I.A NATLRE
nôtres; à le prendre par le dehors et dans ses manifestations, l'instinct qui le guide paraît comme une vague ébauche de notre vie rationnelle. L'imagination n'a plus dés lors qu'un pas à faire pour lui prêter la réflexion et l'élever, en se jouant, à notre hauteur. Bien souvent elle s'y amuse et fort innocemment; car on ne la suppose pas dupe de ses propres chimères à la façon des matérialistes, positivistes et autres insulteurs de l'humanité. D'où procèdent l'apologue et ses types de tout temps consacrés : lion, renard, àne, mouton, singe? De l'illusion bien naturelle et bien fondée qui nous fait transporter à l'animal nos façons de juger et de sentir. Et n'y eùl-il que sa physionomie, elle suffirait à justifier l'illusion. Au repos comme en mouvement, elle nous reproduit par quelqu'un de nos traits possibles (1). Moins transparente dans les objets inanimés, cette reproduction s'y montre encore. Telle combinaison de lignes, tel accident de la matière inerte, telle impulsion subie par elle, éveillent en nous par analogie l'idée d'une modification morale. Et où réside l'analogie? En ce que les mêmes combinaisons, les mêmes proportions ou dispositions, les mêmes mouvements, quand ils se rencontrent dans les jeux de notre visage et les attitudes de notre corps, accusent les nuances ondoyantes de la passion, du sentiment. Une roche à pic nous représente la fierté; un chêne sera la force. «Un bouleau blanchâtre, à l'écorce mince et lisse, qui élève vers le ciel son tronc grêle et ses feuilles frissonnantes, est un être souffrant, délicat et triste, que nous aimons et que nous plaignons (2). » — « Je vois cet arbre que l'on a si bien nommé le saule pleureur. Il ombrage une tombe en la caressant de ses longs et flexibles rameaux, ou il incline
(I) Le cbal est la ilouceur hypocrite, l'âne l'humilité résignée. « Uu moineau alerte, qui sautille en dressant sa petite tête hardie et picote le grain d'un air coquet et délibéré, nous fait penser aux ébats et aux mines d'un pai polisson, indiscret convive mais espièale de bonne maison. » (Taine : La Fontaine et ses fables.)
f2) Taine : La Fontaine et ses fables.
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sa verte chevelure sur la surface d'un étang, et l'ou serait tenté de prendre pour les larmes qu'il a versées, cette eau dans laquelle son pied est baigné. Gomment ne rappellerait-il pas à notre imagination l'homme accablé sous le poids de sa douleur, avec la tête inclinée et le regard attaché sur la terre (1) ? »
Il n'est pas jusqu'aux êtres dénués de toute vie, jusqu'aux objets de fabrique humaine, où ce rapport des lignes et cette diversité des attitudes n'éveillent le souvenir de nos poses, de nos gestes, de nos mouvements. Il nous souvient de l'écolier de Tôpffer, pénétrant par escalade dans l'atelier du peintre. Que dire de cette image : « La boîte à l'huile, en tombant, avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel, s'étant mis aussitôt à chanceler, avait finalement pris le parti de tomber (2) ? » Ne voyez-vous pas un grand dadais mal établi sur ses jambes grêles, et renversé, après quelques efforts gauches et raides, comme s'il eût hésité un moment pour se décider ensuite ? En quelques traits, un crayon spirituel accuserait l'analogie.
Enfin là où manquent les similitudes que l'on pourrait appeler linéaires, les expressions plus ou moins lointaines de l'activité morale, il est encore dans la nature un attrait moins défini, moins saisissable, mais plus puissant sur les tempéraments artistiques. C'est la vie môme, la vie partout répandue, éclatant en phénomènes d'une variété infinie qui la décèlent sans lui ôter tout son mystère, la vie universelle qui inspire aux poètes contemporains des pages si belles ou si folles.
Nil médium est, a dit Horace, et cet aphorisme mélancolique n'est que trop justifié par nombre de modernes. Sans doute, c'est chose réelle et charmante que les sympathies de l'âme pour le monde physique. Mais il est une limite
(1) F^'abbé Gaborit : Le Beau dans la nature el dans les arts, l'« partie, cbap. m.
{-2) NoHcelles yenévoiscs ; La DibUolhcque de mon oncle.
I, A >AII I'. K. lOS
délicate où la relation s'arrête et où le rapprochemeut doit s'arrêter aussi. Les imaginations courtes n'y atteignent pas, et c'est un mal ; celles de nos contemporains l'outrepassent volontiers, quitte à se jeter dans le faux, dans l'étrange, dans le ridicule. Quoi de plus juste, par exemple, que d'assimiler la création à un grand livre ? Mais prétendriez-vous y retrouver distinctement les pages, les chapitres et jusqu'à la table des matières? V. Hugo, l'homme démesuré en toutes choses, ne nous fait-il pas sourire quand il prétend lire un champ comme il lirait son journal?
.le lisais Que Hsais-je? Oh ! le vieux livre austère! Le poème éternel ! — La Bible ? — >'on, la Terre... ... J'épelle les buissons, les brins d'herbe, les sources ; Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds. .Te m'en vais devant moi, dans les lieux non frayés, Et j'étudie à fond le texte, et je me penche. Cherchant à déchiiVrer la corolle et la branche 1).
Comme l'âme en proie à la douleur aime les sites les plus sombres, ainsi souffre-t-elle du contraste que lui opposent les spectacles joyeux. Harold est vrai, quand, près de mourir, il oppose à sa défaillance le tableau de l'éternelle jeunesse du monde.
Triomphe, disait-il, immortelle nature, Tandis que devant toi ta frêle créature. Élevant ses regards de ta beauté ravis, Va passer et mourir ; triomphe ! la survis if) !...
Mais voici venir un fantaisiste qui trouvera mieux. En butte à des disgrâces que nous ignorons, il accuse la nature entière de s'être donné le mot pour le railler.
Partout en poses langoureuses .M'environne l'injure en fleur ;
(l) Contemplations, lil, 8.
d) Lamartine : Dernier chaut du pplerinage d' Harold. XLII.
Les petites feuilles heureuses Tirent la langue h nia douleur [i).
On voit à quelles puérilités mène l'excès d'imagination.
Presque toujours du reste la sensibilité y joint ses propres folies. Fraternité de l'âme avec la nature, penchant à honorer de nos confidences les êtres inanimés, illusion d'éveiller chez eux une sorte d'écho sympathique; tout cela est, bien des fois, outré, forcé, dénaturé par celte fatale manie qu'on nomme le sentimentalisme modei^ne. L'un se met avec le monde sensible sur un pied de familiarité qui tient du meilleur comique.
Oui, je suis le rêveur, je suis le camarade
Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade,
Et l'interlocuteur des arbres et du vent.
Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent
En mai. quand de parfums les branches sont gonflées,
Des conversations avec les giroflées ;
Je reçois des conseils du lierre et du bluet (2).
Notons que V. Hugo, car c'est lui, est vraiment bon prince. 11 pourrait le prendre de bien plus haut avec la création. Elle n'ignore pas ce qu'elle lui doit et le traite en conséquence. Quand il fait aux bois l'honneur de se promener sous leurs ombrages, les arbres, qui savent leur monde,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre, Contemplent de son front la sereine lueur, Et murmurent tout bas : « C'est lui ! c'est le rêveur (3) ! »
Croiton que Lamartine soit moins réjouissant? Tout le monde admet que Philoctète, par exemple, se plaigne aux rochers de son île et leur adresse, au départ, de touchants
(i) E. Lefébure : Parnasse contemporain.
(2) V. Huffo : Contemplations, l, 27.
(3) y. Hugo : Contemplations, I, 2.