‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 22 sur 103 · LA NATURE · texte numérisé non relu

LA NATURE

adieux. Robinson, malgré son flegme britannique, a quel-, ques lueurs de sentiment à peu près semblables, et on l'en aime. Mais que penser du futur abbé Jocelyn, quittant la maison maternelle pour le séminaire et prenant congé de tous les arbres du jardin ?

J'allais d'iin tronc à l'autre et je les embrassais ; Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, El je croyais sentir, tant notre âme a de force, Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce (1)...

... Car dans l'isolement, mon âme qui déborde De ce besoin d'aimer, sa vie et son tourment, Au monde végétal s'unit par sentiment ; Et si Dieu réduisait les plantes en poussière, J'embrasserais le sol et j'aimerais la pierre (i).

Impossible de reconnaître dans cette passion toute sensuelle et maladive la légitime sympathie que Dieu a mise entre l'àme et la création inférieure.

Elle n'est point davantage dans la façon dont Rousseau et ses pareils associent le monde physique à leurs impressions toutes personnelles. Car voici encore une déviation, et la plus fastidieuse peut-être, de la tendance que nous avons reconnue plus haut. Déjà supérieure à la photographie matérielle du phénomène, la poésie des souvenirs, des affections, des harmonies intimes, a, comme toute chose, sa mesure et sa loi. Le danger est de ne plus voir Vliomme dans la nature, mais un homme, de n"y savoir trouver que le moi, ce moi envahissant, immense, haïssable toujours, mais surtout quand il est vaniteux, morose, incompris, replié sur soi-même et attentif à se contempler pour s'adorer. C'est ce qu'on pourrait nommer la conception égoïste de la nature, et beaucoup de nos illustres ont, en ce point, quelque reproche à se faire.

(1) Lamartine : Jocelyn, r* époque.

(2) Ibidem, 9' époque.

168 THÉUMIK DES B K I. LE S^I. i; i T K K S.

Qu'il s'agisse de la contemplation du monde sensible ou de toute autre chose, la loi reste la même : impossible de nous maintenir dans la mesure et dans le vrai, sans recourir à Celui qui est la vérité par essence et la souveraine mesure. Nous plaît-il de goûter, dans toute leur saveur et dans toute leur pureté, les harmonies mystérieuses de la nature avec notre âme, mettons Dieu en tiers entre notre âme et la nature. Pour achever la conception idéale du monde physique, mais encore pour l'épurer et la fixer dans la lumière, montons au-dessus de l'homme, regardons Dieu, créateur de l'homme et du monde. S'il nous faut une jnsle image de nos relations avec les êtres inférieurs, ne prenons pour type ni les familiariiés burlesques de V. Hugo, ni les tendresses malsaines du héros de Lamartine, ni la rêverie égoïste du misanthrope de Genève. Sans remonter jusqu'au paradis terrestre, figurons-nous les Saints, héros et modèles de l'humanité véritable, ceux-là surtout auxquels Dieu semble avoir rendu les honneurs et les joies de l'innocence primitive, le séraphin d'Assise, par exemple. Voyons-le converser familièrement avec les animaux ou les fleurs, adoucir les bêtes de proie, prêcher et bénir les oiseaux de l'air et les poissons du rivage. Empire magnifique sur la création, fraternité charnianie avec elle f Mais, ni l'empire ne s'exerce qu'au nom du Créateur et sous sa dépendance; ni la fraternité n'est vraie, digne et pure que par la pensée et l'amour du Père commun qui est au ciel. Aussi bien, par là s'achève la conception supérieure, idéale, artistique de la nature sensible. Au-dessus du phénomène qui réjouit et amuse, il est entre le monde et nous des relations déjà plus capables d'intéresser et d'émouvoir les côtés élevés de notre être. Par-dessus tout, il y a les rapports de la création à Dieu même. Là, dans cette troisième et plus noble sphère, se dit le dernier mot de toutes les énigmes, autant du moins qu'il se peut dire ici-bas. Là se découvre le mystère de cette vie miiversellc, objet de la

curiosilé passionnée de Ihorame et trop souvent écueil de sa raison (1).

La nature et Dieu : premier repard. — Fausses conceptions, paganisœes divers, leur influence littéraire. — Naturalisme grossier. — Polythéisme hellénique. —Panthéisme. — Le rêve. — Comment le spectacle de la nature porte à rêver. — Ce qu'est le rêve. — En quoi il tient au panthéisme. — Ce qu'il vaut. — Tout finit au sensualisme.

Le premier regard jeté sur la nature par une âme quelque peu vivante lui donne l'impression profonde, mais confuse encore, d'une puissance surhumaine.

Qvis Deus? Incertinn est. Habitat Deus (2i...

« Il y a quelqu'un ici, » disait Bernardin de Saint- Pierre (3) ; et Victor Hugo :

Je sens quelqu'un de grand qui m'écoule et qui m'aime (4j.

Voilà comme parlent à l'homme les grands spectacles de la création : soulèvements admirables de la mer (3), majesté sereine des montagnes (6), horreur sacrée des

(1) Notons en couraul un dernier abus qui tient .-urluul à l'erreur matérialiste. Les harmonies de la nature avec l'âme sont transformées en une domination fatale. L'homme n'étant pas libre, le monde où il vit lui impose l'impression irrésistible et par là même l'action. C'est le milieu qui fait le caractère, à peu près comme si l'on disait : c'est le cadre qui fait le tableau. Et voilà préte.\te à des descriptions infinies. Nature ou mobilier, tout cela n'encadre plus la vie humaine, mais l'explique en la déterminant. Ou reconnaît la théorie des milieux trop chère à M. Taine et à tout le naturalisme de la dernière heure. C'est peu flatteur pour la pauvre humanité.

(2i Virgile : Enéide, VIU, 35-2.

^3) Voyage à l'île de France.

(4) Contempla lions, liv. 111, n" 24.

(5) Mirabiles elationes maris. {Pu. 92, 6.) — Chateaubriand : Génie du christianisme, V^ partie, iiv. V, chap. xn. — Ozanam : Pèlcrinarie au pays du Cid, I.

(6) Tonnelle ; Fragments sur l'art et la philosophie, p. 366, 367.

170 THKOlilE DES BE J.L KS-LRTTR KS.

forêts (1). Voilà pourquoi, comme l'avouait Jouffroy dans une de ses plus belles pages, si l'on peut oublier Dieu parmi les agitations des villes, il est moins facile d'être athée au milieu de cette immense nature qui laisse voir l'homme si petit (2>. Ignorance, dira-t-on, crainte superstitieuse.

Primus in orbe deos fecit timor (3)...

Il ne semble pourtant pas que toute notre géologie, toute notre astronomie, toutes nos admirables découvertes y aient rien fait. Aujourd'hui encore, devant la nature la mieux connue et la plus savamment expliquée, l'homme qui pense éprouve, à tout le moins, une vague mais profonde impression du divin. C'est qu'il ne peut dépouiller entièrement son caractère d'homme, ni se défendre de rentrer parfois brusquement dans le vrai des choses et de leur destinée. Or par destinée comme par essence, le monde physique raconte la gloire de son Auteur : voile transparent qui le montre et le cache tout ensemble, problème dont la hauteur accable, mais en même temps indice qui rassure par sa clarté.

Toutefois voici ce qui arrive trop souvent : dans l'éblouissement du spectacle, les sens prévalent, la raison gauchit ou abdique, l'instinct du divin s'égare, et de chacun de ses égarements naît une forme d'idolâtrie. Qu'y a-t-il au fond de tout paganisme? Un accord plus ou moins spécieux entre le sensualisme et la religion naturelle, un compromis quelconque entre la passion de jouir et le besoin d'adorer. La nature est la grande enchanteresse, la féconde pourvoyeuse des convoitises humaines; d'autre part elle est l'irrécusable témoin d'une force supérieure à l'homme. Que faire pour concilier ces

(1) Sénèque : Leltre il" d Lucilins. — Lucain : Im Forêt de Marseille,

(2) Jouffroy : Mélanges philoxoiihù/ues ; Du problème de la destime humaine. — Cf. Baminr<l : Le Doute et ses viclimes, — Jouffroy.

(.3) Lucrèce : De Notnra reriim.

LA NATUKE. 171

deux aspects, pour assouvir les convoilises et du méaie coup se meure en règle avec la puissance mystérieuse, avec le Dieu inconnu?

Le plus simple est l'adoration des forces physiques elles-mêmes, adoration directe ou passant par un symbole, mais par le symbole le plus cher au sensualisme régnant. Telles furent les religions monstrueuses de l'Asie occidentale. Chose remarquable : parti de l'orgueil, le rationalisme transcendant devait aboutir au même terme. Y a-t-il injustice à rapprocher la déesse Raison des dieux infâmes de la Syrie et de la Phénicie ? Et la déesse Raison diffère-t-elle beaucoup de la personne de choix en qui le positiviste peut incarner par imagination l'humanité qu'il adore? — Mais passons. Qu'attendre de ce premier paganisme, en fait d'art et de littérature ? Le pur phénomène rapporté aux plus vils instincts.

Le polythéisme hellénique est déjà moins grossier. Dans sa conception religieuse de la nature, il fait entrer l'homme à double litre, et comme forme sensible de la divinité, et comme symbole des forces physiques où s'adresse, après tout, son culte. 11 y a progrès, mais toujours dans l'erreur (1) ; la grâce apparait, avec la forme humaine idéalisée; mais le vrai manque et, avec lui, la beauté totale. C'est où Chateaubriand triomphe contre le paganisme d'étiquette si malheureusement

(1) Comment admettre avec Laprade que l'anthropomorphisme païen soit un acheminement au culte du Dieu fait homme"? Aperçu dangereux, voisin des théories qui font du christianisme une dernière et naturelle floraison de la sagesse antique. D'ailleurs vue toute superficielle, inexacte. L'anthropomorphisme prrec n'élevait point l'homme et ravalait Dieu au profit du sensualisme. Il répup;ne de comparer, même un instant, ce rêve malsain avec la réalité toute pure et mastnifique de l'Incarnation. Ici, dans ce mariaae type de la divinité avec une nature humaine individuelle, et par extension, avec l'humanité tout entière. Dieu ne perd rien, et l'homme, tout homme qui s'y prête, s'élève à une véritable participation delà nature divine. (Laprade: Sentiment de la nature avant le christianisme, 2^ partie, liv. 1. chap, i.)

175» THKOMir, l>|-:s [ti:i.IJ.;S-I.KTTUKS.

imposé à notre littérature classique (1). Assurément le polythéisme grec masque la nature; il rapetisse, il profane le sentiment de la vie universelle, en l'expliquant par de riants fantômes, à la fois trop accusés pour garder le charme du mystère et trop chimériques pour satisfaire à notre besoin de vérité. Mieux vaut la réalité nue que ce brillant et froid décor.

Mais de tous les accommodements entre la convoitise et la conscience, le plus habile sans comparaison, le mieux réussi, oserions-nous dire, est le panthéisme. Au fond, il adore brutalement la nature, mais en l'idéalisant et la sublimant à sa manière. Elle n'est plus le riant séjour des dieux, elle est Dieu même; non le Dieu grossier du naturalisme syrien, mais un Dieu tout à la fois métaphysique et matériel, parfaitement commode au sensualisme, suffisamment abstrait pour amuser l'orgueil de l'intelligence, également bon à la spéculation et au rêve, à la somnolence indienne et à la sophistique allemande. Jamais la pauvre humanité, mise en présence du monde sensible, n'avait rien imaginé de si ingénieux pour se duper elle-même et s'estimer religieuse en demeurant sensuelle au premier chef. Par là s'explique la popularité vivace du système. Né dans l'Inde, au contact d'une nature gigantesque; mal domptée par l'homme et l'inclinant par la terreur à l'adorer directement elle-même (2), on le retrouve en Grèce dans l'école d'Élée, voire jusqu'à un certain point chez les Stoïques ; le gnosticisme en tient quelque chose ; le Moyen Age n'y échappe point absolument. Plus près de nous, Spinosa refait à la vieille erreur un masque métaphysique, où l'Allemagne ajoute bientôt une couronne de brouillards. En France, pays de logique avant tout, le panthéisme devait marquer l'étape intermé-

(1) Chateaubriand: Génie, 2" partie, liv. IV, chap.i. — Il est triste que l'auteur niAle à ses judicieuses remarques des idées quasi panthéistes d'effusion voluptueuse de ITinie dans la nature.

(2) Donoso Cortès : Question d'Orient.

LA .NATURE. 17:i

diaire eutre l'intenable position du déisme et le positivisme athée au delà duquel il n'y a plus rien.

Mais qu'attendre du panthéisme en fait d'inspiration artistique et littéraire? Quelque chose d'analogue auxdeu.v éléments premiers du système : un matérialisme ardent légèrement spiritualisé par des fantômes ; un sensualisme en dévotion d'idéal, tantôt peuplant le monde de chimères, tantôt n'y voyant que la vie universelle, vague, indéfinie, où nous rêvons de mêler la nôtre.

Le mot est dit : nous rêvons. Partons du panthéisme doctrinal; en présence de la nature, nous aurons droit de poursuivre les joies malsaines et les illusions mouvantes du rêve. Le système nous y induit fatalement. Tout, au rebours, commençons par la rêverie, et quelle que soit notre philosophie, nous nous prendrons vite à être panthéistes d'impression et de sensation. Prélude inconscient, ou conséquence raisonnée, le rêve tient de près au panthéisme, et, si nous n'y prenons garde, le spectacle de la nature nous mène vite à tous les deux. Comment? Le voici.

Fixer longuement un objet produit sur l'œil un éblouissement, un commencement de magnétisme. Ainsi fait pour l'àme la contemplation du monde physique, à moins qu'un elîort du vouloir ne maintienne vigoureusement l'équilibre entre les facultés ; c'est une fascination, une ivresse, un magnétisme puissant, délicieux, mais redoutable. Devant la vie universelle éclatant en mille phénomènes et en même temps s'enveloppant d'ombre et de mystère, les sensations affluent, l'imagination s'exalte et la sensibilité; toutes les facultés inférieures frissonnent et vibrent avec d'autant plus d'énergie que l'àme est plus riche, que l'homme porte

Un éclio dans son sein., qui change en harmonie Le retentissement de ce monde mortel (I).

(1) Lamartine.

174 THKOHIE nr.S RELI.i;S-LETTRi:S.

Vienne alors la volonté saisir les rênes et conduire à un but précis Télan des facultés inférieures ; c'est l'heure de l'inspiration et peut-être du chef-d'œuvre. Autremenl l'intelligence fléchit sous le poids des sensations et des images. Au lieu de monter de l'exaltation à rinspiraùon créatrice, nous glissons dans le rêve, manière de somnolence douce, très inférieure à la pensée précise, à peine supérieure à la sensation pure; abdication des facultés maîtresses, prédominance des puissances de second rang; délente ou abandon de l'àme, négligeant de penser et de vouloir pour se livrer tout entière au plaisir paresseux d'imaginer et de sentir. Ainsi l'exaltation tombe et, avec elle, les chimères .qu'elle avait créées; les songes même flottent de plus en plus dans le crépuscule, dans la nuit. « On ne commande pas à ses idées, on ne veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit d'approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver ce qui n'a pas été dit. La pensée n'est pas active ou réglée, mais passive ou libre : on songe, on s'abandonne... on rêve, on ne médite point (1). ))

Et puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort Nage dans l'infini sans ailes, sans effort, Sans soutenir son vol sur aucune pensée, Mais immobile et morte et vaguement bercée, Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ailes, Vous planez dans l'étner tout semé d'étincelles, Et vous vous réchauffez sous des rayons plus doiix Au foyer des soleils qui s'approchent de vous i^2).

Ainsi la nature nous a conduits au rêve. Mais où est ici le panthéisme, le panthéisme d'instinct et de sensation? Dans la perte du sentiment net et vigoureux de noti^e personnalité distincte; dans ce phénomène demi-fantastique, demi-réel

(1) De Senancour: Obermann, lettre Vil.

(2) L.iniartine ; Joceljin.

LA >ATU!;K,

qui mêle notre âme à la nature, et l'évaporé pour ainsi dire dans Je grand tout.

0 poètes sacrés, échevelés, sublimes,

Allez et répandez vos âmes sur les cimes...

...Enivrez-vous de tout ! enivrez vous, poètes,

Des gazons, des ruis-eaux, des feuilles inquiètes,...

...Enivrez-vous du soir...

Mêlez toute votre âme à la création (1)...

Lamartine dira de même :

Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,

J'aurais voulu trouver une âme et des accents

Et pour d'autres transports me créer d'autres sens (2).

Avant eux, le grand maître et théoricien du rêve. Chateaubriand, avouait sans difficulté le caractère panthéistique de cet état d'âme. « Mes yeux étaient fixés sur lus eaux; je déclinais peu à peu vers cette somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde ; nul souvenir distinct ne me restait ; je me sentais vivre et végéter avec la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague d'espérance (3). » Ailleurs, après avoir décrit sa rêverie en termes à peu près identiques, il continue : « C'est peut-être la disposition la plus douce pour l'homme. » Et pourquoi"? Parce qu'il y a là « une sorte de plénitude de cœur et de vide de tête; parce que la pensée est absente, et que c'est par la pensée

(1) V. Hugo: Pan Feuilles d'automne, XXXVHi

(2) Lamartine: Jocehjn, 2' époque. — Que de choses dans ces troi? vers ! L'instinct panthéiste de fusion, d'absorption dans la nature, l'arleur de la convoitise, qui voudrait aupuienter à l'inflni la puissance de jouir, et — si l'on se rappelle que c'est un séminariste qui rêve ainsi devant le Tabernacle — la crossière illusion qui fait trop souvent prendre pour christianisme ce sensualisme trop manifeste et ce panthéisme à demi voilé. Voilà ce que l'on appelle sacrilésement : communier à la nature. Le poète n'était que naïvement ridicule quand il déclarait être allé en It.llie pour évaporer son cime au soleil. (Confidences, liv. VIII, n" ix.)

(.3) Chateaubriand: 3femo//rj) rV outre-tombe .

176 THEOlUt; DES BE LLtS -L K iTItES.

que nous troublons la félicité que Dieu nous donne (Ij. » Nous voilà rendus au Kief oriental ou au Nirvana indien. Est-ce d'ailleurs chose bien glorieuse que cette ivresse douce payée d'une abdication radicale de la pensée ? L'homme s'honore-t-il beaucoup lorsqu'il sort du spectacle de la nature,

Le cœur trempé sept fois^dans le néant divin (2)?

Au reste la volonté s'endort avec l'intelligence. Comme on l'a noté à propos du Werther de Gœlhe, l'âme ainsi répandue sur les objets extérieurs en devient immédiatement serve et sujette. Plus de caractère: l'homme n'est qu'un tempérament, un système nerveux obéissant aux influences barométriques. Nous le savons, cela s'appelle être impressionnable, et d'aucuns eu font vanité- Mais ici le bon sens proteste et la saine morale condamne. Celui-là est moins homme qui endort ainsi le penser et le vouloir dans une sorte de magnétisme voluptueux. Et finalement qui en profite? Le sensualisme, le sensualisme extrême, vainement déguisé sous une religiosité menteuse et fade. Chateaubriand a beau préconiser dans le Génie du christianisme « le désir de quitter la vie pour enibrasser la nature et nous confondre avec son Auteur (3). » Luimême se donne ailleurs la réplique, et la réplique est pérémptoire : « Ce n'était pas Dieu que je contemplais sur les flots dans la magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue... Je me figurais qu'elle palpitait derrière cevoilede l'univers qui la cachaità mes yeux (4j... » A la bonne heure? Et partout le même aveu se retrouve : dans René (5), dans les Confidences de Lamar-

(1) Voynrjeen Amérique; Site duns les Florides.

(2) Lecoiile de Lisle: Midi.

(3) Chateaubriiiud : Génie dît cliristianisme ; 2* partie, liv. IV, chap. i.

(4) Mémoires d'oulre-toinbe.

(.')) « H me manquait quelque chose pour remplir l'ubîme de mou existence; je descendais dan^* la vallée, je m'élevais sur la montagne,

tiuedj, clans JurcJijn i'I). Voilà quelle réalité se dégage du rêve: effusion de Tàme dans les choses, communion avec la nature, toute poésie panthéistique aboutit là. M. de Laprade a mauvaise grâce à défendre en ce point Chateaubriand contre lui-même l'^ij. Le grand enchanteur nous a livré son secret, le secret de tous ses confrères en rêverie. N'est-ce point la loi, du reste? L'imagination et la sensibilité ont un besoin constant d'être gouvernées par la volonté et l'intelligence. Dès que ce frein leur manque, elles se jettent au-dessous d'elles-mêmes, dans le sensualisme, et du même coup lame entière y descend.

Là finit tout paganisme, tout compromis entre la convoitise et le sentiment du divin éveillés ensemble par le spectacle du monde. Le naturalisme s'y jette à corps perdu et tout d'abord. Le polythéisme et le panthéisme y viennent par des détours plus ou moins subtils et des chemins diversement fleuris et gracieux. Mais il y faut venir, quand l'harmonie humaine est brisée, quand les facultés supérieures mollissent, quand, devant le tableau mouvant des choses, l'homme ne sait pas faire régner sur l'appétit des jouissances l'amour du vrai, du bien, de la légitime et unique beauté. On voit déjà ce que l'art peut perdre à toutes les fausses conceptions du divin dans la nature; on le verra mieux par le contraste, et en étudiant ce qu'il gagne à une entente exacte des relations entre le monde et Dieu.

appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une llamuie future; je l'embrassais dans les vents, je croj'ais l'entendre dans les i.'émissenienls du Deuve ; tout était le fantùmc imacinaire, et les astres dans les cieux et le principe même de la vie dans l'univers. » {René.)

(1) Lamartine: Confidences, liv. XII, 27, 29.

h) Jocehfn. 3« époque, 3 juillet 1793. — De Senaucour: Obermann. lettre LXii'l.'

(3; De Laprade : Sentimenl 'le la nature chez les modernes, liv. VIIF, chap. I.

ïi

La uature et Dieu. — CouceplioQ vraie : quatre horizon? successifs. — Dieu créateur. — Dieu présent dans la nature. — Dieu acissant dans la nature : conservation; concours. — Dieu archétype de la uature. — Oppositions matérialistes. — La vraie conception relisieuse et le phénomène. — La vraie conception religieuse et les sj'mpathies de l'âme pour la création. — Si les lettres l'ont souvent réalisée.

Or la foi n'y est pas rigoureusement nécessaire ; à parler strictement, les lumières naturelles y suffisent. Mettez en face du grand spectacle une raison droite et une volonté pure : la première et confuse impression du divin se démêle bientôt et se précise. Derrière le rideau léger des phénomènes, quatre plans ou horizons nouveaux se dessinent, qui reculent à l'infini la perspective et augmentent d'autant la beauté.

Tout d'abord apparaît, non pas à l'Imagination sans doute^, mais à la pensée, la cause première de toutes choses, le Dieu distinct de son œuvre, le Dieu personnel et créateur dont l'intelligence a conçu, dont le pouvoir libre a réalisé, sans secours étranger ni matière antérieure, et les phénomènes et leur substance; Dieu dont la sagesse s'est jouée dans l'univers, ce qui veut dire qu'avec une aisance magnifique, elle y a répandu l'opulence dans l'ordre, la variété dans Funité. Ainsi se dégage tout d'abord la notion vraie de la vie universelle. Ce n'est ni un effet sans cause, ni un prolongement direct de la vie divine ; c'est une image de cette vie, image créée par le vouloir divin.

Mais croirons-nous avec le déisme que, satisfait d'avoir monté une fois pour toutes une admirable machine, l'ouvrier s'en désintéresse et l'abandonne aux conséquences de l'impulsion première? Triste et froide erreur, et combien préjudiciable à la conception artistique du monde ! La création se désenchante et se décolore, si elle n'est que

J-A >' AT un E. 179

l'empreinte vieillie, que le vestige lointain d'un Dieu absent. Quoi! la vie universelle réduite au fonctionnement d'un beau machinisme! Voilà pour glacer la sympathie, et Ton a justement noté dans l'hypothèse déiste une des causes de l'infériorité descriptive de Rousseau.

Non, la raison et la foi expliquent mieux ce profond et doux mystère. Dieu n'a pas créé seulement, il gouverne ; il n'a point passé une fois en semant les mondes sur sa trace ; à celte heure encore et à toute heure, « il y a quelqu'un ici, » habitat Deus. L'ouvrier est présent dans son œuvre, mais mieux que par influence et pouvoir.

Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Oui, mais non pas seulement comme la terre est pleine de la lumière et de la chaleur d'un soleil lointain. Tout l'univers est plein de Dieu même, de son Être immense et un, illimité mais simple, coexistant de nécessité à tous les êtres, les investissant de toutes parts et les pénétrant au plus intime. L'âme le sent si bien présent à son œuvre, qu'elle se prend à le confondre avec son œuvre même. Erreur encore, mais plus naturelle et plus humaine que le déisme qui le relègue dans un éloignement infini. Dieu est distinct de la nature; Dieu n'est pas circonscrit dans ses limites, dans ces espaces pourtant effroyables comme les appelait Pascal ; mais par ailleurs Dieu est présent tout entier dans l'ensemble de la création et dans chacun des atomes. Contemplez la mer ou penchez-vous sur le brin d'herbe. Ni la mer ni le brin d'herbe ne sont Dieu ou partie de Dieu ; ni l'un ni l'autre ne nous montrent Dieu à découvert, mais dans la vaste mer comme dans le brin d"herbe il est présent tout entier. Notre Père est aux cieux, il habile une lumière inaccessible; c'est-à-dire qu'il ne découvre son essence que dans un séjour à part où nulle force naturelle ne nous ferait jamais atteindre; mais celle essence n'est pas moins présente au sein de la créa-

180 liiÉoi'.iK i»i:s i!El.Li;S-i. i:t n;L;s.

lion visible que dans le ciel des élus. Telle est la seconde perspective qui nous est ouverte, le second pas fait dans le mystère charmant de la vie universelle. Dieu n'est pas seulement à l'origine, à la source ; il est dans chaque flot, dans chaque goutte de celte vie partout répandue et circulante.

Avançons encore. Être présent, pour Dieu, c'est agir. Et que fait-il, cet éternel ouvrier, dont il est dit à la fois qu'il se reposa le septième jour et qu'il opère sans relâche?

Il conserve sans relâche chaque créature, non qu'il en écarte seulement les causes de ruine ou qu'il la soutienne seulement contre l'attraction du néant. Dieu fait plus: il lui continue l'existence par une opération active et actuelle ; il la lui verse tout à nouveau, moment par moment, goutte à goutte. Témoins du phénomène continu et dormant pour ainsi dire, nous savons d'ailleurs que, sous cette persistance réputée immobile, la création même se reproduit et se recommence à chaque éclair de la pensée. L'œil s'arrête à la surface tranquille des choses ; la raison passe outre, et elle surprend la main de Dieu versant l'être et la vie par un travail muet mais incessant.

Gréer, conserver d'une influence qui reste vraiment créatrice, encore n'est-ce pas tout. Il y faut joindre le concours prêté par la cause première à l'activité des causes secondes. Pas un alôme, a-t-oo dit, ne se remue, sans que le contre coup de son mouvement se propage par une ondulation immense jusqu'à l'extrémité de l'espace. Rêve brillant peut-être. Mais voici qui est plus sur. Pas une activité intelligente ou matérielle, libre ou fatale, n'entre en branle, sans que l'action souveraine de Dieu s'y superpose, non pour absorber en soi la cause seconde et la réduire à Tétat d'occasion pure, mais de façon à produire, elle aussi, tout l'effet comme cause collatérale et supérieure. Ce n'est pas Dieu qui bruit dans l'insecte, chante dans le ruisseau, gronde dans le tonnerre, pas plus que ce n'est Dieu (jiii jieiise et veut dans

Page 1