‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 45 sur 103 · I/IDÉK SIMPLE ET LA VOLONTÉ. 3S · texte numérisé non relu

I/IDÉK SIMPLE ET LA VOLONTÉ. 3S

c'étaient des esclaves brillants de diverses nuances ; ils se disputaient la primauté de mode et de langage. Les hommes libres se ressemblent tous ; et l'accent vigoureux de la liberté et de l'égalité est le même, soit qu'il sorte de la bouche d'un habitant des Alpes ou des Vosges, des Pyrénées ou du Cantal, du Mont-Blanc ou du Mont-Terrible, soit qu'il devienne l'expression des hommes dans des contrées centrales, dans des contrées maritimes ou sur les frontières (1). »

Voilà qui est clair : plus d'aristocratie dans la langue puisqu'il n'y en a plus dans l'État. Victor Hugo s'inspirait-il de ce morceau d'éloquence lorsqu'il écrivait sa Réponse à un acte (V accusation (2) ? En tout cas, le grand poète se rencontrait avec l'Anacréon de la guillotine, à cela près que Barrère voulait l'égalité entre mots comme une suite logique de Tégalité entre hommes , et que V. Hugo, plus pratique, se vante d'avoir supprimé la langue noble précisément pour insinuer partout l'esprit de la Révolution. Le dessein est logique; l'aveu est instructif et d'ailleurs sans ombre de réticence. Quand, pour peindre son œuvre de niveleur du langage, le poète emprunte aux souvenirs de 1789 et de 1793 toutes ses façons de concevoir et de dire, n'y voyez pas un caprice ni seulement l'indice d'une analogie très significative. Il y aura plus et mieux. A l'époque où il a commencé d'écrire,

La langue était l'état avant Quatre-vingt-neuf.

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes...

Alors je vins...

Et que va faire le nouveau Malherbe, le iMalherbe au

(1) Ancien Moniteur réimprimé, t. XIX, p. 317.

(2) Contemplations, livre I, ii"' 7 et 8. Les Contemplations parurent en 1836. Nous voulons bien croire sur la foi du poète que la Réponse à un acte d'accusation est plus jeune de vingt et un ans (1834). Du reste peu importe.

rebours, qui notifie lui-même son avènement avec cette emphase naïve ?

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

... Je montai sur la borne Aristote, Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs... ! J'affichai sur Lhomond des proclamations ; On y lisait : « Il faut que nous en finissions! Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes ! A la pensée humaine ils ont mis les poucettes. Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons ! »

La Marseillaise eût en effet trop manqué dans ce tapage démagogique. Boileau réclame ; il est traité de ci-devant et mis au silence. Puis, comme l'on criait: « Guerre aux chàleaux, paix aux chaumières I » Y. Hugo crie à son tour:

Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! Et tout Quatre-vingt-treize éclata...

Sur ce, l'on met « la lettre aristocrate » à la lanterne, on boit le sang des phrases, on déterre le songe d'Athalie, on jette au vent les cendres du récit de Théramène : allusion d'un goût contestable aux exploits des profanateurs de Saint-Denis. N'importe : cette phraséologie révolutionnaire a je ne sais quel air de gaminerie qui nous amuserait plutôt. Mais voici le sérieux : en terrorisant ainsi la langue française, V. Hugo avait ses raisons.

Et je n'ignorais pas que la main courroucée Qui délivre le mot délivre la pensée.

Il a travaillé à la grande œuvre.

L'unité des ell'orts de l'homme est l'attribut. Tout est la même flèche et frappe au même but.

Or celle œuvre, c'est bien celle dont Quatre-vingt-neuf a marqué la première phase, celle qui se poursuit depuis ors. Que l'on veuille prendre garde à ces vers :

i.'inÉK siMPLK i:t l\ volonti:. 333

Le mouvement complète ainsi son action.

Grâce à toi, progrès saint, la Révolution

Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre.

Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre.

Hélas! non, il ne la sent pas toujours assez, et tel qui, par frayeur d'être crédule, met son honneur à êlre dupe, nous en voudra peut-être de prendre au sérieux une boutade. V. Hugo ne plaisante pas cependant, et nous l'en croirons plutôt, lui, Vcnfant suhlime devenu Vcnfaut terrible et qui nous dit bonnement une part de la stratégie révolutionnaire. H est trop vrai : déjà bien servie par les grands mots vagues, la Révolution l'est encore ici par ce pêle-mêle égalitaire devenu la loi du style.

Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,

Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.

Les préjugés, formés, comme les madrépores.

Du sombre entassement des abus sous les temps.

Se dissolvent au choc de tous les mots flottants

Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.

Nous savons quelle liberté entre par celte porte et quels préjugés se dissolvent à ce choc. Ces préjugés, c'est tout ce qui gêne la convoitise humaine ; cette liberté, c'est l'orgueil humanitaire, l'émancipation, l'adoration de la nature. En mettant l'égalité dans les mots, en repoussant la dignité relative du langage, la Révolution nous débarrasse de l'une des formes du respect ; mais c'est bien peu. Qu'on la laisse faire, et la dignité absolue ne durera pas longtemps ; on en viendra vite au style du Père Duchêne et de r Assommoir. C'est trop juste. La Révolution doit se peindre dans sa langue; elle est orgueil et sensualisme, sa langue doit être enflure et bassesse.

Du moins entendons bien son poète nous avertir que les questions littéraires sont questions de doctrine et de morale, que le mot est identique à l'idée, la forme identique au fond. La leçon est bonne.

x ... Fus e»t vel ab hoste doceri. "

(lIlAl'ITliE IV Le mot et les exigences de la langue. — Digression.

Mobilité des langues vivantes. — Mots nouveaux, idées nouvelles.— Mots qui passent d'une idée à l'autre. — Mots qui disparaissent, idées qui passent à l'état historique ou tombent dans l'oubli. — La fixité d'une langue est sa perfection. — Double élément : richesse, unité dans une langue dérivée.

Nous ne faisons pas œuvre de grammairien. Que l'écrivain sache sa langue, ce lui est un devoir manifeste ; nous l'avons rappelé une fois, et dans toute la suite de ces études, nous le supposons accompli.

Cependant, avant d'en finir avec l'idée simple, avec le mot, nous aurions tort, ce semble, de ne pas revenir un moment sur cet ordre particulier d'obligations littéraires. Nous avons vu le premier élément du style obéir aux exigences de toutes les facultés humaines, de toute l'âme, capable et jalouse de s'y montrer. C'est là, pourrait-on dire, une dépendance essentielle. Indiquons-en du moins une autre, accidentelle en soi, mais respectable pour des raisons qui tiennent encore de près à la nécessité des choses : dépendance de la langue, de l'usage. En ce point, le devoir pratique est évident. Nous parlons pour nous faire entendre: mettons sous chaque idée le signe qui la fera présentement reconnaître; n'employons que termes usités et dans l'acception mêtae où ils le sont. Voilà qui est court et net. Mais à ce propos bien des questions sur-

].K MOT ET I.KS EXIGK.NCHS DK LA L.VNCLK. Soo

gissent. Eiupire de l'usage, néologisme, mobilité, fixité des langues, état présent de la nôtre : est-ce là spéculation pure? N'y trouverons-nous pas des vérités bonnes à recueillir? Digression, si Fon veut; mais nous osons croire qu'on ne nous en fera pas un reproche.

Une langue vivante, — le mot l'indique, — est soumise aux conditions de la vie. Toujours quelques éléments vieillis s'en détachent, échappant pour ainsi dire à son tourbillon vital ; d'autres y entrent pour commencer d'y vivre. Horace en voyait l'image dans les feuilles qui naissent ou qui tombent. Sainte-Beuve y retrouvait sous une forme légère « l'emblème de nos propres générations, de nos vies inégales et inconstantes (1). »

On voitéclore de nouveaux mots. Acquérons-nous donc des idées nouvelles? Oui sans doute. Nous les devons tout d'abord à la nature mieux connue. L'homme, a dit Bossuet, « y fouille partout comme dans son bien (â), » et il a le besoin et le droit de nommer ses trouvailles. Découvertes naturelles, combinaisons et modifications indéfinies de la matière exploitée par l'industrie humaine, voilà pour étendre en ce point les vues de l'esprit et grossir d'autant le dictionnaire. Dans l'ordre intellectuel et moral les acquisitions sont moindres. Sans médire de nos progrès scientifiques, l'âme était déjà, il y a des milliers d'années, mieux explorée que n'est aujourd'hui la terre. Aussi bien, toujours la même en son fond, elle n'a guère que des nouveautés de surface ou même d'apparence. Mélancolie par exemple, vague des passions, spleen, qu'est-ce autre chose que trois nuances bien peu distinctes de Féternelle convoitise et de « l'inexorable ennui? » Du côté de l'esprit et du cœur, nos idées nouvelles, — quand elles sont nouvelles, — ne doivent pas toujours être tenues pour conquêtes; ce qui s'est le plus certainement enrichi, c'est le

(1) Sainte-Beuve: Nouveaux Lundis, l. V.— Vaugelus.

(2) Dossuet : Sermon sur la Mort.

3ot) THÉOltlE DES U E LL b] S-L E T l UE S.

catalogue de nos maladies et de nos erreurs. 11 serait curieux de comparer à ce point de vue notre vocabulaire et celui du grand siècle, Littré, par exemple, et la première édition du dictionnaire de l'Académie.

D'autres mots se transforment ; ils divorcent d'avec une idée pour s'unir à une autre. Pourquoi? Quelquefois, c'est caprice de l'usage. Ailleurs le changement accuse une révolution politique, morale, religieuse, et il demeure dans l'histoire comme un signe ou un témoin. Ainsi le christianisme a pris à la langue latine le terme générique d'amour, caritas, il l'a tout pénétré de surnaturel et séparé de la masse profane pour en désigner l'amour de Dieu et l'amour de l'homme en vue de Dieu(l). De même, pietas, le signe propre des affections de famille, est devenu le nom commun et réservé du sentiment filial et des légitimes relations avec Dieu. Élévation significative : elle nous avertit à la fois et que le sentiment filial doit s'inspirer de Dieu et que nos relations avec Dieu doivent être filiales. Avant Jésus-Christ, humilitc disait bassesse; et pour le forcer de dire vertu, il a fallu, sinon changer l'objet luimême, du moins retourner divinement les sentiments de l'homme par rapport à l'objet. Ainsi, comme la grâce respecte la nature tout en l'élevant, elle semble se plaire moins à créer des mots qu'à diviniser par une sorte de baptême glorieux des termes qu'elle a trouvés tout faits.

Enfin des vocables disparaissent; l'idée demeure sous un autre signe et l'observateur ne peut que noter une preuve déplus de l'inconstance humaine. Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de certains autres ? « Ains a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l'élision, n'a pu le sauver ; il a cédé à un autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son ana-

(1) Dans la latinité de seconde époque, celle de Tacite par exemple, caritas est l'amour, l'acte et la disposition de chérir : caritas patriœ, parentnm.

Page 1