‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 18 sur 103 · II · texte numérisé non relu

II

Liberté supérieure du poêle : doue obligatioû plus étroite à l'idéal.

— L'idéal, sens large; — sens précis: la beauté supérieure. — Défiances que soulève le nom même d'idéal : en matière de conduite pratique,

— en fait d'art et de littérature. — Formation de l'idéal dans l'esprit : abstraction, assemblage, — idéalisation proprement dite. — L'idéal entre deux réalités. — L'idéal plus vrai que le réel. — Si l'idéalisation exclut la vie. — Idéal et vraisemblance. — L'idéal fait la vie de l'art.

— Retour à l'obligation commune d'élever l'âme.

Il reste pourtant vrai que la réalité pèse plus lourde aux ailes de l'éloquence et que la poésie est plus libre de feindre. Aussi est-elle moins éloignée de la notion toujours hyperbolique de création. Le poète est plus créateur parce qu'il se borne moins qu'un autre à lire et à constater; parce qu'il peut combiner des rapports imaginaires, poser même d'après le vraisemblable des types qu'il n'aura jamais vus qu'en esprit. Il est plus artiste par là même, l'art étant la reproduction sensible de la beauté immatérielle, toujours plus grand, plus luimême, plus art, à mesure que son objet s'élève au-dessus des exemplaires dégénérés que la réalité nous présente. On conçoit enfin que le poète, en idéalisant, marque plus profonde sur les choses l'empreinte de son âme ; au lieu que, chez l'orateur ou l'historien, cette empreinte est plutôt visible dans le choix et l'ordre imposés aux réalités subies. En somme le poète est plus libre de la tyrannie des faits et des phénomènes; il sera donc plus étroitement tenu par la loi d'élévation morale. C'est pou pour

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lui de choisir et d'ordonner en vue d'une fin supérieure ; il lui faut pousser les choses à l'idéal.

Dégageons tout d'abord cette notion usuelle d'un léger nuage qui la couvre quelquefois. Selon l'acception première et large, toute conception est idéale qui n'existe que dans l'idée, dans l'esprit, qui diffère en un sens ou un autre de la réalité telle quelle. Car elle en peut différer en mieux ou en pire, en plus beau ou en plus laid. De fait, la réalité peut se trouver entre deux conceptions idéales possibles. Notre esprit la grandit ou l'abaisse, l'embellit ou l'enlaidit à son gré. Pourquoi la grandir? Par goût du beau qui élève. Pourquoi la ravaler? Quelquefois par caprice et bravade, ailleurs par dessein de corrompre, le plus souvent par ambition d'étonner et de frapper à tout prix. Mais le fait est général et le réalisme absolu est chimère. De façon ou d'autre, on idéalise sans y prendre garde et malgré qu'on en ait.

Toutefois, dans un sens plus précis et qui sera désormais le notre, idéaliser c'est élever à la beauté supérieure. L'idéal, pour nous, c'est le beau idéal, le plus beau que réalité.

Mais le nom seul provoque déjà des défiances de plus d'une sorte. S'agit-il de l'action '^ D'aucuns tiennent l'idéal pour l'opposé du pratique, et ce mot leur rend à peu près le même son que chimère. Assurément il est vrai de dire que le mieux est quelquefois Tennemi du bien, qu'on peut s'égarer à la poursuite de l'impossible. Mais autre est l'illusion, abandonnant le bien pratique pour des rêves, autre l'ambition réfléchie du meilleur, poussant le bien pratique aussi loin que possible, dans la direction d'un idéal qu'elle sait d'ailleurs ne devoir jamais atteindre. Il ne faudrait pas oublier que c'est précisément la loi du chrétien. Il a pour modèle la perfection même du Père céleste (1) ; impuissant à l'égaler, encore doit-il s'attacher

(i) Estole ergo wa perfecti. sicut et Pater nester cœlextis pcrfectus est. (Malth. V, 48.)

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