‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 19 sur 103 · I.'AMK nO\NA\T SON i: M I' I! i: I N T K ATX CIIOSKS. loi · texte numérisé non relu

I.'AMK nO\NA\T SON i: M I' I! i: I N T K ATX CIIOSKS. loi

à le reproduire, c'est-à-dire en somme, à poursuivre dans la mesure loyale du possible un idéal impossible à réaliser tout à fait. Avouons une médiocre sympathie pour ces tendances sceptiques à l'endroit de tout ce qui élève. L'homme n'a que trop de pente à se faire du médiocre et du vulgaire un système, voire même une vertu.

En littérature, en poésie, en art, l'idéal n'est non plus en grande vogue. Nous savons ce qu'on lui oppose : au fond le sensualisme, en apparence le vrai confondu grossièrement avec le réel. Rappelons ce qu'est l'idéal et l'on jugera de la valeur des prétextes.

Et d'abord comment se forme-t-il dans la conception de l'artiste? Assurément les réalités observées en font l'élément premier et fondamental. De toutes les réalités d'un même ordre présentes à mon regard ou à mon souvenir, je détache quelques éléments choisis que j'assemble à mon gré pour en composer un tout imaginaire. C'est un visage, par exemple, que je forme de traits empruntés à vingt visages d'hommes. C'est un caractère de bonté, de dévouement, de grandeur d'âme^ que je compose avec la fleur de mes expériences ou de mes souvenirs. Cette image physique ou morale est plus belle que toutes les réalités à moi connues, puisqu'elle en réunit les beautés dans un ensemble que je n'ai rencontré nulle part. D'ailleurs elle procède de ces réalités mêmes, puisqu'elle n'a rien en soi qu'on n'y retrouve.

Or elle pourrait déjà s'appeler idéale, car elle n'existe en fait que dans mon idée. Mais à le bien prendre, c'est trop peu pour l'honneur du nom, qu'un pareil type construit par abstraction et assemblage. L'àme est capable de mieux. En présence de cette image composée, la raison m'avertit que sa beauté n'est pas la limite du possible, qu'elle peut encore grandir. Non content de la certitude abstraite, j'aspire à concevoir cette beauté grandissante, à la voir en esprit toujours plus belle. Là commence le grand travail de la méditation artistique, le grand effort de l'âme pour

mettre son empreinte sur les choses. J'aspire à pousser le plus loin, le plus haut possible, la vision intime du type supérieur. Et quand je m'arrête au bout de ma puissance de concevoir, je sais que la dernière beauté entrevue n'est pas la dernière imaginable, qu'au delà s'ouvriraient encore pour un œil plus perçant des horizons magnifiques, dont à son tour il n'atteindrait pas la limite: je sais que ma dernière conception dégénère d'une beauté plus parfaite, comme mon œuvre dégénérera de ma conception même. Quoi qu'il en soit, dans celte ascension hardie vers le parfait, je me suis toujours plus éloigné des réalités concrètes, mais je ne m'en suis jamais détaché complètement, puisqu'elles restent et mon point de départ et la matière indispensable de mon premier travail (1).

Mais voici qui n'est pas moins vrai. Cette beauté supérieure où je suis monté des réalités terrestres par un effort de ma pensée, je sais qu'elle descend elle-même de Dieu, premier type et suprême exemplaire. Tout ce qu'elle renferme de perfection ou d'être — c'est tout un — se retrouve d'une façon suréminente dans Celui qui est la Perfection originale, l'Être absolu. Idéale ou réelle, la beauté finie n'est concevable qu'à ce compte, rien n'étant possible qu'à la condition de reproduire quelque chose de l'être, de la perfection de Dieu. Les réalités finies, imparfaites, mêlées de lumière et d'ombre, étaient au bas de cette échelle mystérieuse où monte notre âme : au sommet c'est non pas la grande chimère qu'un atticisme hypocrite a nommée « la catégorie de l'idéal ; » c'est la lumière et la beauté sans mélange,

(1) Bien que nous raisonnions sur la beauté physique ou surtout morale, tout ce que nous avons dit jusqu'à présent s'applique de même aux vices et aux travers. Le caractère comique ou le personnage sacrifié de la tragédie se composent par les mômes procédés naturels d'abstraction, d'assemblage et d'idéalisation. Mais le parallélisme cesse au point précis où nous sommes arrivés. On entend d'ailleurs comment il peut être permis d'idéaliser un vice ou un travers. C'est à condition de tout ramener au rayonnement définitif de la grandeur morale. Nous le verrons mieux plus loin. (Chap. vi.'

L'AMIÎ nO.NNANT SON E.MI' iU l N T tl \[]\ CHOSES. 153

la perfection sans limites, idéal de l'idéal, mais tout ensemble réalité suprême, dont le vouloir fait tout le réel, comme sa pensée détermine tout le possible. Qu'était-ce donc, en un mot, que cet effort d'idéalisation analysé tout à l'heure? Une ascension indéfinie de l'àme s'élevant des réalités créées à la réalité créatrice, rien de plus. Ainsi le réel est partout. Dans l'ordre logique ou de connaissance, il est au point de départ, mais fini, borné, imparfait; il est au point d'arrivée, mais à l'état de perfection sans limites. Dans l'ordre ontologique ou de provenance, les termes sont renversés : le parfait est à l'origine, l'imparfait au terme. Mais de toute façon, l'âme s'agite entre deux réalités.

Que si l'idéal n'est point absolument détaché du réel, par ailleurs il est vrai, plus vrai que les phénomènes d'expérience qui nous aident à le concevoir. Pourquoi? Nous l'avons vu et le plus médiocre philosophe l'entend : beauté, perfection, être, vérité, sont termes pratiquement synonymes, notions inséparables, au point de se pouvoir prendre l'une pour l'autre. Donc s'élever dans le beau, c'est s'élevei' dans le vrai. Donc, pour tout être, monter dans la ligne de perfection qui lui est propre, c'est monter vers la vérité absolue et typique de sa nature. On a dit que le cheval de Job est plus vrai que celui de nos écuries ; c'est exact. Mais pour éviter les jeux bizarres d'imagination, tenonsnous-en à l'ordre moral : aussi bien est-ce là le domaine préféré de l'idéalisation. Cette bonté, cette clémence, cette grandeur d'âme que nous poussons en idée au delà de tous les exemples fournis par l'histoire, elle est plus vraie dans son ordre à mesure qu'elle monte vers la vérité typique de son ordre, c'est-à-dire vers la bonté, la clémence, la magnificence infinies. Ainsi en va-t-il de toute qualité morale, de toute vertu (1).

(1) Ainsi eu va-t-il même de toute laideur morale, de tout vice, à cette différence près que là ou ne monte plus vers une réalité infinie, mais que l'on descend dans la j>erversinn par une série indéfinie de desrés,

lf)4 TirÉOlîlE DES m: I.LKS-I.ETÏRES.

Mais enfin tel qui accorderait à l'idéal cette vérité métaphysique et toute d'estime intellectuelle, pourrait-on dire, lui refuse au moins la Yérité qui frappe et qui touche, en un mot, la vie. Entendez l'objection courante. Les caractères idéalisés à la manière classique sont des abstractions, belles peut-être, mais froides et mortes. On voudrait un homme vivant; on trouve une allégorie, une entité philosophique raide, gourmée, glaciale, un automate, un mannequin.

Laissons à la théorie du drame l'examen approfondi du sophisme ; il nous suffit, à nous, d'un mot.

Bon pour les personnages de Voltaire. Non certes, tel d'entre eux n'est pas un homme ; c'est une thèse pédantesque servie par des nerfs agacés. Mais nous le demandons à tout lettré de bonne loi : Andromaque ou Monime, Agrippine ou Néron passeront-ils pour des abstractions mortes? Et pourtant ils sont pris en plein idéal. Si Corneille a, plus que Racine, peint les hommes tels qu'ils devraient être, si ses héros jouent parfois de la sentence comme on peut jouer de l'épée; après tout, Rodrigue et Chimène, Auguste, Polyeucte et Pauline sont-ils des généralités allégoriques ou des âmes vivantes ? Que nos grands maîtres aient un peu négligé la couleur locale au bénéfice d'une psychologie trop sévère, passe encore; mais la faute, si faute il y a, n'en est point à l'idéal. En conviant le poète à faire plus grand que réalité, nous ne le condamnons ni au surhumain ni au gigantesque. Point de froides quintessences ; point de héros coulés en bronze, point de statues colossales taillées à même des Pyrénées, comme on a plaisamment figuré quelques personnages de Y. Hugo, par exemple.

L'idéal soufïre et suppose la vraisemblance, la ressem-

sans autre terme que le néant. Mais assurément l'orpueil, la haine, la venpeance poussés a l'idéal sont d'une vérité plus effrayante que tous les faits de même ordre. Nous aurons lieu plus loin d'analyeer cette idéalisation du mal moral. (Chap. vi.)

l/AMi: DONNANT SON i: M PI'. IM N T 1! AUX C H OS T. S. lo";

blancs avec la vie. Par où? Surtout par la lutte, par le choc intime des passions opposées, en tin de quoi, dans l'idéal comme dans la réalité même, l'unité se fait sous l'influence de la passion maîtresse ou de la volonté reine ou du trait dominant de caractère. Non certes, l'idéal ne supprime point, par nécessité de nature, la ressemblance avec la vie. Mais d'ailleurs s'entend-on bien sur le dernier mot? Pour les adversaires, qu'est-ce que la vie, la vie dont ils revendiquent les droits? A rapprocher leurs théories des œuvres qu'ils prônent ou qu'ils produisent, la vie ne serait-elle pas la floraison libre et confuse de tous les instincts, l'activité humaine en pleine luxuriance, la puissance brute poussant au hasard des jets vigoureux que rien n'émonde ou ne redresse? Ainsi, qui règle la vie la mutile, et l'homme commence de moins vivre quand il entreprend de se conduire, de se posséder, de se vaincre. Voilà quel paraît être le fond du système, et, à ce compte, nous avouons tout ce qu'on voudra.

Oui, la gloire de l'idéal, c'est précisément de porter la vie plus haut, tout en lui conservant cette vraisemblance humaine qui nous la fait reconnaître, goûter, sentir, même dans un type supérieur à notre vulgarité quotidienne. C'est de nous présenter, dans la vive lumière de l'action, l'àme grandie par l'effort, mettant sa puissance à faire l'ordre et augmentant sa puissance de tout l'ordre qu'elle y met. Quand ce spectacle nous est donné, il ne nous dépasse pas comme une énigme; il ne nous rebute pas comme un défi. Dieu nous a faits pour l'entendre et pour nous y élever par sympathie. Ce n'est point là une grandeur étrangère qui nous accable, c'est notre propre grandeur possible qui se révèle à nous.

Or voilà comment l'idéal fait la puissance moralisatrice de l'art, comment il en fait la vérité supérieure; nous l'avons dit, n'y revenons pas. Hors de là, où serait même ridée de l'art et sa raison d'être? Dans l'habileté mécanique du procédé imitateur? Mais l'art est beau, il est admirable,

i^f> THKOIUR nivS BELI.ES-I.ETTRKS

et cette habileté n'est que curieuse. Dans la sensation du réel fidèlement rendue? Mais alors pourquoi préférons-nous l'œuvre d'art au spectacle des réalités correspondantes? Pourquoi, d'instinct, demandons-nous à l'œuvre d'arC autre chose que la réalité? De fait, les mots de réalisme et de naturalisme devraient disparaître de la critique sérieuse et loyale. Dites sensualisme d'une part et spiritualisme de l'autre: dans cette querelle pour et contre l'idéal, voilà les noms vrais des adversaires.

Et notons-le pour conclure. L'idéal, droit et devoir de l'artiste, du poète, nous ramène en somme à la loi établie pour tous. Où sera le triomphe de la liberté de feindre? A faire définitivement ressortir l'âme puissante et ordonnée, le plus haut reflet saisissable de la beauté infinie qui est Dieu. Or c'est où doit viser, dans la mesure plus étroite de ses moyens d'action, quiconque entreprend d'agir moralement sur les hommes par la parole. Voilà ce qui reste de la doctrine que nous avons rappelée. Voilà du reste qui éclaire toutes les applications qui vont suivre. Quel que soit l'objet immédiat de la parole littéraire, il faut qu'elle tende à nous élever par le rayonnement définitif du beau, du beau moral surtout. Telle doit être la plus haute visée de l'âme qui compose, comme telle est d'ailleurs la plus noble impression d'elle-même qu'elle puisse donner aux réalités qu'elle met en œuvre.

Page 1