‹ Théorie des belles-lettresChapitre 62 sur 112 · KM · texte numérisé non relu

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liez elle au resserrement que toute souffrance produi cueillement, l'horreur de la dissipation,

de la distraction cherchée. L'âme blessée aime son deuil, lie s'j applique, elle s'y attache, elle le garde avec un soin jaloux, comme un trésor que l'on déroberait aux convoitises ou même aux regards de la foule. Et pourquoi? ! l'est qu'elle fait gloire d'être fidèle; niais il y a plus. que son deuil est son amour même; c'esl qu'il tient « a elle toute la place de l'objet perdu; c'est qu'il est cet objet .mêm survivanl dans une forme nouvelle, en

r tomber la douleur, ce serait laisser l'amour s'éteindre et, pour ainsi dire, perdre l'objet une seconde fois ii. Voilà comment Haché] privée de ses enfants ne veut pis être consolée, parce qu'ils ne sont plus (2). Voilà pourquoi nous redoutons ou nous déplorons, comme une humiliation et une amertume nouvelle, cet apaisement inévitable que l'habitude apporte aux regrets.

Le temps, ce ravisseur de toute joie humaine,

.S'oiis prend jusqu'à nos pleurs, tant Dieu veut nous sevrer,

Et nous perdons encor la douceur de pleurer

Tous ces chers trépassés que l'esprit nous ramène (3).

Ici, que le cœur prenne garde : sa propre fidélité lui devient une tentation. Elle peut, par un détour étrange, le ramener à l'égo'isme, au reploiement inerte, à la volupté

france ouvre l'âme noble aux maux étrangers. Sans l'incliner aussi directement à jouir des joies d 'autrui, elle lui en laisse ou parfois lui en inspire le courage. A la môme heure, la marquise de Montagu perd un enfant et apprend qu'une de eura vient d'en avoir un. Elle refoule ses larmes et va féliciter la jeune mère, sans lui dire un mot de son propre deuil. (Anne-Pnuli-I)ominique de Noailles, p. 54.)

[ue l'exprime admirablement en se faisant fort de onsoler une mère : « Teneas ticei atque amjilcxeris dolorem tuum, quem tibi in filii locum superslitem Jecisti! » W \tarciam.) — Cf. saint Augustin, Confessions, IV, 4-

1, lm uns filios 8U03 ,et noluii consolari quia non $unt. n (Matth., n, 18.) ni Ilot, Le Cyprès.

personnelle cherchée dans la douleur même. Ce serait l'abattement malsain et faible, et tel n'est pas celui des hautes natures. Eprouvées, elles s'humilient sous la puissant main de Dieu (1); par ailleurs elles n'entendent ni rester inertes ni surtout transformer la souffrance en langueur malsaine mais délicieuse. Sénèque note exactement ce plaisir dépravé que l'âme malade trouve à souffrir, mais il veut qu'elle ne s'ouvre pas volontairement à la tristesse ou tout au moins qu'elle sache la bannir vite (2). « Eu somme, dit saint François de Sales, il faut donner passage aux afflictions dedans nos cœurs, mais il ne faut pas leur permettre d'y séjourner (3). » Le courage, la foi surtout, visent à dominer la douleur. La résignation chrétienne s'élève par là jusqu'à des hauteurs admirables, épurant, sanctifiant, maîtrisant les affections brisées, sans les anéantir jamais. On peut étudier dans plus d'une biographie contemporaine ces merveilleuses ascensions du cœur. Suivez par exemple la jeune veuve d'Albert de la Ferronnays, depuis cette lettre du ier août i836 où elle tremble de survivre au bonheur, jusqu'à cet entretien du i3 juillet 1847 ou e^e déclare que, si tout de nouveau le bonheur lui était offert, elle ne le reprendrait pas (4)-

Et maintenant îl resterait d'enseigner le grand art de consoler, l'un des plus nobles ministères de la parole. L'Esprit-Saint a dit : « Ne manquez pas de soulager ceux qui pleurent (5), et lui-même s'appelle le Consolateur, le Paraclet. En ce point, les préceptes peuvent être aussi brefs que la matière est haute et le succès parfois difficile.

Dans la première stupeur, il n'y a, ce semble, qu'à précipiter la crise. Les natures fortes sont alors sujettes à se renfermer en elles-mêmes, à se consumer dans un déses-

(1) « Humiliamini sub potenti manu Dei. » (I Petr. v, 6.)

(2) « Et fit infelich animi prava voluptas dolor... » (Ad Marciam.) — « Dolorem aut admittendum in animum non 4sse, aut cito repeUendum. (Ad Lucilium. Ep. xcix.)

(3) Lettres spirituelles.

(&) Récit d'une sœur, t. II.

(5) « Non desis plorantibus in consolatione. » (Ecc. vu, 38.)

: muet. Il faut Les > arracher; il faut ouvrir

- larmes, dût-on surprendre brusquement

l'imagination <~t la sensibilité par un appel inattendu, par

une parole même affligeante (i). La crise une fois venue, il

- que de lui laisser son cours, en la modérant et la dirigi int aut uit que possible par les marques d'une affecta, use sympathie. Etre là, pleurer avec celui qui pleure : voila ce que l'on peut faire, et c'est beaucoup (2). Après seulement, quand l'âme s'est rassise et comme reposée dans sa douleur, le moment vient où la parole peut prétendre à l'honneur de sonsoler : grand art et qui ne s 'enguère par précepte. Au moins est-il bon de poser ce principe : consoFer, ce n'est pas éteindre l'amour blessé ni l'endormir. La vraie consolation ne peut sortir que de lui-même ou d'un amour supérieur, mais surtout quand 1 • ! amour supérieur, loin de détruire l'amour souffrant, et le consacre. C'est le triomphe du christianisme. Aux cœurs meurtris par l'absence ou par la mort, il laisse un ami plus cher que l'ami perdu, mais encore il offre à l'amitié même des espérances de réunion éternelle, justice, d'ailleurs, et la religion véritable, doit pouvoir montrer parmi ses gloires caractéristiques la puissance de consoler.

Nommons enfin la honte, passion complexe, â la fois

1 Wiseman, Fdbiola, 2' partie, vm. — Oct. Feuillet, Histoire de Sibylle, 3" partie, 1.

La Rochefoucauld esl deux fois odieux quand il renvoie la compassion « au peuple » comme « une passion qui n'est bonne a rien au dedans d'une âme bien faite », et quand, par ailleurs, il consent à la feindre, parce que « les misérables sont si sots que cela leur fait le plus giand bien du monde ». (Portrait de La Rochefoucauld par lui-même.) 1 Lrange chrétien qui, sans l'apercevoir, jette l'insulte à Jésus- Chrisl mêmel L'Homme-Dieu, pendant son agonie au Jardin, a souhaité la compassion de ses Apôtres et s'est plaint de ne pas l'obtenir. — Saint Grégoire de Nazianze dit, au contraire : n l'onne aux malheureux ton affection comme une riche aumôni Si lu n'as rien, donne leur tes larmes. C'est à l'infortune un puissant remède que la compassion partant <!<• l'âme... 1 I)iscours XIV, 28.)

haine, douleur, crainte surtout; passion morne, étouffée, sans expansion, par là même intolérable menant vite au repentir ou au désespoir. Elle nous est plus cruelle devant ceux que nous aimons le plus : c'est que nous sommes tout particulièrement jaloux de leur estime. Par une raison inverse ou peut-être anlogue, il en coûte étrangement d'avoir à rougir devant un adversaire : on tient à garder sur lui sa supériorité. La honte fût-elle secrète, encore y aurait-il un véritable supplice à perdre sa propre estime, et, comme l'a dit Perse : à pâlir au dedans de soi devant le spectacle de sa propre abjection.

La honte naît du mépris subi ou redouté; elle s'attache donc à tout ce qui a coutume de le provoquer parmi les hommes. On rougît du crime, du vice, du mal moral, et c'est trop juste. Ce qui l'est moins, c'est de rougir de la pauvreté ou des disgrâces physiques. Et pourtant, le préjugé d'une part et l'instinct de l'autre sont là-dessus presque invincibles. On sait que la haine jalouse excite chez certains hommes la conscience de leur laideur. Thersite est révolutionnaire par droit de conformation. Casimir Delavigne prête les mêmes sentiments à son Glocester (i), et il est curieux de les retrouver dans l'un des plus ignobles héros de la Commune de 1871, Théophile Ferré (2). Tout naturellement enfin, la honte s'attache à la honte même : elle est l'aveu d'une souillure ou tout au moins d'une faiblesse, et voilà pourquoi tout son effort est de se cacher aux yeux.

L'honnête homme peut exciter la honte comme prélude au repentir. Qu'il humilie donc le coupable, mais gravement et sans colère. Le moindre emportement lui enlèverait tout son empire avec toute sa supériorité morale. Que îe reproche tombe de haut, comme Auguste à Cinna par exemple, ou bien encore qu'il soit visiblement tempéré de

(1) ... 0 marâtre nature,

En comblant tous les miens, tu fis de leur beauté Un sarcasme vivant pour ma difformité.

{Les Enfants d'Edouard, acte III.)

(a) Maxime du 'Camp, Les Convulsions de Paris, t. I, ch. 1, 1.3.

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bienveillance. Il peut môme -allier avec le respect; Saint Simon nous en donne un remarquable exemple dans

lue d'Orléans pour lui faii rompre '.me liaison avilissante i . D'ailleurs, la mon» bien* l il servir à exciter la honte, est le

: de l'apaiser. Rendons à L'Ame humiliée sa propre estime en lui Faisant sentir la nôtre. Alors elle se lesserre; la honte devient douleur et amène, par réaction, les résolutions généreuses. C'est l'histoire de tous -les !• pentirs (a).

Tell t la fois trop longue et trop incom-

plète, des grandes et générales passions humaines. On peut partir de là pour une étude plus approfondie. Avec une meilleure connaissance de l'homme considéré comme objet de la parole, on y gagnerait une plus entière puissance d'action sur l'homme envisagé comme auditeur. Ainsi s'achèverait cette première élaboration des éléments littéraires qui constitue proprement la composition.

;aint-Simon, 1709.

T.f Cid relève ainsi le courage d'un jeune homme qui a failli dans un premier combat. (C. Delavigne, La Fille du Cid, n, 8.)

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