littérature s'est rendue complice? Ne faut-il pas s!en prendre dans une certaine mesure aux habitudes mêmes de l'enseignement ?
On trouve au degré élémentaire des manuels estimables peut-être, mais quelquefois sans assez de philosophie ni de profondeur; composés d'observations incomplètes, d'aphorismes peu justifiés, d'exemples insufiQsants, manque d'un choix assez judicieux ou d'une interprétation assez lumineuse. Aussi bien n'est-ce là qu'un enseignement élé-
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menlaire, et, les études achevées, on n'y revient plus.
Quant à renseignement supérieur, par où les lettres devraient se maintenir en estime auprès des esprit mûrs, à n'envisager que ses meilleurs côtés, il brille par une critique ingénieuse, mais trop souvent vide de principes : historien, rapporteur plutôt que juge, parfois même se faisant un système et une gloire de ne pas juger.
Les Maîtres sont là sans doute, les grands rhéteurs de l'antiquité. Mais après eux, mais d'après eux, n'y a-t-il plus rien à dire, et suffit-il d'y renvoyer purement et simplement l'intelligence chrétienne ? D'ailleurs plût à Dieu que nos contemporains voulussent bien se remettre à pareille école 1 Hélas ! l'instruction publique telle qu'elle est ne les y dispose guère, et après la perte de la foi, la perte du sens et du goût des maîtres classiques est à nos yeux la plus fatale à l'esprit français.
En somme, tandis que beaucoup écrivent et parlent à peu près au hasard, la foule apprécie au gré de la fantaisie ou de l'humeur ; c'est trop dire : elle n'apprécie plus ; elle s'amuse un moment et passe. 'Les grandes querelles littéraires éteintes ont laissé après elle l'indifférence et le scepticisme. Avouons-le sans retard : le scepticisme nous déplaît et nous effraie ici comme ailleurs. Qu'il s'enveloppe de bonhomie et de spirituelle impertinence, ou que, par un renversement bizarre, il se fasse dogmatique et tranchant ; qu'il dise en souriant : « chacun son goût, » ou qu'il décrète d'autorité qu'il n'y a rien d'absolu en littératuie;
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nous le repoussons sous toutes ses formes comme une iuconséquence, une faiblesse et un péril. On ne répudie point la certitude artistique sans compromettre logiquement toutes les autres, et la fermeté modeste des jugements littéraires entre pour une part dans ce bon sens réfléchi qui nous honore et nous défend.
Ouoidonc! avons-nous rêvé de tout démontrer en littérature ? Non certes. La littérature n'est pas une géométrie; la parole littéraire n'est point faite de raison pure ; l'imagination et la sensibilité ont leur large rôle dans cette expression vivante de tout l'homme, et la raison ne peut régler mathématiquement toutes leurs saillies.
Mais si les problèmes de goût se refusent à une solution mathématique ; si, en matière d'éloquence et de poésie, la démonstration rigoureuse ne peut s'étendre à tout; nous osons croire que la certitude morale peut aller loin, beaucoup plus loin que ne se le figurent la légèreté du grand nombre et, pour tout dire, la mollesse d'esprit, qui est une des grandes tentations humaines. C'est chose commode que d'écrire à l'aventure et de juger par impression. Mais, en bonne foi, que vaut un style incapable de se raisonner lui-même? Que valent d.es impressions quand on n'a pas la force de les éclaircir et de les fixer? Que dans le champ de la composition et de la critique il reste toujours une part d'inconnu, soit ; mais c'est œuvre utile que de travailler à la réduire. Pour le mojuenl il nous suffit de celte réponse; nous aurons lieu d'y insister ailleurs.
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Et maintenant sur quelle base assez large et assez solide établir la certitude de nos jugements et de nos procédés littéraires?
Sur la philosophie.
Il se peut que le mut fasse peur. La philosophie est chose sévère, et ce n'est pas là ce qu'on est accoutumé à trouver dans un livre de littérature. A vrai dire, malgré notre désir d'obliger, s'il se pouvait, tout le monde, nous ne pouvons en bonne conscience dédier ces études à qui prendrait frayeur d'une lecture quelque peu sérieuse. Nous ne les offririons pas davantage à qui confondrait l'érudition avec la science, aux curieux d'anecdotes, aux amoureux du petit fait jusqu'au dédain pour les principes et les conclusions. Certes, nous avons conscience de ne raisonner pas à ^)non, de nous appuyer largement sur l'histoire des littératures. Mais, à nos yeux, le grand fait auquel tous les autres rendent témoignage, c'est l'âme, l'âme et ses exigences légitimes, l'âme et ses appétits dépravés. Nous rappelons ou nous supposons tout ce qu'il y a de plus incontesté, de plus'élémentaire, de plus expérimental dans la philosophie spiritualiste, la seule qui compte. Nous ne voulons aux lois littéraires d'autre point d'appui que le rôle manifeste de la parole, que la nature des choses et avant tout la nature de l'homme même.
Selon nous, la parole littéraire se mesure aux exigences vraies de l'âme du lecteur; et ces exigences, à leur tour, peuvent se résumer dans celte formule : écrivain, orateur.