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CONVAINCRE, PLAIRE, PERSUADER 29I

avec le vrai. Que ce triomphe soit enviable, voilà qui résulte, et du prix de la vérité même, et de son influence indispensable sur la vigueur des résolutions pratiques, ou du moins sur la profondeur et la durée des impressions généreuses. Mais ce triomphe ne s'enlève pas d'emblée. Nous le rappelions tout récemment encore : notre connaissance est successive par nature; notre esprit chemine vers la science à pas comptés. Il demande à être mené fermement et graduellement par toutes les étapes du voyage logique, entre le principe qu'il accepte comme point Je départ et la conclusion qu'on lui propose comme terme. C'est le travail même de la conviction. Or, ce travail est plus strictement commandé à l'écrivain honnête, à l'orateur du bien et du vrai. L'avocat des mauvaises causes est à l'aise : aidé par toutes les passions, à peine a-t-il besoin d'être spécieux pour payer d'illusions les derniers scrupules de la conscience. Quant à nous, c'est notre gloire, gloire laborieuse, d'être tenus à une logique irréprochable. Pour mener au vrai cette raison qui s'effarouche ou se dérobe, il nous faut la tenir d'une main ferme, l'enserrer, pourrions-nous dire, dans un réseau d'acier.

Jamais la conviction ne va sans obstacles : frayeur des suites entrevues, goût bizarre de contredire, par-dessus tout, légèreté, frivolité, absence du sérieux, c'est-à-dire d'un amour de la vérité assez puissant pour soulever la pesante inertie de l'âme. Ce sont les difficultés communes; il en est d'autres propres à ce temps. Quelle est 'a situation mentale de l'homme moderne, du Français, pris dans la moyenne de la classe lettrée et dirigeante? Nous avons dit ailleurs ce qui lui manque de savoir essentiel, et comment, riche de connaissances variées mais éparses, pauvre de foi et de philosophie, il s'en tient, avec une prodigieuse satisfaction de lui-même, à une docte et superbe ignorance. Dans cet esprit à la brillante surface, où trouver le fond solide? Peu ou point de principes, de certitudes philosophiques ou religieuses. D'où partirons-nous pour convaincre? Mais en outre, le point de départ une fois trouvé, comment mener droit sur la ligne du vrai cette raison légère, accoutumée à voltiger autour des choses daDs une

iposi noN

pillonnag il mais stérile? La Fran

: bommes d'esprit. Combien en a-t-elle qui, sut un peu relevée, soient capables de discuter

1 minutes, sans perdre le iil et changer d'objet le plus innocemment du monde? Triste rencontre! En même temps qu'on taisait la d souveraine, on la rendait nulle,

supprimant partout l'apprentissage sérieux de la logique. Voudra-t-on souffrir une comparaison peu glorieuse à beaucoup de modernes, mais au fond de laquelle, ajnès tout, il n'y a qu'une plainte respectueuse et dévou Quand "les missionnaires annoncent l'Evangile à certains peuple;- neufs, il leur faut, pour ainsi dire, créer, à l'usage

buts néophytes, une langue spéciale, capable de ces hautes notions. Tout de même, l'orateur sérieux, l'écrivain qui raisonne, doit souvent aujourd'hui, pour être entendu, entreprendre à nouveau l'éducation logique de ceux qui le lisent ou 1 écoutent; il doit, pour les rendre capables de le suivre, leur refaire un fond d'esprit.

Heureux d'ailleurs s'ils veulent bien s'y prêter! Trop souvent l'effort de convaincre se heurte à un pire obstacle, à l'indolence intellectuelle, au manque de goût pour le vrai, bien plus encore, au manque de foi en son existence même, ou tout au moins au désespoir de sa conquête. .Nous avons droit de constater avec douleur ce châtiment du rationalisme contemporain. Chez un grand nombre, la raison émancipée en est venue vite à l'humiliation de ne plus admettre qu'on puisse trouver, qu'il y ait même, une vérité certaine, absolue, exclusive de toute prétention contradictoire. Pilate est bien de notre siècle et sa question

iale nous servirait bien de devise. Que le r-cepticisme

!iomme à faux réserve ou tolérance, qu'il esaie de

faire vanité de lui-même et qu'il se drape dans son orgueil-

: on voit son faible, mais en même temps la

utable inertie qu'il oppose à la raion sincère et con-

ue.

l'n dernier trait achève ce tableau que nous n'avons pas

linement fait trop sombre : c'est un manque étrange d'indépendance intellectuelle; c'est, avec un dédain profond de tout magistère légitime, une docilité aveugle, idolâtrique, à l'opinion. Il est des contresens à faire frémir la

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logique, mais pourtant si profondément entrés dans nos habitudes d'esprit, que nous les remarquons à peine. On se dit libre-penseur et, du même coup, on proclame la souveraineté de l'opinion. Qu'est-ce donc autre chose que le servage de la pensée individuelle sous la voix présumée du plus grand nombre, en réalité sous la dictature de quelques meneurs? Servilisme qui se croit liberté, scepticisme sous couleur de tolérance, légèreté déguisée en prestesse et en grâce d'esprit, ignorance des vérités directrices de la vie, mais ignorance éblouie d'elle-même et enflée de toute la morgue du savoir : voilà ce que rencontre bien des fois devant lui l'homme qui veut parler religion, philosophie, histoire, haute et saine politique, l'homme qui prétend élever la pensée des autres plus haut que les questions d'intérêt matériel et immédiat.

La difficulté est grave, sans aucun doute, mais non pas insurmontable; autrement les heureux possesseurs du vrai n'auraient plus qu'à se taire, gardant jalousement leur trésor, sans ambition de le communiquer. Nous croyons, nous, à la possibilité de refaire l'éducation logique des espnts honnêtes. Nous croyons à la rectitude naturelle de l'intelligence, à la chance, toujours subsistante, de lui rendre le sens et le goût du vrai comme celui du beau. Il y faudra de grands efforts, soit, et notre rôle est d'en avertir l'écrivain ou l'orateur ambitieux d'une salutaire influence.

Par-dessus tout, il y faudra, comme préparation nécessaire, l'exercice du raisonnement, nous voulons dire du syllogisme. Scolastique! pense-t-on, et l'on se récrie. Laissons crier. De la scolastique plusieurs ne savent que le nom; d'autres ne connaissent que certaines excentricités, conservées ou grossies par une tradition hostile. Beaucoup y voient justement l'alliance ordonnée de la philosophie à la théologie, et ils improuvent, par la raison même qui doit faire approuver. Pour nous, restons dans notre cadre et ne parlons que du syllogisme. Au risque d'être estimé rétrograde, nous tiendrons que, pour l'homme qui veut convaincre, il est indispensable, non pas certes de parler en syllogismes, mais de savoir, au préalable, réduire à cette forme maîtresse le fond et le plan de ses démonstrations.

I - méthode entre autres tble à toute autre, mais, en vérité, méthode unique ion rationnelle. L'auditc ur, le . péril m elle lui manque. I n \ague peut l'avertir du paralogisme qui passe environné de : brillants; un vague m ut lui rester en

i erreur flotiam parmi je ne sais quels brouilla littéraires; mais rien de plus, el ce trouble honnête .1 1 esprit dans le vrai. Quant à l'ora ivain, s'il honore la raison contemporain! la bien servir, qu'il use, à part soi, de i e pro< souverain, puis qu'il lui en applique le bénéfice, malgré qu'elle en ait ou plutôt sans qu'elle y prenne garde. Hors là, point de logique victorieuse, point de conviction :ide.

- voici, pour assurer mieux i acore le triomphe de la .lé, une dernière observation pratique. Dans le travail on vaincre, il y a trois opérations distinctes : l'exposition, la preuve, la réponse aux difficui.

Or, des trois, la première est, de beaucoup, la plus noble et la plus- ïùre. Bien des fois l'opposition provient surtout d'une notion inexacte, et c'est beaucoup faire que de montrer purement et simplement la vérité telle quelle. C'est, de plus, lui garder l'attitude qui lui convient entre tout* - Celle du possesseur paisible dans la certitude de son droit. En exposant, l'âme peut déployer à l'aise la généreuse fierté du vrai, la force pénétrante de la conviction personnell'. . Est-ce à dire que nous la tenons quitte de prouver? La nécessité est trop manifeste Mais celle née iraîne des périls et commande des précautions.

« Il y a du danger dans les preuves, disait Joubert; car, en ntant, il est nécessaire de supposer problématique ce qui est en question, et ce qu'on s'accoutume à supposer problématique finit par paraître douteux. » Assurément le doute méthodique est une des conditions de la certitude réfléchie. Saint Thomas en use bien avant Descartes et sans en outrer comme lui l'application. Mais, j>our la masse des esprits, le doute méthodique, s'il n'introduit pas l'iucertiti i iule tout au moins et inquiète la pos

sion tranquille du vrai. Encore nue fois, nous ne conclu-

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rons point follement à l'affirmation sans preuve; mais, en argumentant pour convaincre, nous nous prêterons à une nécessité et nous aurons soin qu'on le sente. Nos preuves seront en petit nombre, mais nettes, précises, péremptoires; et toujours, en produisant les titres du \rai, nous aurons soin de marquer qu'il n'en a. pas besoin pour lui-même, qu'il ne gagne rien en soi-même à se justifier devant notre raison, que c'est à lui pure condescendance et que tout le profit en est pour nous.

Apportons le même soin, et plus attentif encore, dans la réfutation, dans la discussion proprement dite. Certains esprits l'aiment pour elle-même; ne vaudrait-il pas mieux s'y résigner comme à un moyen, quitte à préférer pour soi le vrai contemplé dans sa tranquillité sereine? La lumière peut jaillir de la discussion; mais à quelles conditions et combien rares! Il y faut la liberté du cœur et le sacrifice de l 'amour-propre; il y faut une méthode exacte, garantie s'il est possible par la direction d'un tiers impartial. Glorifier la discussion comme infaillible en ses résultats, c'est affaire au naturalisme qui ne voit rien au-dessus de l'esprit humain. A parler en général, l'homme sérieux la pratique sans engouement comme sans mauvaise grâce. Il n'a garde aussi d'y mettre la plus légère nuance de dédain. Si misérable que soit souvent l'objection prise en elle-même, elle a ce côté grave, qu'elle peut retenir une intelligence loin du vrai. Mais par contre et surtout, l'homme convaincu et qui veut convaincre n'a point cette complaisance, cette faiblesse de caractère et d'esprit, qui commet la vérité avec l'erreur dans une égalité injurieuse, qui la fait, pour ainsi dire, comparaître devant l'objection comme un accusé devant un juge, qui donne à la réfutation des airs d'apologie et de pourvoi en grâce. N'humilions pas inutilement un adversaire : c'est charité, prudence, courtoisie; mais prenons garde surtout de n'humilier jamais la vérité. Que l'on sente, à nous entendre, que, si elle daigne combattre, c'est en reine conquérante et au bénéfice des esprits qu'elle entreprend de conquérir. Voilà pour étonner, pour révolter même le scepticisme qui, désespérant d'elle, estime présomption et tyrannie l'assurance de la posséder et l'ambition de la transmettre. Mais en même temps voilà qui raf-

[posi non

mpe l'intelligence du grand nombre. Prou-

discutons, à la bonne heure! mais exposon- de

. : - affirmons avec une tranquille énergie;

[uand nous consentons à discuter, portons dans cette

issurance visible qu'inspire La vérité possédée: On

de parti pris, c'est inévitable; on réclamera is l'impartialité, que l'on ne comprend plus guj

pticisme. Or, le premier résultat Je noire attitude à la fois modeste et ûère sera de redresser en ce point l'erreur commune. Le bon sens finira bien par 1 entendre : quand une fois on a conquis la vérité, c'est raison et justice de ne point la remettre sans cesse en question et de porter en tout le parti pris de la soutenir. Pour l'impartialité, qu'est-ce autre chose que la justice même, le soin de n'apporter à la vérité que le secours de la vérité? Il fait bon entendre le plus illustre des polémistes modernes proclamer li supériorité de l'exposition. Louis Veuillot écrivait au frontispice de sa belle Vie de Jésus-Christ : « Il y a différents degrés dans les régions de l'esprit; la discussion appartient aux degrés inférieurs. En discutant, on se place toujours homme contre homme; la raison de l'un semble toujours valoir la raison de l'autre. En exposant, on place Dieu contre l'homme. Cette exposition de la lumière doit se faire de préférence lorsque Dieu est absolument et personnellement en cause. Sur ces hauteurs-là, que la voix se taise à propos, qu'elle ne discute pas toujours avec le néant, de peur que l'imbécile raison humaine ne vienne à croire que le néant pourrait répondre, et ne lui prête une voix qui blesse l'oreille de Dieu. Que la beauté de la vérité apparaisse seule en face de la laideur absolue du mensonge (i). »

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