CHAPITRE II
Puissance quelconque et puissance ordonnée. —?■ C'est l'âme ordonnée qu'il faut mettre clans la parole. — La part de chaque faculté concourante est mesurée par la nature de l'homme et par celle des choses : seconde loi fondamentale. — Que cette loi n'a rien de tyrannique.
Malgré la diversité presque infinie des noms, des drapeaux et des programmes, il n'existe et ne peut exister dans le monde littéraire que deux grandes écoles, celle de la puissance quelconque et celle de la puissance ordonnée. A en croire la première, parler d'ordre, c'est attenter sur la puissance; la régler tant soit peu, c'est la contraindre, et la contraindre, c'est l'amoindrir. Principe fondamental, indiscutable, affiché quelquefois, supposé toujours. Le génie est une cavale indomptée, aux bonds irréguliers et magnifiques; le génie est un aigle en plein vol : point d'entraves à sa libre allure, point de limites à son essor. A la bonne heure I Mais les émancipés de lettres qui veulent rester honnêtes feraient bien de prendre garde que leur principe se retourne immédiatement contre la morale. Discipliner le libre arbitre, c'est le mutiler; régler la nature, c'est la détruire, et, de vrai, les plus logiques n'en sont pas autrement embarrassés.
Pour nous qui portons au génie un plus sérieux respect, si nous ne prétendons aucunement l'entraver ou lui couper les ailes, nous ne saurions pas davantage le concevoir en dehors de la vérité humaine et du sens commun. Or c'est le sens commun qui le dit : la puissance n'est complète et féconde que dans l'ordre. L'âme qu'il faut mettre dans la parole n'est point l'âme quelconque, sans
PRINCIPl S
nsibles el les mouve- I ir la Maie el légitime nature. Qu'un maténie.à la bonne heure I .Nous n'écrivons pas pour qui n lie que des mots vides,
pour qui fait l'homme essentiellement droit, sage, in f ail- Dieu on un mot. Que l'œuvre littéraire vive donc .!, li Nie de 1 .un' . esl la Ici: mais de l'âme saine autant que vigoureuse, sans lièvre folle comme sans langueur.
si l 'intelligence, l'imagination, la volonté, la sensibilité \ojit concourir à la formation de la parole. Ce concours est nécessaire, il doit être moralement constant; aucun ultés de l'écrivain n'a droit de rester oisive,
puisque, parmi les facultés du lecteur, aucune ne consent à chômer longtemps. Mais dans l'œuvre commune, la part de chacune sera-t-elle égale et constante? Concevez-vous la parole comme un tout mathématique où chacune entre pour un quart? Si les quatre cordes de la lyre humaine doivent vibrer ensemble, auront-elles, garderont-elles toutes les quatre une même intensité de vibration?
Deux choses y font obstacle, qui vont régler pratiquement la répartition des forces combinées : c'est la nature de l'homme, mesure fixe, constante, invariable, au moins dans son fond; c'est la nature des objets de la parole, mo-ure souple et mouvante comme eux. C'est la hiérarchie essentielle des facultés humaines : on ne la viole pas sans désordre, qui ne le voit? C'est l'infinie variété des choses où il faut que la parole se plie pour en offrir l'expression fidèle. L'imagination, la sensibilité sont facultés inférieures : qu'elles n'usurpent jamais. Par ailleurs, dans
iimp libre que cette obligation leur laisse, qu'elles s'abandonnent ou se contiennent selon l'objet qui les " i npe. Gardez que la raison ne disparaisse dans le tourbillon éblouissant des images; gardez que la volonté ne s'emporte ou ne s'endorme parmi les violences ou les mol-
3 du sentiment. Mais à ce prix, soyez plus riche de sentiments et d'images s'il faut, par exemple, émouvoir ou décrire; soyez plus sobre où il s'agira d'argumenter et de i -i lt bon sens, manifeste, cette fois encore, jusqu'à une apparente banalité. C'est la seconde des deux gran i Ittéraires : toutes les facultés doivent agir en-
semble, mais suivant leur hiérarchie invariable et les exigences variables de leur objet commun.
Voilà donc les deux barrières que nous opposons aux fougues de 1 imagination et du cœur, à tout ce que les écoles émancipées aiment à donner comme les caprices du génie : nature de l'homme, nature des choses, rien plus. En bonne foi, qui oserait s'en plaindre? Par contre, nous protestons de n'en reconnaître point d'autres. Demeurez homme ef. respectez la vérité de tout, ne surmenez pas votre nature et la nôtre, n'outrez pas celle des choses. Hors de là que rien n'arrête vos hardiesses; ayez l'imagination forte et la sensibilité ardente, ayez la couleur et la flamme, ayez la main pleine de fleurs ou d'éclairs.
Est-il superflu d'y insister un moment? Les théories d'indépendance ont pénétré bien des esprits qui ne se l'avouent pas; elles les ont faits singulièrement ombrageux et susceptibles. Dès là que nous mettons le plus léger frein aux emportements des facultés inférieures, nous risquons fort de passer pour leur ennemi et leur tyran. Qu'on juge pourtant de bonne foi si nous pouvons moins faire? Dira-t-on que nous donnons à l'art littéraire une allure embarrassée, raide, géométrique? Voudra-t-on croire que, si l'âme s'enferme dans les limites du vrai, dans la nature des choses et dans la sienne propre, elle se refuse l'air, l'espace, le mouvement? Et les maîtres? Et Bossuet par exemple? Il n'est pas déraisonnable, que nous sachions. En est-il moins puissant et moins fier? La nature, la vraie nature de l'homme et des objets dont on parle : encore une fois voilà, ni plus ni moins, ce que nous demandons au génie même de respecter. Et ce n'est point protestation banale. Si, dans tout le cours de ces études, il nous échappe d'opposer au plein essor de l'âme une loi, un conseil, un jugement qui n'ait point là sa raison d'être, nous désavouons par avance tout trait de ce genre et voulons qu'on le tienne pour non avenu.
Elle est large d'ailleurs et généreuse autant qu'évidente, la règle que nous venons d'établir ou plutôt de reconnaître. Ne forçons pas la nature des objets, disons-nous. Mais cette nature même autorise ou plutôt commande une souplesse merveilleuse de ton, de style, de pensée, de sentiment, d'âme. — Ne violons pas la hiérarchie des facultés.
itiijiiemtMit i t? Jusqu'où sied-il
, tl.l. . inflexible, cette subordi-
iiurtlle (I nces? Tout revient à nous
lire le vague, l'obscurité, la déraison d'une part, la : l'énervemenl de l'autre. Qu'on accorde ce point iiieilleui du monde, on le verra, nous
impies libertés à l'originalité (individuelle ou nationale. Mais sur ce point même il ne saurait y avoir ni transaction ni divergence, parce qu'il intéresse l'homme universel, partout bien réel el bien vivant sous les dher- surface. Ainsi trouverons-nous bon que
nos poètes modernes soient plus colorés que ceux d'un autre âge, que l'imagination orientale soit plus opulente et plus hardie, la sensibilité des peuples du Nord plus mélancolique ça et là et plus profonde. Mais partout l'âme a besoin de lumière facile, de force vraie, d'activité mesurée; de tout temps l'imagination est pour aider l'intelligence et non pour l'obscurcir; le sentiment, pour seconder la volonté, non pour la forcer ou Ja détendre; — sous toutes les latitudes, l'absurde est absurde, le vague est vague et le malsain est malsain. Partout, du reste, les objets gardent leur caractère propre et leurs relations naturelles avec l'âme. Quand ils la touchent, ils lui font rendre un son qui peut différer d'intensité et, si nous l'osons dire, de timbre, mais qui demeure identique au fond et recon
ible pour tous. Autrement quel plaisir prendrions
jamais à l'étude d'une littérature étrangère? La goû ter, la comprendre, n'est-ce pas avanl tout nous y retrou ver nous-mêm
Il suffit, nous l'osons croire. On voit déjà que notre lo d'ordn n'a rien de tyrannique en soi, et qu'il faudrait pour -1er, s'inscrire bravement en faux contre la
nature. Et cependant cette loi même est aujourd'hui s universellement oubliée, elle condamne de si haut tant d'oeuvres en renom, qu'il importe singulièrement de -la mettre en pleine lumière.
nt tout, dans le concours des facultés littéraires, la part de cl: c doit mesurer sur leur hiérarchie essen-
tielle. Bornons le présent chapitre au développement de cette première vérité.
Nature de l'homme : hiérarchie essentielle des facultés L'imagination inférieure à l'intelligence. — La sensibilité inférieure à la volonté. — Négations modernes. — Violations pratiques de la hiérarchie essentielle. — Prédominance de l'imagination, — de la sensibilité.
Un écrivain qu'il nous faudra souvent combattre parce que, dans sa jeunesse au moins, il dépensait un beau talent à soutenir les plus fâcheuses théories, M. Taine, dans son étude sur Balzac, admet que la clef de tout système littéraire est l'idée même qu'on se fait de l'homme. Mais cette idée, il l'abandonne à la fantaisie de chacun. Au gré de vos préférences, voyez dans l'être humain une raison, une sensibilité, un assemblage d'organes, peu importe Ci). Nous ne pouvons imiter cette tolérance; car, s'il y a plus d'une conception fausse de notre nature, il n'y en a qu'une vraie, et ce n'est pas notre affaire de l'établir. Aux philosophes de prouver que l'homme n'est ni raison pure, ni pure sensibilité, ni pure matière, qu'il est composé d'un corps et d'une âme; nous le savons d'eux et cela nous suffit. Or, on entend d'abord qu'elle est supérieure au corps; on conçoit tout ce qui est de l'âme seule comme plus noble et plus digne que tout ce qui tient des sens. On met l'intelligence et la volonté, ces deux puissances nécessaires de l'esprit pur, au-dessus -de l'imagination et de la sensibilité, facultés mixtes où le corps a part comme l'esprit même. Telle est la hiérarchie. Mais dans le plan du Créateur, la hiérarchie ne va point sans la subordination; les êtres inférieurs sont unis aux plus hauts pour concourir en sous-orcîre à la fin commune. Ainsi l'imagination est pour aider l'intelligence: la sensibilité, pour servir la volonté.
(1) Taine -.Nouveauo: essais de critique et d'histoire. Balzac, § v.
m ment contester, par exemple, que l'imagination soil au-dessous de l'intellig L'une pénètre les choses, elle
lit dans leur fond: l'autre se joue aux surfaces et ne les jamais. L'une atteint l'abstrait, l'immatériel, cai lever le sensible jusqu'à cette sphère supérieur» . i n dégageant de l'objet particulier l'essence uni- - Ile; l'autre s'arrête aux réalités concrètes, détermi- B. Je conçois l'homme, le lion, le cheval; je n'iu jamais que cet homme, ce lion, ce cheval en
particulier. Enfin l'esprit compare, juge, prononce, à quoi l'imagination ne peut prétendre. Mlle est donc inférieure, - servante, mais d'un servage nécessaire pour l'esprit glorieux pour elle. L'esprit humain y gagne l'élément naturel de ^on travail; 1 imagination s'y fait spirituelle par collaboration et par alliance. Rien n'est perdu, même pour le plaisir légitime et sain. C'est que tout est dans l'ordre, dans l'ordre essentiel, constant comme la nature des êtres et comme Dieu.
Comparez à la volonté la sensibilité, son auxiliaire de droit, trop souvent sa rivale de fait. L'une est pur esprit, l'autre, en grande partie, chair et sang; l'une est libre, l'autre est fatale. Je puis empêcher l'impression de préva loir et de me dicter ma conduite; je ne puis l'empêcher de naître et de m'émouvoir. Voilà pourquoi, jusqu'au mot décisif de la volonté, les passions sont et demeurent indifférentes. Voilà pourquoi aussi l'impassibilité du stoïcisme un mensonge à la nature humaine et une sacrilège usurpation de l'immutabilité divine. « 0 douleur, je ne t'avouerai pas! » crie le stoïque, et ce n'est point là le cri de l'homme. L'homme vrai, l'homme type, c'est Celui qui lit avec une simplicité modeste : « Mon âme est triste jusqu'à la mort », et qui, l'instant d'après, marchait droit -'•s bourreaux. Telle est la supériorité du vouloir sur la - nsibilité. Donc elle est pour lui, pour le servir, pour préparer le mouvement propre de la faculté souveraine, pour y ajouter l'entrain, l'élan, l'allégresse, l'enthousiasme. Ici encore tel est l'ordre essentiel.
Qu'on le rompe, qu'on livre à la sensibilité la conduite pratique de la vie : à quels mécomptes ne doit-on pas s'attendra Un philosophe spiritualiste l'a bien dit : « La sensibilité, étant à la fois ardente et faible, est le moins sûr
HIER IRCII1E I - ,; : I. i ES Jl
des guides... Elle est à la fois romanesque et brutale : elle . est brutale, parce quelles sens y sont pour beaucoup; elle est romanesque, parce que l'ardeur des sens produit une sorte d'ivresse et d'illusion qui embellit tout passagèrement. »
« Ne croyez pas non plus, parce qu'elle est capable des plus belles paroles, qu'elle soit capable de dévouement; elle n'est même pas capable de reconnaître et de l'aire le simple devoir, quand le devoir se montre sous la l'orme d'un embarras ou d'un sacrifice, quand il n'est pas accompagné d'une émotion ou d'un plaisir (i). » M. Taine lui-même, depuis que le bon sens de l'bistorien a quelque peu dominé chez lui la triste philosophie du critique, parle en ce point comme un spiritualiste. « Tous ces gens-là sont trop sensibles », dit-il à propos des constituants de 1789, et c'est bien là ce qui, d'après lui, réduit leur éloquence au « verbiage » et aux « clameurs (2) ».
La prépondérance de la sensibilité, comme celle de l'imagination, vaudra-t-elle mieux dans l'ordre du talent, de la composition littéraire? Le même auteur semblait le croire, il y a quelques années du moins. Il estimait « l'imagination passionnée une forme tout aussi légitime et aussi belle que la faculté métaphysique ou la puissance oratoire »; il la mettait « au même rang que les autres », il ne lui demandait pas « de se diminuer, de subir l'autorité de facultés contraires, de se faire raisonnable et circonspecte (3) ». Pour nous, voilà précisément ce que nous lui demandons au nom du bon sens, lequel « doit être de tout », suivant le mot profond de Bourdaloue. Sans la rendre esclave de facultés contraires, nous la voulons subordonnée à des facultés supérieures. Loin de la diminuer, on verra tout à l'heure que nous la garantissons en la sauvant du déclassement. En un mot , quand nous revendiquons la hiérarchie essentielle des facultés, nous plaidons pour l'homme et pour les vrais intérêts de sa nature.
(1) (Caro) : Un nouvel historien de J.-J. Rousseau. — La fin du dix-huitième siècle. T. I, p. 33.
(2): Taine : La Révolution, T. I, p. i^S. (3) Taine : Essais de critique et d'histoire. Article sur Michelet.
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entendre bien étrangement que
11 \ a plaisir, certes, et comme
un voir une [acuité grandir dans un cerveau
ju- irée (0? » Prendriez-vous donc
plaisir à voir tout à coup la tête d'un homme se faire
ou l'un venir aussi long et aussi gros
«s donnerait que yeur et dégoût. Et pourquoi en irait-il autrement de l'âme? Les mon- - moins hideux? « L'histoire
iture, dit-mi, est une longue cl inutile démonstration ! u\ vérités — contradictoires — (sic), que q'obI de valeur que par la prédominance d'une faculté, el que toute faculté prédominante finit par r l'intelligent qu'elle absorbe > \ Vinsi le talent ne vaudrait, ne vivrait, qu'en rompant l'équilibre normal des puissances, et par ailleurs cette rupture le ferait infailliblement mourir! On avoue qu'il y a contradiction : si se condamner soi-même. Il n'y en a pas dans la saine nature, dans l'œuvre de Dieu; Dieu n'a pu mettre la gloire de l'esprit humain à se détruire en se dénaturant lui-même, et il n'y a non plus aucune sorte de plaisir à voir un psychologue de mérite plaider la cause du désordre avec de pareils arguments.
Grâce à la pleine licence dont jouissent aujourd'hui tous les paradoxes, le talent peut donc se faire un jeu de se nier lui-même en niant cette hiérarchie de ses éléments constitutif-. Mais, avant de la contester, voilà bien long- : il la violait. Les faits abondent pour prouver que l'imagination et la sensibilité peuvent sortir de leur place naturelle, que les servantes peuvent usurper et faire abdiquer'leur- maîtresses. Presque toute la littérature contemporaine atteste cette rupture de l'ordre essentiel : romantisme. Eaniaisisme, naturalisme, au fond, tout revient là. Du reste, raea qui nous étonne : non- savons l'homme • t <n révolte contre lui-même, et nous enten- ■ merveille que, la chair convoitant contre l'esprit, il y ait rupture et combat entre les facultés inférieures et les plus hautes. Un ami nous accusait un jour en riant de
(i) P. Bourgel : lisais flf ],svc}iologic contemporain \ p. 2->5 Bourget : Eludes ei portraits. T. II, p. i63.
faire de la littérature de paradis terrestre, c'est-à-dire apparemment d'oublier un peu, dans nos théories de puissance ordonnée, les suites du péché originel. Non vraiment nous ne les oublions pas. Elles existent, elles s'imposent à l'expérience, et nous aurions grand tort de res perdre un moment de vue. Mais si elles expliquent bien des choses, il est trop clair qu'elles n'autorisent rien. On nous parlait tout à l'heure de facultés contraires. Il n'y en avait pas dans l'homme tel qu'il sortait des mains du Créateur. Aujourd'hui l'opposition et la rivalité n'éclatent que. trop souvent entre les puissances de l'âme. C'est un fait, mais qui voudrait y voir un droit? La convoitise est un fait, elle aussi : que justifie-t-elle? Où va toute la morale pratique, sinon à la combattre, à la neutraliser autant que possible? De même, le désordre qui s'est introduit dans nos facultés naturelles est une réalité lamentable; mais qu'en peut-on conclure? Tout l'effort de l'art légitime n'ira-t-il pas à maintenir ou à rétablir l'ordre primitif?
Cherchons tout d'abord à mieux concevoir ce qu'est dans la pratique littéraire, cette rupture de la hiérarchie essentielle des facultés.
Quand l'image trop multipliée, trop éclatante, nous distrait de la pensée; quand le style devient une manière de fantasmagorie aux couleurs éblouissantes, mais aux dessins bizarres et vides de sens; n'est-il pas vrai que l'imagination domine la raison? N'est-ce point là d'ailleurs une habitude, beaucoup diraient une conquête, de la littérature contemporaine et surtout de la poésie? Après le pédantisme terne et froid du dix-huitième siècle, nous avons eu tout d'abord l'excès du coloris; Chateaubriand n'y échappait point toujours.
Bientôt, avec Victor Hugo — hélas"! dès les belles années — ■ viennent l'éhumération infinie, le détail intarissable, la pluie de perles fines ou fausses, étonnant l'œil et couvrant mal les inégalités de l'inspiration. Qu'on relise les Orieitiales par exemple. Mais les excès ont leur logique : en littérature comme en morale, ils ne s'arrêtent pas à mi-chemin. Le vieux romantisme avait exalté l'imagination outre-mesure; les derniers venus du fantaisisme prennent totalement congé du sens commun — pourquoi
' ils adressent à Dieu, par exemple, des vers
:u :i~ la blancheur sanglotante des lis,
ml sui des m >upirs qu'elle effleure,
\ i :u ens bleu des ii"i irons pâlis,
- m. nt vei - La lune qui pleure i
voulions voir ce qu'esl pratiquement la prédomïç nation sur la. faculté supérieure : nous - itisfaits.
Inutile de ch iin pour voir de même la -.'lisibilité
prendn le» pas Bur la volonté. Mais ici la déviation est doubla : on peul se perdre, à la suite di Lamartine, dans la mollesse et le o peut, comme Victor Hugo' et taiiL
d'autres, confondre l'effel -ivre le beau, la violence avec la el mener L'âme à travers les heurts el les secousses émotion outrée, comme un char parmi les rocs et les fondrières. Violentée ou amollie, elle est toujours mise hors - - conditions normales; la sensibilité emporte la volonté, l'ordre essentiel est rompu.
le la hiérarchie rompue. — Abaissement rie la
son, de la volonté.
Or, il faut envisager les conséquences, conséquences vraiment funestes, quand le désordre pass habitude, quand l'esprit se donne pour aliment ordinaire une littérature trop haute en couIbut et trop riche d'émo
tlOnS.
nis( i en prose et en vers la fée brillante
Stéphane Mallarmé : Parnasse contemporain. — D'nntros ni venus à mieux faire. Il- construisent des phrases dépourvues d'une signification quelconque, mais où chaque mol représente, paraît-il, une sensation musicale rl^torm i m'-o. Pourquoi ne pas abandonner le langage même el grouper dea syllabes d< fantaisie? - \ vrai dire, l'imagination n'a plus immes dans le sensualisme pur.
BIERARCHIE ESSENTIELLE DES FA( i LTÉS
du logis : devant le bon sens populaire, être homme d'imagination demeure une note assez lâcheuse. C'est que, là où l'imagination domine, le jugement n'a pas accoutumé d'être bien fort. Tout d'abord il s'émousse; l'esprit se paye volontiers de notions incomplètes. Amusé par l'image qui les enveloppe, il oublie de pénétrer plus avant et de leur demander compte d'elles-mêmes : grande faiblesse, prédisposition à toutes les servitudes de la pensée. Mais encore gardera-t-il bien longtemps la force de penser? Ce labeur lui pèse; il s'en exempte volontiers quant à luimême; bientôt il en dispensera l'écrivain, ne lui demandant que de le bercer pour l 'endormir. Faisons une expérience facile : lisons quelque temps de suite du Lamartine : nous nous surprenons vite à ne plus penser. Savons-nous du moins ce que notre auteur pense? Vraiment il est bien question de cela! Nous regardons une féerie, nous écoutons une sirène, délicieusement étourdis, enivrés, magnétisés deux fois, et par la splendeur merveilleuse des images, et par l'incomparable musique du vers. Certaines pièces de Victor Hugo nous fascinent de même, avec leur miroitement de kaléisdoscope et leur cliquetis de grelots sonores. Et maintenant, supposons une intelligence mise à ce régime. Elle s'émoussera par l'inertie prolongée; elle se faussera par l'habitude des lueurs confuses et des jugements incomplets. Bientôt esclave du sensible, toute notion intellectuelle, toute idée abstraite la dépasse et la rebute. La voilà incapable de l'effort nécessaire pour réfléchir. Plus de lectures sérieuses : le roman; plus de conversations relevées : le papillonnage d'esprit; plus de pensé le rêve. Tout cela est-il fantaisie ou réalité?
En même temps que la raison fléchit sous l'effort d'une imagination développée à l'excès, le vouloir ne souffre pas moins des empiétements de la sensibilité. Croit-on, par exemple, que les caractères se trempent par le commerce habituel des romanciers, des dramaturges, des poètes à la moderne? L'expérience dit le contraire. L'habitude des émotions violentes mène par l'exaltation à l'atonie, comme on arrive à la prostration par la fièvre. De part et d'autre, quand elle rompt l'équilibre entre les facultés de Pâme, la littérature travaille à faire des hommes d'im pression-. Voilà qui suffit à la juger.
PRINCIPl B
Et le jugement ne -aurait être que sdvère. <Hii ae voil dans t 'homme l'harmonie essentielle, voulue de Dieu opromettre la rectitude et la dignité de notre
natu: • euvi ivation, œuvre malsaine, œuvre
immoi ii( en soi et indépendamment des spectacles auxquels "ii invite la pensée? Imaginez une composition où rien - 1> pudeur, mais où les facultés de second
ordre -oient constamment surexcitées aux dépens des ausition peut-elle être morale, quand elle d nous le désordre, c'est-à-dire à nous démoraliser:' Grand principe, auquel on devrait bien prendre qinnd il s'agit des livres à mettre dans de jeunes main-. Ce contem i mancier, ce poète, ne sont ni
impies ni trop libres : point de peintures voluptueuses, rien de ce qui menace l'intégrité de la foi : naturalisme de mu- Qtiments, réticences capables de donner à
. abstention même, dans telle circonstance où elle • Irait une insinuation de scepticisme. Admettons ces conditions remplies : ce n'est pas tout encore. L'œuvre en question va-t-elle à fortifier ou à détruire le goût des beautés sobres et mâles? N"engage-t-elle pas trop fortement l'esprit sur la pente du rêve et de la chimère? Les impressions de cette lecture ne seront-elles pas outrées, nuisibles, lite à la vigueur sereine de l'âme? Oublier de s'en enquérir ou passer outre en se reposant sur l'honnêteté du fond, ce serait là. pour un père ou pour un maître, une erreur de jugement pratique et une grave responsabililé 11 se peut qu'on se récrie, qu'on demande avec quelque effroi, où -ont, à ce compte, dans la littérature contemporaine, dans la littérature de fiction surtout, les œuvres ni. nt inoffensives. Nous le demandons nous-mêmes : où sont elles? Mais comment reculer? La multitude des coupables n'absout personne, et la conséquence «st évidente comme le principe : il est moralement répréhensible de 1 i g mettre le désordre dans l'âme; or, quoi qu'il intentions personnelles, ne faut-il pas bien reconnaître qu'on y peut travailler jusque dans la litté- ; dans li chaire chrétienne? Vyons, Dieu lu vrai.
Conséquences pour les facultés inférieures elles-mêmes. — Elles se matérialisent. — Les facultés sensitivcs se fatiguent de leur objet; — donc, l'imagination et la sensibilité. — Leur dépravation croissante. — Le goût de la beauté sobre généralement perdu.
Tout n'est pas dit encore sur cette rupture habituelle de la hiérarchie des puissances. Voici un résultat nouveau et digne d'attention. C'est pour l'honneur et le plaisir de l'imagination et de la sensibilité que la rupture s'est faite; on a voulu leur complaire en leur prodiguant l'image et l'émotion. En fin de compte, est-ce profit ou perte? La réponse n'est pas douteuse; le déclassement ne profite point aux facultés inférieures. Les surmener, ce n'est pas attenter seulement aux droits de la raison et du vouloir; c'est leur faire tort à elles-mêmes et commencer de les détruire, en sorte que nous, qui les voulons tenir à leur place, nous plaidons leur véritable intérêt.
Avant tout, qui les déclasse les abaisse et les avilit : rien de plus vrai que ce semblant de paradoxe. Placées, pour ainsi dire, à mi-hauteur entre l'esprit pur et les sens, l'imagination et la sensibilité peuvent s'élever en se spiritualisant par une alliance étroite avec l'intelligence et la volonté; mais combien il leur est facile de se ravaler en se faisant plutôt sensuelles! Or, c'est l'effet immédiat de la prédominance qu'on leur accorde ou, ce qui revient au même, de l'image luxuriante et de l'émotion outrée. Au lieu de fixer l'esprit en donnant à l'idée un corps visible mais délié, subtil et comme diaphane, l'imagination s'em-
si m-, en les excitant par îles les Ions criai
lisibilité avait pour rôle d'émouvoir,
i i 1 1 ii. tl doucement et fortement la volonté
vous la réduisez à donner des secousses
aux nerfs. N'est-il pas vrai que, pour s'être émancipées
biérarchi essentielle des puissances, les lettres mo-
il devenues toutes sensuelles? Ou plutôt, n'est-ce
pour le devenir à l'aise qu'il leur a plu de s'émanciper?
! - asualisme, le sensualisme ardent et vil, coule à pl< ins bords dans les œuvres, dans le style même. Qui peut lire Michelet, par exemple, sans voir que ce grand Lévoy< iris sans relâche à produire des sensations, lans le procédé réaliste qui croit rendre ta q plus frappante en l'assimilant à la convulsion animale. D'après le goût du jour, il faut qu'une mère à qui lève sa Bile, devienne ci une tigresse », qu'elle ait « des ,\ hérissés » et qu'elle se traîne « à quatre pattes comme une panthère (i). » Plus tard, on érigera le procédé en système et l'on osera écrire : « Ce qui fait qu'une mère est sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct ; nel est divinement animal... (2) » Qu'est-ce au fond rutal paradoxe? La théorie du sentimenl devenu 91 àsation pure. Et d'où vient-elle:' Du besoin de remuer la sensibilité par des impressions plus fortes. On voit où cela . et certes le terme nY-t pas glorieux. Il est donc bien manifeste que l'on ravale les facultés - dès qu'on prétend les élever au-dessus de leur rang hiérarchique. Mais là n'est pas tout le mal. Nous avons dit qu'on les use et qu'on commence de les détnii:
ron se demande pourquoi Les sensations les plus .- Eatiguenl Le plus promptemenl 3). Iristote lu' avail répondu d'avance, et, à ta suite du philosophe, saint Thoni Bossuel remarquent cette différence entre les
puissances purement spirituelles et celles qui sont inséparables des organes. Les premières ne ae fatiguent jamais
Hugo : Notre-Dame dr Paris.
(3) V li 1 ingt-treize, 38 partie, liv. II, 11" 6.
ron D< orolore. Lib. l II, c. Kxv.
de leur plaisir propre; les autres ne jouissent du leur, et même ne le supportent, que jusqu'à une certaine limite. Ce point passé, la jouissance devient peine, l'aliment se tourne en poison. « Le sens est blessé et affaibli par les objets les plus sensibles... Les yeux trop fixemenl an sur le soleil, c'est-à-dire sur le plus visible de tous les ob Jets et par qui les autres se voient, y souffrent beaucoup et à la fin s'aveugleraient. Au contraire, plus un obj clair et intelligible, plus il est certain, plus il est connu comme vrai; plus il contente l'entendement et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce (i). » Non vraiment, jamais l'esprit ne souffrira d'une vérité trop éclatante; la volonté, d'un sentiment trop généreux. Montez sans fin dans l'atmosphère rayonnante du vrai et du bien : votre âme y sera toujours plus à l'aise, il semblera qu'elle respire cet air plus large dont parle Vrigile (2) et, avec cet air, une nouvelle vigueur. Ainsi s'affirme-t-elle d'une autre nature que l'œil, si vite ébloui et demandant gi\àce à la lumière. C'est la supériorité du spirituel sur le sensitif.
Or, l'imagination et la sensibilité sont facultés ;-ensitives pour une large part d'elles-mêmes; d'où il suit qu'elles éprouvent cette infirmité commune aux sens. Leur objet, quand il leur est prodigué, les fatigue, les blesse, les use. On voit peu à peu l'excès des couleurs rendre l'imagination plus exigeante, c'est-à-dire en réalité moins alerte, plus lourde à entrer en travail. On voit bien plus vite et bien plus clairement encore l'excès des émotions appesantir la sensibilité, l'endurcir à l'encontre des impressions vraies et naturelles, la. blaser bientôt sur route? choses, arriver presque à l'éteindre, comme font les liqueurs fortes pour le goût. Qu'on nous pardonne la comparaison; elle est d'une effrayante justesse. De part et d'autre, il y a dépravation et dépravation croissante. Pourquoi?
C'est qu'il y a action et réaction continues des complaisances de la volonté et des exigences du sens perverti Triste tableau; mais qui le trouvera contestable? Un écri-
(i) Bossuet : Connaissance de Dieu ci de soi-même, c. i. ? 17. (2) Largior hic campos erther et lumine vestit. Purpureo...
n;i\, III -
ipule, un ambitieux d'effel violent el rapide
r les couleurs, de forcer les senti:
en un mois, à l'imagination el à la sensibi-
n aliment de trop baut goût. Mais comment l'accep-
esl vrai qu'il 1rs fatigue el les blesse, com-
l 'instinct de nature ne le leur fait-il pas rejeter!
.• : .minent le palais accepte des saveurs trop
si 'I- mander comment el pourquoi le désordre
île en nous. Rendez l'homme à sa rectitude pre-
et ni l'imagination, ni la sensibilité, ni les sens
même ne se plairont plus aux impressions excessives lu
attendant, l< désordre esl un fait, la dépravation du goûl
naturel est possible, el rien n'est facile comme do la
provoquer.
un tempérament jeune, ardent, mobile, entraîné - et aux émotions, moitié par sa pente natumoitié par l'impulsion de ce préjugé dominant qui fait prendre l'effet pour le beau. Mettez en fare de cette .'mie nu auteur atteint d'un mal semblable, ou simplement mi talent jaloux de réussir è\ qui ne regarde pas au prix. des peintures (rop vives et des impressions trop poignantes, il va saisir, ébranler, violenter l'âme qui se livre : il est trop sûr de lui complaire et trop peu scrupuleux pour craindre de la dépraver. Mais ici commence fatalement une progression redoutable. Chaque degré de cette dépravation, dans l'âme qui lit ou écoute, appelle une complaisance plus de qui parle ou écrit. En retour, chaque complaisance nouvelle, rhaque excès de coloris ou d'émotion, en irritant l'imagination et la sensibilité, les provoque à des lices plus impérieuses. Le goût plus faussé réclame un aliment plus malsain, et l'aliment plus malsain fausse toujours plus le goût qui le réclame, [.es meilleurs vins sont devenus insipides, les liqueurs même paraissent fades; il faudrait de l'alcool pur, du feu liquide, à ces organes blasé
<■ un tableau fait à plaisir:1 L'histoire de ces com plaisan es, flattant et irritant des convoitises toujours croiss lie pas celle de la littérature du temps?
ml fait pour dépraver l'Ame contemporain! ii tour- entraîné plus loin qu'il ne voudrait tte dépravation qui est son œuvre. Entendez-1*
HIERARCHIE ESSENTIELLE I>r:s FACULTÉS \ r
vanter ou s'en plaindre avec une naïveté cynique : « II faut au public des astringents ou des moxas pour ranirtiei les sensations éteintes... Allons! as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de crimes ou des passions impossibles à me raconter? Sinon, tais-toi, va mourir dans la misère el l'obscurité. — Vous l'entendez, jeunes gens! la misère et l'obscurité. Tous n'en voudrez pas. Alors que ferez-vous? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous écrirez en tête : Mémoires du Diable (i). » Pauvre excuse vraiment, mais instructive! Ainsi, pour ébranler encore ces imaginations, ces sensibilités énervées par trop de secousses, il faut aller chercher dans l'horrible des couleurs assez crues et des saveurs assez violentes. Voilà qui les montre bien telles que nous les avons dépeintes, usées et comme éteintes à force ^ 'excès. Extinction, ruine, mort : c'est où va la progression déjà indiquée. Joubert a bien dit : « Le pathétique outré est, pour les hommes, une source funeste d'endurcissement; des tableaux trop énergiques de l'humanité souffrante rendent les cœurs inhumains. » L'abus ordinaire de l'imagination, de la sensibilité surtout, tend de soimême à l'atonie stupide, au scepticisme du cœur, c'est-àdire à l'égoïsme et à la cruauté. Si l'on est arrêté sur la pente, si la sensibilité ne vient pas à se détruire; du moins se rend-elle impossible tout exercice légitime, toute véritable et naturelle émotion. Si vous n'avez plus les matrones romaines courant au cirque, ou les femmes d'un certain monde empressées au spectacle des exécutions capitales; vous avez quelque chose comme ce portier du Père-Lachaise crayonné par Balzac, cet homme qui a des larmes pour les victimes de mélodrame, mais dont le cœur s'est « ossifié (sic) à l'endroit des véritables douleurs. » Vous avez des cœurs faussés, capables encore des agitations, des soubresauts d'une vie toute factice et nerveuse, mais morts et bien morts à toute émotion naturelle et mesurée. « C'est étrange, avoue un romancier naturaliste. Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant, dans les douleurs fictives, autant les vraies restent, dans mon cœur,
(i) Frédéric Soulié : Mémoires du Diable, préface.
\ oilà le terme extrême cl - abus de
I de la sensibilité, de la rupture dans l'équi-
bumaincs, du renversetment d< la
- ntielle. Histoire et logique sont d'accord;
Mine l'autre le pressentait (2).
Rien il. plus vrai que cette alliance, d'abord étrangi de
la cruauti • iltéc outre mesure ou sim-
mi '1 Eaux, t'n 5( rappelle Vltis de Gilben :
ni cœurl... Coi l'hamanité même...
I il papillon souffranl lui fait verser des larmes...
v mort condamné,
Lallj -"ii en spectacle à l'échafaud traîné,
ira la première a celle horrible fête, acheter le plaisii d< voii tomber sa tête
l h peu plus tard, pendant le pin.,- de Louis XVI, on
pleurai! aux ri présentations de la Mort d'Abcl par Le-
« Tandis que la tragédie rougissait les rues, la ber-
Qorissail au théâtre; il n'était question que d'inno-
cents pasteurs el de \ir.Lrinales pastourelles; champs, mis-
prairies, moutons, colombe âge d'or sou*- le
chaume revivaient aux soupirs du pipeau devaut les rou-
coulants Tircis el 1rs naïves Tricoteu-c^ qui sortaient du
1 G. Flaubert, cité par P. Bourgel : Essais de psychologie contemporaine, p. 1
Le roman fait sa partie dans ce concert de confessions douloureuses on effrontées suivant l'occasion et l'humeur... Comment Lelia, l'héroïne et presque le pseudonyme de George Sand, en est-elle arrivée an dégoût universel, au scepticisme du cceui '.' \ force de cultiver ce qu'elle appelle. Lien gratui- !• m ni. « la poésie ),, de développer volontairement et sans ii" sa puissance native « d'aimer et d'admirer », — lisez. de suxmenei eu elle-même l'imagination el 1'' sentiment. — orgueil : c'est elle-même qui juge ainsi sa conduite; et c'' celaj un bien pauvre el insolent sophisme,
'lu" di iei à Dieu l'infinie disproportion entre 1
Ne 1 lésirez, désirez Dieu môme :
l'infini qui herchons esl là. — G. Sand. Lélia, troi-
rtie, fli xxxv.
Gilbert Le dix-huitième Siècle.
HIÉRARCHIE ESSENTIELLE DES PACU1 rÉS
■ le de la guillotine. Si Sanson en avail eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et mademoiselle Théroigne de Méricourt celui de Babet. Les conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des hommes, bons pères, bons fils, bons maris. Ils menaient promener les petit fants; ils leur servaient de nourrices; ils pleuraient de tenà leurs simples jeux: ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Il> chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques. Ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leur voisin avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l'espèce humaine (i). »
Et qu'eût dit Fénelon de notre époque, lui qui écrivait déjà dans son beau Traite de l'éducation des filles : « Les gens qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie. — Lisez de l'effet. — On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes: on s'accoutume tellement aux choses de haut goût, que les viandes communes et simple-
(i) Chateaubriand. Mémoires d'outre-tombe. — Geoffroy, le docte et courageux feuilletoniste littéraire, écrivait de son côté en i8o5 :
(i L'habitude de pleurer sur des maux imaginaires tarit la source de la véritable humanité pour les maux réels. Cette passion stérile épuise la compassion généreuse et active, elle détend les ressorts de l'âme : pleurer sur des fables est une faiblesse des nerfs: consoler, secourir les malheureux est une action courageuse... Une funeste expérience a déridé mon mépris pour ces émotions théâtrales. J'ai vu le règne des drames, du pathétique et de la fausse sensibilité, immédiatement suivi du règne de la férocité et de la barbarie la plus impitoyable: j'ai vu les plus grands partisans de la terreur et de la pitié théâtrales .les hommes qui avaient le plus frémi et pleuré aux romans tragiques de Voltaire, se montrer les plus cruels ennemis de l'humanité... C'est ce qui m'a autorisé à regarder ces pleurs du théâtre comme un enfantillage et une passion de femmelettes, qui n'a aucune influence sur la conduite et les mœurs, et peut même s'allier avec l'insensibilité. » (Journal des Débats. 28 janvier iSo5.>
mont assaisonnées deviennent fades el insipides » raignons I ls ébranlements de l'âme qui préparenl l'en-
nui tt le dégoût. Les plaisirs simples sont moins vifs el asibles, ;! est vrai; les autres enlèvent l'âme en
Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie égale et -iiis aucune suite maligne, ils sont toujours bieniu lieu que les autres plaisirs sont comme les \in- - mi plaisent d'abord plu- que les naturels, mais qui al ' qui nuisent à la santé. Le tempérament de
l'âme se gl ssi bien que le goût, par la recherche de
lisirs vus et piquants (i). »
Joui piquantes, acres,, malsaines, de l'imagina-
el de la sensibilité, en un mot rupture de l'équilibre naturel de l'âme : Fénelon n'avait guère de tout cela que ntiments et des indices. Nous en avons, nous, la pleine expérience, et nous la devons, pour une large part à notre littérature contemporaine. Qu'il le sache ou non, le romantisme a été, entre autres choses, il a été surtout, cette rupture mise en système. On le dit mort, et nous n'osons cruère y croire, tant ses héritiers lui ressemblent, en plus mal, s'entend. Mais, mort ou non, il laisse dans l'àme française une plaie profonde. Il nous a dégoûtés de la beauté ralme et sereine; il nous a fait un besoin de la couleur voyante et de l'impression démesurée. Tout ce qui est sobre tt nous semble pâle; nous sommes tentés de juger tout re qui n'est pas violent. Impossible de le méconnaître : l'imagination et la sensibilité ont pris chez nous un développement anormal et maladif. C'était fort bien fait de réagir rentre la spirituelle froideur ou la sensiblerie fatigante des contemporains de Voltaire; avouons même de bonne grâce qu'on pouvait, en poésie surtout, se relâcher quelque peu de la sévérité du grand siècle. il fallait s'en tenir là et, tout en donnant peut-être plus libre aux facultés inférieures, les maintenir rigoureusement à la place que Dieu leur a faite. La parole iiit plus saine et l'homme plus fort.
i Fénelon Traité <h l'éducation des Filles, chap. v.