CHAPITRE VIII
Onze passions principales. — A leur égard, triple fonction de la parole : peindre, émouvoir, apaiser.
On peut réduire à deux les mouvements de la volonté sensible : elle tend vers les objets qui lui conviennent, elle s'écarte de tous ceux qui lui déplaisent. A ce compte, il n'y aurait que deux passions maîtresses, l'amour, la haine. Encore, la haine du mal n'étant qu'une suite et comme une forme de l'amour de soi, on aurait droit de mettre dans ly seul amour toute l'activité passionnée de l'âme. Et cependant cette activité une ou double se modifie en plus d'une manière, selon que le bien qui nous attire est prochain ou éloigné, facile ou difficile, par exemple; selon que le mal qui nous repousse est lointain ou menaçant ou inévitable. De là, les passions diverses. Après saint Thomas et Aristote, Bossuet en a compté onze principales : l'amour et la haine, le désir et l'aversion, l'espérance et le désespoir, l'audace et la crainte, la joie et la tristesse, la colère enfin que nous rattacherions volontiers à la haine. Dans la pratique de la vie, aucune de ces passions ne marche seule; mais pour les mieux entendre, il faut les étudier séparément.
Et comme la parole doit les peindre, les émouvoir ou les calmer, nous marquerons à propos de chacune les ca-
si non
stimulants et les remèdes. Ce pourrait être une étude Immense; nous l'abrégerons autant que possible, ne cherchant qu'à préciser et à lier entre elles étions familières à tous.
- - caractères : activité, don du sien et de soi. — tition de l'intelligence et de la volonté. — Amour d'intérêt et d'amitié. — Stimulants de l'amour d'amitié : reconnaissance, amour mutuel, estime, compassion. — Ressort à loucher délicatement. — Comment apaiser l'amour. — La haine. — Effets généraux : sur l'intelligence, sur le coeur. — Haine froide. — Haine violente, colère. — Stimulants de la haine. Apaisement de la haine.
L'amour est la passion mère. Envisageons-le de préférence par rapport aux personnes, et prenons-le, comme il nous sied de le faire, dans sa notion la plus universelle et la plus pure. Du côté de la vérité pratique, nos observations n'y perdront rien.
L'amour se traduit en actes. Et comment non? Il est le mouvement par excellence d'une puissance tout active, la volonté. Or, son acte à lui, le terme de son effort délicieux, c'est tout à la fois le bien de la personne aimée et son union avec elle. Pour y atteindre, il donne du sien, cherchant à donner de soi, jaloux de se donner soi-même. Loi -impie et haute. L'expérience nous la montre vérifiée entre hommes. Qui aime donne services, fortune, aide, savoir: c'est bien là donner du sien.
iriez-voua point perdu tout votre argent au jeu? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, J'ai mon épée; allons!...
LES TASSIONS 3l3
Il donne sa pensée, ses secrets, déjà quelque chose de -soi. Il se donne soi-même en livrant sa vie : chef-d'œuvre ^de l'amour, a dit Jésus-Christ, et il a fait gloire de le réaliser dans sa personne. C'est qu'avant tout la loi s'était vérifiée de Dieu à l'homme. L'œuvre extérieure de Dieu n'est qu'un immense et paisible effort pour donner du sien et de soi dans la mesure du possible, et par delà cette mesure première qui est la nature même de l'àme. En créant, Dieu, l'Heureux éternel, cherche à faire d'autres heureux, à donner quelque chose de l'être et du bonheur qui sont en Lui. En nous élevant à une destinée surnaturelle, il nous fait d'autres puissances pour nous rendre capables d'une plus large communication du sien, car c'est son propre bonheur qu'il nous promet, — de soi, car ce bonheur n'est que la vue et la jouissance immédiate de son essence même. Ce plan ruiné, la réparation sera plus belle encore. C'est Jésus-Christ, le Dieu donné qui se dépense et, pour ainsi dire, se monnaye tout entier à notre usage. Et comme la loi de l'amour s'accomplit de Dieu à l'homme, elle remonte également de l'homme à Dieu. Qu'est-ce que la sainteté, ce grand fait qui demeurera seul quand, selon Bossuet, « les histoires seront abolies avec les empires (i) »? C'est l'homme rendant du sien et de soi à Celui qui s'est donné tout d'abord. Ceux-là ignorent le monde qui le croient fait pour autre chose.
Mais revenons à marquer en nous les phénomènes généraux de l'amour. Il éveille l'esprit, il l'exalte parfois jusqu'à l'erreur. On sait les vers empruntés par Molière à Lucrèce (2). De même l'amour double les forces de la volonté, l'entraînant par delà les possibilités vulgaires.
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans !
s'écrie le Cid, sur un mot d'espoir tombé des lèvres de Chimène; et cette chaleur généreuse, il est trop juste que nous la retrouvions dans l'amour divin. A lui surtout la
(1) Bossuet, Oraison funèbre de Condé.
(2) « L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois... » (Le Misanthrope, acte II, scène v.) — La Fontaine nous a dit -de même les illusions paternelles du hibou. (Fables, livre V.)
, 0MPOS1 \U<\
gloiii - itir li fardeau, de ne point compter
.nu.- le travail, d'entreprendre plus que ses forces, de ne connaître rien d'insurmontable, d'estimer tout possible et
11 \ a un amour d'intérêt personnel, de concupiscence, dit 11 u où l'on s'attache aux personnes ou aux
s surtout en vue de soi. Pour l'exciter, il n'est besoin que de peindre vivement les avantages présumés de l'objet ou les - à tirer de la personne (2). Tout au con-
tiiiiv. l'âme rêve parfois un amour de pure bienveillance, de complaisance pure dans le bien de la personne aimée, désinl ut absolu où tout se perdrait, jusqu'au désir
d'union et de retour. Ce n'est qu'une chimère, et l'Eglise a condamné Fénclon pour l'avoir présentée comme réalisable. Non, rien ne se peut au-dessus de ce que la philosophie appelle amour d'amitié. Là, ce qui nous meut et nous détermine, c'est sans doute le bien de la personne aimée; nous y sacrifions volontiers jusqu'à la vie, jamais le désir ni même l'espérance du retour (3).
Pour émouvoir cette amitié généreuse, on peut d'abord invoquer la reconnaissance. Chose rare, et parce que l'orgueil aime peu l'obligation, le lien de dépendance, que noue le bienfait, et par cette autre raison d'expérience, que, dans le bienfait même, c'est le bienfaiteur qui s'attache le plu-;. Il y a, dit Jésus-Christ, plus de plaisir à donner qu'à recevoir (/»). Et nous ne forçons pas le texte en l'accommo-
1 Amor onus non sentit, labores non reputat, plus affectai quant valet, de impossibilitate non causatur, quia cuncta sibi posse et licere arbitratur. (De Imitalione Christi, III, 5.)
(2) Lacordaire fait aimer la mort comme moyen de réparation et occasion de dévouement. (66e Conférence.) — Burrhus essaie de réveiller dans Néron l'amour de son innocence première. (Racine, Britannicus, IV, m.)
(3) On peut se dévouer à un ingrat, ou dans l'espérance de le chanper, ou par sentiment de gloire, ou par pénérosité chrétienne. Au premier cas, on vérifie la loi. Dans les deux
ce n'est plus l'ingrat qu'on aime, c'est ou soi-même on Dieu.
Bealius e$t magi» dare quant accipere. (Cité par saint Paul, Actes, xx, 35.)
LES PASSIONS 3l5
dant à ce phénomène glorieux à notre nature : le cœur se lie par le don fait plus que par le don reçu. Toutefois la reconnaissance garde rang, Dieu merci, parmi les choses humaines, et l'on a droit d'y faire appel. Mais avec quelles précautions délicates! Prenons garde aux ombrages de l'orgueil. Ne faisons point peser le bienfait comme une chaîne et ne donnons pas au plaidoyer l'apparence d'une accusation d'ingratitude :
Un bienfait reproché tient toujours lieu d'offense (i).
Voyez Agrippine fatiguer Néron du souvenir de ce qu'elle a fait pour lui : sublime maladresse de l'égoïsme réclamant de haut une reconnaissance d'ailleurs bien peu méritée (2). Auguste, au contraire, peut accabler Cinna du souvenir de ses bienfaits : il le doit à la suprématie du rang, et surtout à sa complète indépendance vis-à-vis de celui qu'il humilie de la sorte.
Mais pour exciter l'amour il y a quelque chose de plus décisif et de moins chanceux que la reconnaissance : l'amour mutuel. Voulez-vous être aimé, aimez vous-même; voulez-vous nous rendre un tiers aimable, prouvez-nous sa bienveillance, montrez-nous du moins en lui quelqu'une de ces circonstances qui présagent, préparent ou commencent l'amour. Telle est la communauté d'origine, d'intérêt, de sympathie ou de haine. Il suffit quelquefois d'une ressemblance. Andromaque aime dans Ascagne l'image d'Astyanax; Tyrrel a pitié des enfants d'Edouard parce que le second lui rappelle son propre fils (3).
Reste enfin le stimulant direct de la bienveillance, le tableau des mérites de la personne. Mais prenons garde encore. La louange un peu vive provoque à tout le moins une curiosité malicieuse, quelquefois la défiance ou même une sourde hostilité. Thucvdide faisait dire à Périclès,
(1) Racine, Iphigénie, IV, 6.
(2) Racine, Britannicus, IV, 2.
(3) Casimir Delavigne. Les Enfants d'Edouard, III. 4. — Perrault nous apprend dans sa jolie prose que, si la mère du Petit-Poucet a un faible pour son aîné, c'est qu'elle est rousse et qu'il est « un peu rousseau ».
hposj non
. que les hommes a 'aiment udre louer au dessus de la mesure de vertu dont
eut eux-mêmes capables (i). Voilà qui est trop universel .Si oombre d'hommes ne croient pas au mérite
qui les dépasse, il en ait, grAce à Dieu, bon nombre aussi, que l'apparition d'une vertu supérieure élève au-dessus d'eux-mêmes en les rendant tout d'abord capables de la sentir tt de l'apprécier. Louons donc avec une grande , mais supposons l'auditeur ou le Lecteur encore
noble d'àme pour croire à la valeur d'autrui. Dùt-on s'en étonner, nous citerons la compassion parmi
-sorts à touebor peur rendre une personne aimable. La compassion naît de l'amour, mais il se peut aussi qu'elle le précède et l'introduise: mystère sans doute et l'un des plus beaux que présente la vie morale. En soimême et indépendamment de sa cause, la douleur est déjà touchante, elle est déjà belle, soit comme occasion de mettre au jour les forces vives de l'âme, soit à raison de ce caractère sacré d'expiation qui se retrouve même chez l'innocent. De là, dans les nobles cœurs, une prédilection assurée d'avance à qui souffre.
Je serai du parti qu'affligera le sort (3).
Méritée par des fautes personnelles, la souffrance désarme l'indignation, produit la pitié, le respect, et commence la sympathie. Mais si elle se rencontre avec l'innocence, encore plus si elle vient malgré le bienfait, ou surtout comme prix du bienfait, elle couronne la vertu d'un charme irrésistible; et voilà pourquoi, sans doute, le Dieu-Homme a voulu pour lui-même cette destinée (3).
essort de la compassion veut être touché d'une main \u fond, point d'autre procédé que la vive peinture de la douleur, et cette douleur émeut d'autant plus
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponèse, 1. II, 35.
(7) Convins Horace, I, 1.
'3) Bonald fié flexions philosophiques sur le Beau moral} Mélanges, t. I. — Cf. Donoso Cortès, Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, liv. III, chap. 11.
qu'on devait moins lattendre (1) et qu'elle contraste plus violemment avec le bonheur d'autrefois (2) Mais en étalant la souffrance, la sienne surtout, il importe de rester digne. La douleur n'est belle qu'à la condition d'embellir l'âme. Donnons lieu de croire qu'elle agit ainsi sur h nôtre; faisons compassion et non point pitié. De quelle délicatesse, par exemple, Andromaque, aux genoux de sa rivale triomphante, l'intéresse au sort d'Astyanax!
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour; Mais vous ne saurez pas — du moins je le souhaite — Dans quel trouble mortel son intérêt nous jette Lorsque, de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter (3).
Compassion, estime, reconnaissance, par-dessus tout assurance d'une sympathie qui prévient la nôtre : voilà pour exciter l'amour. Il faudra moins d'effort à le combattre. Hors le cas d'une passion vraie, c'est chose assurément trop facile que de déprécier l'objet aimé, de dissiper l'illusion qui le fait plus beau que nature. La plaisanterie même y sert.
Mais au moins dites-moi, Madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort (4)...
(1) ... D'un triomphe si beau je préparais la fête; Je ne m'attendais pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser,
(Iphigénie à son père. Iphigénie, IV. 4.)
(2) La Fontaine rappelle l'ancienne fortune de Fouquet ; Elégies aux Nymphes de Vaux. — Lally-Tollendal en fait autant pour Louis XVI : Projet de Plaidoyer, exorde. (L'abbé Marcel, Chefs-d'œuvre d'éloquence. Barreau.)
(3) Racine, Andromaque, III, 4- — Andromaque nous apprend du même coup l'usage de ces arguments ad hominem si puissants à émouvoir. Je souffre : puissiez-vous ne pas souffrir à votre tour ! — Comme types de dignité, voir encore Iphigénie priant son père (Iphigénie, IV, 4), ou Marie Stuart devant Elisabeth (Pierre Lebrun, Marie Stuart, III, 4)-
(4) Molière, Misanthrope, II, 1.
I OMPOSJ MON
de semblable où le cœur es! vraiment pris. En ce i l'o] lirecte, l'ironie surtout, irrite la passion bien
de l'éteindn i Point d'autre moyen que l'insinuation, la substitution douce et lente d'un amour a un autre.
Pleurez ce sang, pleurez. Ou plutôt sans pâlir nsidérez l'honneur qui doit en rejaillir (a)...
I - - iler à la défiance des âmes honnêtes un moyen étra \ il, de combattre l'amour, surtout l'amour
populai: de le pousser à outrance pour l'user et
au plu- vite. Ainsi La Révolution avait d'abord entrepris d'étouffer Pie 1\ - >us les fleurs.
\ l'amour correspond la haine, mouvement de l'âme qui >rte d'un mal. Joignons-y la colère : elle n'est, à le bien prendre, que la haine violente, transport à la fois moral et physique, au moins le plus souvent.
En toute rencontre, la haine a sur l'intelligence un effet dcuble. Elle noircit son objet outre mesure, elle en offusque les qualités les plus manifestes. De là, les soupçons, la malignite qui empoisonne tout; de là aussi, l'extrême difficulté à reconnaître, à voir même un mérite dans la personne odieuse. Laharpe nous a conté le plaisant dépit de Voltaire amené par surprise à louer une strophe de Lefranc de Pompignan, et enrageant de toute son âme quand on lui eut nommé l'auteur (3). Mais si la haine ferme les yeux aux belles qualités, en revanche elle est merveilleusement pt rspicace à trouver les points faibles et les moyens nuire. Clairvoyance fâcheuse, mais qui peut avoir ce bon côté d'aider quelquefois la défense en l'avertissant. - git-il de l'Eglise, par exemple? 11 y a beaucoup à prendre dans les jugements des adversaires à propos des ins-
(i) Molière, Bourgeois gentilhomme, III. 9.
Racine, tphigénie, I. — Pour voir d'ensemble tous les
principaux artifices par où s'excite ou s'apaise l'amour, on
peut étudier dans Shakespeare le duel oratoire de Brutus et
Mai. Antoine après le meurtre de César. Jules César, III, 2.)
i: s'agit de la belle strophe : « Le Ml a vu sur ses
ns l'Ode sur la Mort de J.-D. Rousseau.
LES PASSIONS 3ig
titutions ou des événements, des personnes ou. des livres. Ce qui agrée aux ennemis notoires du vrai nous doit être suspect, au moins jusqu'à nouvel ordre; au contraire, où vont leurs attaques, là doivent aller d'instinct nos sympathies : c'est toute sagesse et toute équité.
En même temps que sur l'intelligence, la haine agit sur le cœur. Et d'abord elle se fait aimer, chose étrange! on y tient, on la garde comme un trésor. Homère la dit plus douce que le miel (i); et Montaigne : « C'est une passion qui se plaît en soi et qui se flatte (2). » Pourquoi? Sans doute parce que l 'amour-propre y trouve une satisfaction intime et comme une première vengeance. Alceste est trop heureux de payer vingt mille francs l'arrêt qui !ui donne droit de pester contre la nature humaine; et c'est, nous le savons, le chef-d'œuvre du christianisme d'obtenir le par don sans arrière-pensée, le pardon du cœur, le sacrifice de la haine, en un mot.
Mais à part ces traits généraux, tout autres sont les caractères de la passion violente et de la passion froide. La seconde ne prête guère à la description, soigneuse qu'elle est de s'envelopper et de se contenir. Çà et là, tout au plus une ironie discrète, un éclair, le plus souvent, un masque ou un autre, l'insouciance, la raillerie, la folie comme Hamlet, ou l'obséquiosité comme Triboulet. La littérature contemporaine met volontiers sur le visage de ses héros ce masque d'airain ou de marbre. Il semble que plus les tempéraments deviennent incapables des passions fortes, plus les imaginations aiment à s'en donner l'illusion.
Quant à la haine violente, à la colère, il y a plaisir à la prendre sur le fait. Xon qu'elle se livre tout d'abord. Elle aussi joue le calme au début et affecte une froideur ironique, façon de blesser l'adversaire et tout ensemble de paraître au-dessus de l'injure. C'est Hermione devant Pyrrhus infidèle (3). Mais il n'y a là qu'une simple pose et qui ne tient pas. La colère cède vite au besoin d'éclater. Quelle verve alors! Quelle prodigalité de traits brefs, haie-
(1) Homère, Iliade, XVIII, 109.
(2) Montaigne, Essais, liv. IL, 01.
3 Racine, Andromaque, IV, 5.
( i 'MI'iiSI l"ld\
tants i de fig u ,eoccessivesl La colère est
verbeuse, impétueuse, magnifique parfois et sacrifiant toat au S" trouve à s'exhaler. Agrippine y
oubli( prudenci (i) : elle se perdra, soit, mais on
ne lui Fermera pas la bouche. A vrai dire, les nerfs jouis-
autant que l'âme el l'on entend que M. Jourdain, étant u bilieux connue tous les diables », ne veuille point
ndre la morale qui le priverait de cette douceur. Quelle vérité dans rs d'Orgon, quand M. Loyal lui
signifia l'exploit au nom de Tartufe :
Du meilleur de mon cœur je donnerais sur l'heure
ut plue beaux louis de ce qui me demeure, El pouvoir à plaisir sur ce mufle asséner Le plus grand coup de poing qui se puisse donner 1
On sent à les lire quelque chose du plaisir qu'il aurait a faire comme il dit.
Si impérieux est le penchant de nature, que, faute d'objet réel ou présent, la colère s'en prend aux absents, à une image, à un fantôme, à n'importe quoi. Pasquin, le valet du Glorieux, est souffleté pour une lettre anonyme dont il n'est que le lecteur (2). Quand Chateaubriand eut soumis à I Napoléon son discours de réception à la cinquième classe de l'Institut — c'était alors l'Académie — l'empereur, s'en entretenant avec le comte Daru (3), s'échauffa très fort et très haut contre l'auteur qui n'était point là pour entendre. On saisit du salon voisin quelquesunes de ses apostrophes, et, les croyant adressées à Daru lui-même, on ne douta pas de sa disgrâce. Jolie scène de comédie, où le grand homme n'avait pas été le moindre comédien. Lamoricière, exilé à Bruxelles, était un jour en visite, lorsqu'il apprit une tracasserie de la police française à l'encontre de Madame de Lamoricière qui était venue passer quelques jours auprès de lui. A cette nouvelle, il
0) Britannica*, III, Z, b — On peut suivre dans cet admirable rôle tous les effets de la colère et en étudier tous les tons.
(2) Destouches, Le Glorieux, acte II, scène xa.
■ ette Jolie anecdote a été racontée par Lacretelle. (Voir Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous VBmplre, t. TT
brisa un guéridon d'un coup de poing en disant à la maîtresse de la maison : « Madame, laissez-moi casser vos meubles; je vous les paierai, mais cela me soulage. »
Rappelons-nous encore le prince Engène à Denain, exaspéré, vomissant des imprécations, déchirant les dentelles de ses manchettes et mordant ses gants. « Nous voyons, dit Montaigne, que l'âme en ses passions se pippe plutôt elle-même, se dressant un fauls subject et fantastique, voire contre se propre créance, que de n'agir contre quelque chose (i). )>
Et maintenant cherchons comment on excite la haine, afin de savoir comment nous en défendre nous-mêmes ou l'apaiser en autrui.
Telle est la triste pente de notre nature, que nous haïssons vite les ennemis de nos intérêts, plus vite encore ceux qui nous haïssent, mais avant tout ceux qui nous humilient. Or, nous nous sentons humiliés tout d'abord et directement par le mépris, mais surtout par le mépris de notre amour. C'est le cas de plus d'un personnage épique ou tragique (2). Le mépris! arme redoutable aux mains de qui voudrait nous arracher notre calme. Ainsi Portalis, plaidant contre Mirabeau devant le parlement d'Aix, entreprit de l'exaspérer à force d'outrages, et y réussit (3). Par où Narcisse ramène-t-il Néron à la pensée du fratricide? En le disant méprisé d'Agrippine et de Britannicus (4).
Mais notre susceptibilité imagine et redoute mille autres humiliations indirectes; chose triste à dire, volontiers elle haïrait tous les genres de supériorité. Supériorité du bienfait tout d'abord :
On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant,
dit Prusias à propos de son fils Nicomède (5), et Agrippine à Néron :
Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits.
(1) Montaigne, Essais, I, 4.
(2) Didon, Armide, Hermione.
(3) Berryer, Leçons et modèles d'éloquence, p. 55r.
(4) Racine, Britannicus, IV, 4-
(5) Corneille. Nicomède, II, 1.
3aa - riOM
Le la vertu, du mérite. On bannit Aristide par simple ennui de l'entendre toujours vanter. Nous haïssons la vertu vivante ei présente, observe tristement Horace (i), ommi pour répondre d'avance aux ré mcilia-
tion ilérance universelle, le Saint-Esprit iui-mème
\ able haine du méchant contre le Juste (a). rite de l'offensé contre l'offenseur, et cela dans le^ petite» choses connue dans les grandes, a Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient; mais acus ne pouvons pardon] iix que nous ennuyons (3). » Par
ailleurs, il est dans la nature de haïr l'homme qu'- i i (4). L'orgueil en effet n'a plus que cette alternative : ou réparer en s'humiliant ou se soutenir en poussant à bout la victime (5). Combien de ressorts honteux mais puissants, dans la main du conseiller malhonnête qui voudrait nous aigrir le cœur!
Et qu'opposer à cette influence facile et funeste? Comment apaiser la haine? Violente, il n'est que de la laisser dire, de l'user par le sang-froid. Tel le roman représente Pre VII devant Napoléon à Fontainebleau (6); telle l'histoire montre Consalvi devant les colères à demi calculées du Premier Consul (7). Quand tombe l'emportement, le rôle de la parole commence; noble rôle et délicat; aussi court
(1) Virlutem incolumem odimus. (Od. III, a4.)
(2) Sagesse, II, 12 et suivants.
(3) La Rochefoucauld.
1 Proprium rsi humani ingenii odisse quem laeseris, Ta- Igrieola, xlii.) Vgrippine dit justement fi Néron :
Seul recours d'un incrat qui se voit confondu. Par de nouveaux affronls vous m'avez répondu
rcnii a , iv, 2.)
\ de Vigny, Servitude ei grandeur militaires; La Canne de jonc; Un Drame inconnu.
ilvi, Mémoires; passim. — Orétineau, L'Eglise romaine en face de la Révolution, t. I.
LES TASSIONS 020
à tracer que difficile à remplir. Agissons sur l'intelligence, dissipons les préventions.
...Non, il ne vous hait pas, Seigneur; on le trahit, je sais son innocence (i).
Par-dessus tout, allons au cœur et, comme la hoinè ne cède qu'à l'amour, faisons-le partout sentir : dans nos paroles, dans les souvenirs mis en œuvre, dans les intermédiaires invoqués. Voyez Phénix d'abord, et Priam ensuite, aux prises avec le ressentiment d'Achille (s). Dans une de ses meilleures pages, Froissart nous montre les bourgeois de Calais sauvés par la reine, femme d'Edouard III (3). Saint Jean Chrysostôme avait déjà fait revivre la touchante scène où l'évêque d'Antioche désarme Théodose (X). Mais là était intervenue la médiation suprême, celle qui, ayant pu fléchir le Ciel, devait, plus que toute autre, avoir la gloire de vaincre les colères humaines, la médiation de Notre-Seianeur Jésus-Christ.
Désir et aversion, leurs caractères. — Conseils pratiques. — Courage. — Traits saillants. — Stimulants ordinaires. — Comment apaiser l'audace téméraire. — Crainte et peur. — Caractères et effets. — Traitement pratique — Espérance: traits saillants. — Excitation de l'espérance. — Apaisement; combien facile. — Désespoir morne et violent. — Comment il s'excite, comment l'apaiser.
Ce bref examen des deux passions maîtresses nous permettra de passer plus brièvement encore sur les autres,
(i) Burrhus à Néron à propos de Britannicus. (Britannicus, IV, 3.) — De même Esther combat les soupçons d'Assuérus. {Esther, III, 4.)
(2) Homère, Iliade, IX, 24.
(3) Froissart, Chroniques, liv. I, I1" partie, chap. cccxxi.
(4) Saint Jean Chrysostôme, Homélie pour le retour de l'évêque Flavien.
[POSITION
- modifications ou résultats de l'amour et de la haine.
li. iu'.sin BX l'aversiom n'y ajoutent guère qu'une disposition immédiate à l'effort pratique. L'un est l'amour d'un bien absent; l'autre, la haine d'un mal encore à venir. r©us deux ont sur l'imagination une influence étrange. L'aversion assombrit son objet et, par suite, un peu tous les auto un point noir qui se fait nuage et envahit
l'horizon tout entier. Le Sybarite ne peut dormir pour un pli survenu à l'une des feuilles de rose qui font sa couche. Aman- trouve ses grandeurs insipides parce qu'un seul Juif refuse de l'adorer (i). De son côté, le désir embellit tout jusqu'à nous préparer bien des mécomptes. La fleur enchante à distance, mais quand elle est cueillie on dit le plus souvent : « Ce n'était que cela! » L'aveu d'Auguste est un peu celui de tout le monde : ,
J'ai souhaité l'empire et j'y suis parvenu, Mais en le souhaitant je ne l'ai pas connu (2).
Tout est beau de loin; tout est légitime aussi et le désir s'érige vite en devoir.
Sua cuique Deus fil dira cupido (3). z
Quant à la possibilité du succès, le désir a, suivant les caractères et les rencontres, deux effets bizarrement opposés. Les uns désespèrent 5 proportion de leur ardeur. « C'est trop beau pour moi », disent-ils : ou plus élégamment, avec Andromaque :
\ rie moindres faveurs des malheureux prétendent.
1 Racine, Eslher, II, 1 'X)rneille, Cinna, II, 1.
'3 Virgile, Enéide, IV i84. — Le désir fait paraître undevoir jusque dans le crime :
Dieu ne peut oublier et défend que j'oublie,
Ail N mours, qui vient venger sur Louis XI le supplice de son père
LES PASSIONS 3a 5
Pour les autre?, pour le plus grand nombre sans doute, c'est le contraire qui a lieu. La satisfaction souhaitée est possible, facile, assurée : on la tient déjà.
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable,
s'écrie Perrette; et notre brave Montluc n'est pas moins réjouissant quand il emploie, en idée, à s'acheter du bien près de Paris, la belle rançon qu'il va tirer du Seigneur Colonna, lequel est encore à prendre (i). Il est d'ailleurs trop naturel que le désir tourne à l'impatience; là est son principal effet sur la sensibilité.
Désir de fille est un feu qui dévore (2),
et quiconque désire est un peu fille de ce côté.
Manifestement le désir et l'aversion se doivent traiter comme l'amour et la haine. Pour qui les veut apaiser, le grand point est de calmer l'imagination en rétablissant le vrai des choses. Quant au désir, gardez-vous d'une opposition trop directe : elle l'augmenterait plutôt (3); elle le crée parfois où il n'est pas (4). C'est le goût de violer la défense qui donne un charme au fruit défendu.
Mais voici le courage, l'amour d'un bien absent et difficile, avec une disposition prochaine à l'effort contre l'obstacle. Il est l'amour fort, la plus noble des passions humaines; ses noms mêmes le disent. En Grèce, à Rome, en France, courage et cœur sont une même chose (5). Tant vaut le courage, tant vaut l'homme; c'est la portée expressive des mots vaillance et valeur.
(1) Montluc, Commentaire, liv. IV, chap. 1.
(2) Gresset, Vert-Vert.
(3) Antoine, dans Shakespeare, feint de ne point vouloir lire au peuple le testament de César.
(4) La nouvelle Eve est un joli conte du .P. du Cerceau où l'on voit une femme se plaindre de notre première mère; sur quoi le mari la défie de passer le mois sans aller prendre un bain de pieds dans certaine mare voisine. La dame succombe, sans autre attrait que la fascination de la gageure même.
(5) Animus.
; mon
. le courage met l'imagination en ooindrit L'obstacle et montre facile ; à
poilu réalisable. Achille, avec le seul Patrocle irait assié Troie (i): Mithridate vaincu médite une diversion qui le i du Capitole (a). On sent
I ril : présomption dans la pensée, témérité dans le iction, enfin mécompte et défaillance. Que ■I contrôle donc les visées de l 'imagination Mithridate est hardi, mais il calcule : autrement - :• 'limerait en au mauvais sens du mot (3).
A lue, l'audace est plutôt provocatrice, arrogante;
le vrai courage a des allures plus modestes, et c'esl là même un des signes où on le reconnaît. On disait au moyen âge :
Un chevalier, n'en doutez pas, Doit férir haut et parler bas,
et dans sa retentissante brochure sur l'armée française en 1866, le général Trochu notait justement que, s'il est impossible de répondre à l'avance du courage d'un homme, du moins la modestie en est le meilleur garant. Par contu la bravade ne promet guère que la défaillance, témoin moutons de Guillot et ce personnage éternellement populaire sous les noms changeants de Miles glorio.^ de Capitan ou de Matamore (4). Le vrai courage, lui, le courage réfléchi, profond, modeste, fait jaillir de la volonté humaine des ressources inattendues; on dirait même qu'il les y crée. Par-dessus tout, la confiance en Dieu devient pratiquement une confiance modeste en soi-même, qui est
(1) Racine, Iphigénie, I, 2.
(2) Racine, Mithridate, III, 1.
autrefois, presque identifiée avec le couragi me, a pris de plus en plus une légère teinte de blâme. Au moins faut-il, pour la faire agréer des sages, la déterminer par une qualité qui la relève.
ille, L'Illusion comique, II, 2; III, 7. — Les II 1 client I rlécorer le faux brave de noms terribles : le capi- '0 délia valle inferna; don Escarabombardon de Un Papirotonda, e\ autres vocables qui font le meilleur de son je [Voir L. Moland, Molière et la Comédie italia
ia première des forces morales. Alors est vraie h parole célèbre : Possunt quia posse videntur. Peu importe d'ailleurs qu'il s'agisse de la valeur militaire ou de ces autres formes du courage plus difficiles peut-être et plus méritoires, parce' qu'elles donnent moins de place à l'entraînement.
Le courage est amour et désir; excitons donc ces deux passions pour l'exciter lui-même. Cela fait, et par une action plus directe, montrons les chances de réussir, amoindrissons l'obstacle, mais avec mesure : il y a trop de péril à fonder le courage sur l'illusion. Ayons recours à l'émulation, cette générosité active qui ne vise qu'à égaler et à surpasser les avantages des autres, tandis que les en dépouiller suffirait à la jalousie, passion souvent inerte, basse et vile toujours. L'émulation veut nous élever à la hauteur d'autrui; la jalousie ne veut que ravaler autrui jusqu'à notre propre bassesse. L'émulation peut être le ressort de toutes les nobles entreprises. Hippolyte ambitionne d'imiter son père (1); César pleure en pensant à la gloire précoce d'Alexandre (2); Augustin, dans ses dernières luttes, reproche à sa faiblesse le courage des enfants chrétiens, des femmes chrétiennes : Tu non poteris quod isti et istœ (3)? La loi de toute sainteté n'est-elle pas de rivaliser avec le Fils de Dieu lui-même? Il est donc un amour-propre légitime et dont il faut employer toutes les ressources, la crainte de la honte comme les autres. Sylla. voyant fuir ses légions, leur criait : « Si l'on vous demande où vous 1 avez abandonné votre général, vous direz que c'est à Orchomène ». Est-ce rencontre ou réminiscence? Dans une situation analogue, le vieux Souwaroff se fit creuser une fosse et s'y coucha, répétant à ses Russes la parole du capitaine romain. Le courage naît donc ou renaît de la honte; de même, bien qu'il suppose l'espérance, il peut sortir du désespoir. Voila pourquoi c'est parfois habileté de se mettre dans une situation sans issue, comme ce peut être une faute d'y mettre ses adversaires. Fernand Cortez brûle
(1) Racine. Phèdre, III, 5.
(2) Plutarque, César, XII.
(3) Saint Atigustin. Confessions.
s COMPOSITION
I il triomphe; les Vendéens, assiégeant ipenl la retraite aux premiers fuyards et ils lient. On retrouverait ce double phénomène sur le terrain du courage religieux ou civil.
Mais enfin, pour qui veut animer autrui, voici la loi supréme. Le courage est contagieux par nature; il se transmet par voie d'exemple. Donc, payons de mine, faisons paraître de l'ardeur, du sang-froid par-dessus tout. C'est ici qu'il faut entendre Monlluc avec sa franche gaillardi>r. nmandant la défense de Sienne en i554, il apprend que magistrats pensent à capituler. Malade et à bout de il se lève, se met en grande tenue militaire, se frotte les joues de vin grec, paraît devant le conseil, le harangue et, pour cette fois, sauve la place. Là-dessus, il moralise à son ordinaire : « Messieurs mes compagnons, quand vous vous trouverez en telles noces, prenez vos beaux accoutrements, parez-vous, lavez-vous la face de vin grec et la faites devenir rouge, et marchez ainsi bravement par la ville et parmi les soldats...; et de cette sorte jusqu'aux femmes prendront courage et les soldats pareillement. Mais si vous allez avec un visage pâle, ne parlant à personne, triste, mélancolique et pensif, quand toute la ville et tous les soldats auraient cœur de lions, vous le leur feriez venir de moutons (i). »
Ainsi l'on excite le courage. Il est d'ailleurs trop manifeste qu'on n'a jamais à le combattre. Quant à l'audace irréfléchie, ne la contrarions pas directement, louons même ce qu'elle a de louable.
...L'entreprise est fort belle Et digne seulement d'Alexandre et de vous.
Gagnons du temps, usons-la, puis, une fois l'exaltation tombée, ramenons l'esprit au sentiment vrai des obstacles; mais gardons-nous bien de piquer l'amour-propre en donnant aux avertissements l'apparence du défi. On aura plus à faire pour apaiser la crainte, la peur. La t la haine d'un mil absent mais possible et pro-
(i) Monlluc, Cïommcnlnirrs, liv. III, chap. m.
chain; sentiment raisonnable, parfois commandé, qui suppose toujours l'intelligence libre et l'objet précis. La peur est un vertige de l'imagination et des nerfs, une sorte de maladie aux accès brusques et soudains. On peut la guérir en la dominant; on ne peut pas à coup sûr l'empêcher de naître.
Crainte ou peur, cette passion est à l'âme ce que le froid est aux organes. Elle glace, dit-on, et ce n'est point banalité. L'âme qu'elle etreint est inerte, engourdie, peu capable de conseil mais encore moins de résolution. Retz observe qu'il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider (1). La simple crainte affecte déjà l'imagination, grossit le péril et tend à éteindre le jugement, c'est-à-dire à dégénérer en peur. Une fois rendue là, c'est une démence véritable. Née de l'inconnu et tout ensemble l'ayant en horreur, elle s'efforce de préciser son objet. Or, ce n'est pas la raison qu'elle y emploie, et l'imagination ne l'y aide que trop en créant des fantômes (2). Notez aussi que la peur est une souffrance, et parfois redoutée au delà du mal luimême. De là, mille efforts pour y échapper, mais le plus souvent efforts gauches ou mal concertés qui l'augmentent par l'agitation même. Il en est des dispositions que suggère la peur à peu près comme des conditions humaines;
La pire est toujours la présente (3).
Résolutions, mesures, asiles, on change tout sans relâche, incapable de s'arrêter à rien. A cette horreur instinctive de la souffrance de craindre, se rattache un triste phénomène bien connu des âmes faibles. Elles veulent ignorer le péril, elles demandent à la flatterie de le leur voiler; finalement, plutôt que d'en soutenir la vue, elles le laissent grandir jusqu'à devenir inévitable. Mais c'est dans les foules surtout qu'il faut suivre les effets de la peur. Elle s'y propage, elle y court, plus rapide que la contagion ou l'incendie.
(1) Retz, Mémoires; Première journée de la Fronde.
.(2) Topffer, Nouvelles genevoises; La Peur.
(3) La Fontaine. — « ...Et, quae natura pavoris est, cum, omnia metuenti, praesentia maxime displicerent... » (Tacite, Mort de Vitellius; Histoires, liv. III, 85.)
i ION
i point forcé l'histoire quand il a dépeint s par la p ste de Milan (i). I ts s mblables. El n'a-t-on pas vu, à la lin du dix-septièm g Angleterre
lée jusqu'à la fureur ; plot papiste dont elle
til lire un peu plus tard ■ P Mal étrange que la peur, mal parfois si soudain, si complètent bé de toute
bon sens } reconnaît une Provi- ; irticulièi I Qt à la Peur; les
chi mandent à Dieu de ne pas leur envoyer la
peur
Faire peur aux gens peut être une nécessité de circonsà l'art de la parole. Pour la simple crainte, non- n'y sa «S d'autre finesse qu'un vif
tabl iu lu péri] \ . Encore l'honnête homme est-il plus souvent dans le cas de combattre cette passion que de l'émouvoir. Ici le grand point est de montrer soi-même un calme intrépide. Tant que règne la peur, il faut agir plus que parler. Dès que la raison se réveille, c'est le Heu de ramener le péril à ses proportions vraies et de ranimer le coura?e par les moyens indiqués.
nt, le bien provoque le désir; envisagé surtout comme possible, il fait naître l'espérance. Passion aimable et charmante, passion complexe d'ailleurs en soimême et dans ses traits principaux. Elle est désir, elle est audace, elle est joie. Du désir elle a l'ardeur impétueusi el lé > chimères (5). C'est elle qui montre à
Mmzoni, Les Fiances, chap. xxxi, xxxu. xxxm. Destombes, La Persécution religieuse en Angleterre sou» les successeurs d'Elisabeth.
' ' Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg entretien VU.
Burrhua 1 suites du fratricide. (Racine,
Britannicus, IV, 3.) — Melvile expose à Elisabeth celles du m< ur- !'. Lebrun, Marie Stuart, IV, 7.)
omme une jeune étourdie qui croit
lui dit pourvu qu'il lui plaise, n'a que de l'ima.
n et jin-- ri. jugement; que de^ chimères divertissent,
qui 1 rai poux le Eaux el le faux pour le vrai, qui.
Perrette son rêve déjà réalisé. Comme l'audace, elle est active, énergique.
J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance,
dit Horace;
Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement (i).
Elle a le style de la joie, l'abondance, l'éclat, la pompe (2). Comme la joie, elle est douce au cœur et plus que la joie peut-être; car, étant désir, elle fait l'objet plus beau que nature. N'est-elle pas, du reste, la joie propre de ce monde, et n'est-ce point notre condition d'y vivre spe gaudentes (3)? Enfin, mystère étrange d'où sortent parfois des contradictions vraiment étonnantes : frêle comme la joie, elle est tout ensemble tenace comme le désir. Un souffle l 'ébranle; un ouragan ne la déracinerait pas. Mille fois déçue, l'âme se reprend toujours; toujours elle renoue la chaîne de ses espérances brisées, pour la traîner, comme dit Bossuet, jusqu'au tombeau. Perdre toute espérance est le plus effroyable des supplices, et voilà comment, sans frais d'imagination, sans monstres ni fantômes allégoriques, Dante a rendu l'entrée de son enfer plus redoutable que n'ont su faire les autres poètes, quand il a écrit ces simples mots :
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate (4).
Or, pour mettre l'espoir dans un cœur, ce serait peu d'en exposer directement les motifs. Suivons une marche détournée, mais sûre; excitons l'amour, le désir, le cousur de légères apparences, prévoit une multitude de plaisirs qui ne peuvent être, et qui, encore qu'elle soit hardie à se promettre tout de l'avenir, ne laisse pas d'être timide. » (M"e de Scudéry, Clélie, IV partie, livre I.)
(1) Corneille, Horace, II, 1. — A plus forte raison l'espérance surnaturelle est énergique et triomphante.
(2) Voir Lamartine, L'Immortalité; Méditation, V.
(3) Saint Paul, Epître aux Romains, xn, 12.
(4) Dante, L'Enfer, criant III.
33a composition
nce \.t suivre bientôt. Elle est d'ailleurs contagieuse comme l'audace. Qui la veut émouvoir doit avant tout la montrer en soi-même, fallût-il refouler un doute amer. C'est le devoir de tout homme qui commande, et le pâle héros de Virgile l'a cependant hien -ris.
Spem vultu simulât, prcmit allum corde dolorcm (i).
Ainsi, pour émouvoir ou soutenir l'espérance, un véritable héroïsme est quelquefois nécessaire.
Combien il est plus facile de la troubler I Rappelez-vous le> abeilles et ces grands combats qu'apaise une poignée de poussière (2). C'est l'image de nos fragiles espoirs. L'homme qui espère, qui veut espérer, demande à tout ce qui l'entoure une approbation, un encouragement, un prétexte. Montrez-lui le plus léger doute, répondez d'un sourire ou d'un branlement de tête, ayez seulement l'air de n'entrer qu'à demi dans son rêve : il suffit, vous lui mettez le froid dans l'âme; il semble qu'un nuage ait passé rapidement devant le soleil.
M lis l'éclipsé de l'espérance doit-elle s'appeler désespoir? Ce serait trop dire peut-être, et l'usage prête à ce mot une signification plus extrême. Du moins, qu'un seul objel espéré se dérobe à nos prises ou que tous nous manquent a la fois, le désespoir présente deux faces bien différentes. Il peut être morne : c'est l'amour d'un bien préjugé impossible, l'amour humilié, désolé, abattu dans le sentiment de son impuissance. Il peut être emporté, violent : c'est plutôT la haine de l'obstacle, ou même du bien qui se fait obstacle en se refusant à nous. On entend que telle soit pour Dieu la haine du réprouvé. A ce point, le désespoir n'est que le paroxysme de toutes les haines : colère, douleur, honte, terreur, souvent remords et horreur de soi-même; un pas de plus et il sort des passions
1 Virgile, Enéide, I, 209.
iii motus animorum atque liaee certamlna tanta
PulverU cxig-ii jactn compressa quiescent.
(Virgile : Gêorgiques, IV, 86.)
humaines pour tomber dans la convulsion et le délire (i).
Il est trop clair que, si l'honnête homme doit combattre, au besoin, les espérances trompeuses, il ne lui est jamais loisible de pousser une âme au déespoir, même au simple découragement. Qu'il l'afflige, qu'il l'abatte même pour une heure, en lui ôtant sa chimère : ce peut être sagesse, courage, bienveillance, charité. Mais qu'il la relève après l'avoir ainsi abattue. A plus forte raison serait-on coupable de la pousser au désespoir violent. C'est où arrive la haine sans scrupule, par mépris, invectives, menaces extrêmes, par tous les signes d'une animosité dédaigneuse, implacable et toute-puissante. Etre méprisé, haï, mais surtout l'être sans refuge ni recours possible, voilà qui mène droit au désespoir.
Et qui en ramène, sinon la chaude influence de l'estime, de la sympathie? A l'âme abattue par l'impuissance ou poussée à bout par l'oppression insolente, rendons l'estime d'elle-même et mieux encore la foi en Dieu. Mais surtout qu'elle se sente aimée, et l'espérance lui reviendra vite, avec la conscience des ressources qu'elle ne se connaissait plus. Voilà ce que durent sentir les esclaves antiques auxquels on annonçait l'Evangile, les Indiens de Las Casas ou les Nèsrres de Pierre Gaver.
(i) « Son style est la violence même. Voir au théâtre toutes les imprécations célèbres. Seulement l'Ecole rationnelle et humaine le fait taire ou lui laisse quelque suite dans les idées; l'Ecole de l'effet le traduit con amore par des cris incohérents, des rugissements, des râles. C'est de la pathologie, ce n'est plus de la passion.
M POSITION
Lion : \ristote. — Eléments essentiels : repos action. — Divers effets. — Comment exciter la joie, comment l'apaiser. — La husti-sse. — Les trois temps : la stupeur, la crise, la douleur reposée. — Effets sur l'âme vulgaire. — Effets sur l'âme noble. — L'art de consoler. — La honte.
\ou< avons vu l'amour et la haine se modifier et se nuancer diversement selon les positions et attitudes de leur objet . En lin de compte, ces deux mouvements premiers de Tàme tendent à s'arrêter et à se fixer dans deux situations contraires, la joie ou la tristesse.
La Joie est l'amour d'un bien présent, amour satisfait d'où résulte un repos actif et délicieux. « Mettons en principe, dit Aristote, que la joie est un ébranlement de l'âme et un rétablissement soudain et sensible dans la situation normale (i). » Rarement le philosophe a été mieux inspiré. Oui, sans doute, le bonheur est bien l'état normal de l'homme; mais d'ailleurs — et Aristote constatait le phénomène sans en pouvoir deviner la cause, qui est le péché originel — cet état normal n'est pas l'état ordinaire. On n'y est donc pas introduit sans une secousse; l'âme ne rentre dans le bonheur pour lequel Dieu l'a faite, qu'au prix d'une sorte de surprise, de saisissement, d'ébranlement. En outre cette émotion, toujours quelque peu soudaine, a besoin d'être sensible. Le bonheur n'est rien pour qui n'en i pas conscience, et dans les premiers moments où, selon la force du dicton populaire, on ne se sent pas de joie, autant vaudrait dire qu'on n'est pas encore joyeux.
tout cela n'est qu'un supposé nécessaire, et, pour qui regarde de plus près, deux éléments surtout font la joie : le repo-, correspondant à ce qu'il y a de normal dans
i \ri-lote, Rhétorique, liv. I, chap. xi. — Selon saint Basile, « la joie est comme un bond de l'âme s'exaltant en présence d'un objet qui répond à sa pensée». (Homélie sur l'ac~ lion de grâces. IV
LES PASM 335
le bonheur; l'aclion vive et puissante, marquant chez nous la soudaineté du retour mais aussi, et en toute hypothèse, l'attachement de ia volonté à son objet, la prise de possession énergique et continue par où elle adhère au bien, comme si, à chaque instant, elle s'en emparait pour la première fois. Repos, action : la joie parfaite est comme une moyenne délicieuse de ces deux éléments. Sur terre et plus elle est terrestre, ce qui lui manque le plus c'est le repos. Fièvre et vertige : les satisfactions mondaines en restent là*. Au contraire et dès cette vie, plus la joie est pure, sainte, voisine de son objet véritable qui est l'union à Dieu, plus elle est calme, sereine, reposée, à tel point que les ascètes donnent cette paix intime comme un signe probant de l'action divine sur l'âme. Quant à la parfaite béatitude, comment se la figurer? Fénelon dit des rois vertueux — et l'Elysée profane où il les place est, à bien peu de chose près, le paradis chrétien tel qu'il nous est donné de le concevoir — : « Ils sont sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort...; ils ont le transport de l'ivresse sans en avoir le trouble et l'aveuglement (i). » Chateaubriand dit des élus : « Ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui. vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur (2). » De part et d'autre, même effort pour adoucir, en l'éternisant, tout ce que le transport a de vif; pour rendre fixe et bénigne cà l'œil Ta lumière éblouissante de l'éclair; d'un mot. pour associer et fondre ensemble les délices du repos et celles de l'action. Qu'y aura-t-il au ciel, d'après saint Augustin? Pleine exemption, pleine vacance de peine, de travail, d'effort, mais tout ensemble pleine activité de la vision, de l'amour et de la louange (3).
(1) Fénelon, Télémaque, liv. XIV.
(2) Chateaubriand, Les Martyrs, liv. III.
(3) « Ibi vacabinus et videbimus, videbimns et amabimus, amabimus et laudabimus. Ecce quod erit in fine sine fine. » {Cité de Dieu, liv. XXII, chap. xxx, 5.)
Ik'N
Autre est la joie de ce monde, avons-nous dit, et surtout parce qu'elle est le plus souvent turbulente et troublée, jusqu'à l'excès et jusqu'au péril. Sans doute, l'Ame St dilatée comme la respiration même, et, dans la pittoresque vérité' de son style, Saint-Simon nomme bien la joie « un élargissement », sans savoir peut-être qu'il copie la Bible (i). Mais cet « élargissement » de la nature satisfaite ne va pas sans inconvénients quelquefois graves. Il anime l'audace, mais facilement il inspire la témérité. Il pousse à la confiance, mais souvent à la présomption.
L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi 1
disait Napoléon, en présentant son fils au monde, et le poète — grand poète alors — lui répond éloquemment •
Aon, l'avenir n'est à personne, Sire, l'avenir est à Dieu (2).
La joie nous rend crédules, et jusqu'à l'aveuglement Ecoutez Agrippine après les feintes caresses de Néron :
Il suffit, j'ai parlé; tout a changé de face (3).
Illusion de l'orgueil; mais, à vrai dire, quand la joie ne naît pas de l'orgueil, trop souvent elle le fait naître. C'est par où elle nous met à la merci de qui nous flatte, qu'il soit renard, ou parasite comme celui qui enjôla si bien Gil Blas dans l'auberge dé Penaflor (4). Encore si elle ne faisait que rendre les gens aimables ou généreux par delà leurs vrais sentiments, à la manière de Camille souriant à Valère précisément parce qu'elle se croit sûre d'épouser son rival (5), ou de M. Jourdain, si magnifique envers les
Foetus est Dominus protector meus, et eduxit me in latitudinem. » (Ps. xvn.)
h) Victor Hugo, Chants du crépuscule, V. '3) Racine, l:ritannicus, V, 3.
Gil Bios, I, 3.
Il- Horace, I, 2. — Cela est vrai de toutes les joies
garçons tailleurs qui lui donnent de l'Altesse et du Monseigneur (i)! Nous en serions quittes pour mieux veiller sur notre bourse et pour ne nous fier qu'à demi aux caresses d un homme heureux. Mais la joie nous est souvent plus dangereuse. Force de l'âme en certains cas (2), elle peut aussi devenir une immense faiblesse. Elle nous déconcerte el le nous livre, elle est de tous les sentiments le plus diffi' aie a porter et tout d'abord à contenir. Elle Éclate dan- la parole, qu'elle rend alerte, fleurie même et pompeuse au dessus de 1 ordinaire. Si elle se commande le silence du moins se trahit-elle en laissant percer, comme dit admirablement Saint-Simon, « je ne sais quoi de plus libre en toute la personne, un vif, une sorte d'élincelant (3) ».
et même de cette allégresse d'ordre inférieur que procure un bon repas.
Etes-vous comme moi.. Raymond? Quand j'ai dîné
J ai besoin de causer à cœur déboutonné
Je deviens famuer. Les bouteilles vidées
M emplissent le cerveau de fantasques idées-
Je perds la notion du convenable et sens '
D'impétueux désirs d'embrasser les passants.
(Em. -Iugier : Philiberte.)
i Le Bourgeois Gentilhomme, II, ballet. — M Jourdain n'est pas moins dupe de ce Dorante qui parle de lui « dans la chambre du roi. » Mais voyez le grand roi ajouter luimême au Bourgeois Gentilhomme une scène où il se fait acteur. Parmi les embarras de sa dernière guerre, il invite à Marly le riche financier Samuel Bernard, et le promène partout sans lui dire un mot d'argent. A meilleur titre que son modèle, le nouveau M. Jourdain entend ce muet langage et ouvre largement sa bourse. (Gaillardin, Histoire de Louis°XIV
t. VI, p. 42o.)
(a) « Ah ! disait Napoléon à Metternich, vous ne savez pas quelle puissance est le bonheur. Lui seul donne du courage. Ne ^ pas oser, c'est ne rien faire qui vaille, et on n'ose jamais qu'à la suite du bonheur. Le malheur affaisse et flétrit l'âme, et dès lors on ne fait rien de bon. » (Metternich, Mémoires t. III, p. 483.)
(3) Saint-Simon, Spectacle de Versailles à la mort du Grand Dauphin (i7n). Saint Basile dit à peu près de même : « Dans la joie, toute la personne semble épanouie, éclatante. Vous croiriez que l'âme s'élance, poussée au dehors par le sentiment du plaisir. » (Homélie sur l'action de grâces, IV.)
. 0MPOS1 MON
Chose étrange! la joie, qui est notre état normal, < peu i: irdinaire, qu'elle nous effraie parfois et nous
ramène à la tristesse par îles revirements inattendus. En dépit des illusions, l'expérience nous découvre en non- une iance de souffrir presque indéfinie. C'est le contraire pour notre puissance de jouir; elle est courte, elle est faible; toute joie intense l'étourdit ou lui fait, demander -race. Mystère, mais pour ceux-là seulement qui ne croient
1 péché originel.
On n'en finirait pas de peindre les caractères et les effets
joie. Quant à la façon de la traiter, c'est chose facile el de moindre détail. Nous pouvons être dans le cas d'apaiser la joie, la joie fausse ou excessive; et assez ordinairement il y sufit, Dieu merci, de la moindre chose, car la joie est frêle tout comme l'espoir. Mais aurons-nous jauni- à l'exciter? ou du moins est-ce l'œuvre de la parole plutôt que des seuls événements? Hélas! oui. Nombre de gens veulent être avertis de leur bonheur :
...Fortunatos nimium sua si bona nôrinU
Goût dépravé, distraction, inadvertance ou simple habitude, ils sont injustes à leur sort et à la Providence qui le leur a fait. Nous aurons à leur crier : « Mais soyez donc heureux, et pour cela, prenez garde que vous l'êtes! » Et par un vif exposé des motifs nous aurons à les en faire convenir. L'effort sera difficile, pour peu que la moindre souffrance vienne se joindre à une prospérité d'ailleurs éclatante. 11 en est du bonheur comme de la santé; on ne sent que le membre malade et l'on ne jouit pas de la vigueur des autres. La tâche sera plus ardue encore et plus relevée, si le même événement est tout ensemble disgrâce pour la nature et bénéfice aux yeux de la foi. Mais c'esl ici le chef-d'œuvre de la consolation- chrétienne, et nous aurons à en parler bientôt.
\l«>rdons enfin la tristesse, la plus intéressante peutêtre des passions et la plus féconde en aperçus. N'est-elle point chose d'expérience quotidienne, et du reste ne vat-elle vêler les plus intimes profondeurs de l'âme?
Pour l'homme déchu, mais surtout pour l'homme réhabi-
LES passions 33q
lité par les souffrances d'un Dieu, souffrir est une fonction de premier ordre, parfois une joie, toujours un remède, une sauvegarde et un honneur.
La tristesse a trois périodes naturelles, que l'on retrouverait dans d'autres passions, dans la joie par exemple, mais qui s accusent et se détachent ici mieux que partout. D'abord et sous le premier coup de l'infortune, c'est l'êtonnement, mais qu'il faut entendre selon toute la force étymologique. C'est la stupeur, l'éblouissement, l'engourdissement de l'homme qu'a touché la foudre. La sensibilité est dépassée, limagination ne se fait pas à la réalité, l'intelligence résiste à croire. Malherbe disait bien : catastrophe récente.
...Dédale où la raison perdue Ne se retrouve pas (i).
Souvent l'esprit se livre à un étrange travail, remontant le cours des circonstances, essayant d'y trouver prétexte à un doute, voire même de les recomposer au gré du désir et de mettre le malheur à néant par un effort de réflexion. C'est cela même qui rend si vrai, si humain, le cri répété de Géronte : « Mais qu'allait-il faire dans cette galère? » Il ne sait pas trop si, à force de protester contre le fait il n'arrivera pas à le changer. Notez là, et l'instinct qui se refuse à la souffrance, et l'amour- propre qui la repousse comme une humiliation qu'elle est le plus souvent. Ce sont alors des silences (a), puis des exclamations brusques.
Après tant de serments Titus m 'abandonner !
s'écrie Bérénice (3). Et V. Hugo après la mort de *a fille : Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve (4).
« Est-il possible? » Tel est le cri vulgaire mais combien expressif! Rare au début, la parole devient plus fréquente.
(i) Malherbe, Consolation à Du Périer.
(2) « Curae levés loquuntur, ingentes stupent. » (Sénèque le Tragique.)
(3) Racine, Bérénice, III, 3.
(4) Victor Hugo, Contemplations, IV, 4. — Saint Basile n'est-il pas un peu sévère, un peu stoïcien à la grecque.
3^0 «POSITION
Lu coup, commence à se reconnaître: vaincue par l'évidence, elle prend conscience de
son mal; c'est l'heure de la souffrance vive, l'heure delà crise qui vient tpràs l« stupeur, comme la lièviv api frisson.
La traduit par des plaintes amères, emportées,
parfois magnifiques. A la suite de l'Ame, la parole s'ennoblit, d'une noblesse facile d'ailleurs, toute spontanée et Inconsciente d'elle-même, car ce que la douleur exclut comme incompatible, c'est précisément l'ornement réfléchi, le jeu d'esprit cherché, l'attention à s'écouter bien dire i . Dans sa première explosion, elle s'exagère. Nous sommes les seuls malheureux; ces choses-là n'arrivent qu'à nous. Tout au moins avouons-nous la gloire de souffrir plus que personne, et volontiers nous en attesterions, comme le Prophète, les passants du chemin (2). Trop naturellement aussi, l'unique point douloureux nous fait oublier tout le reste : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien (3) ».
lorsqu'il nous dit : « Laisse-moi là ces cris de la bassesse, et de l'ignorance : Oh ! le malheur imprévu!... Qui aurait pu s'y attendre?... Aurai-je pensé jamais que je couvrirais de terre cette tête chérie ... » Sur quoi il nous fait honte de n'être pas mieux instruits par l'expérience. — Toutefois, les maux que la raison prévoit nous donnent toujours, en arrivant, l'impression 3e la surprise. Que l'on domine l'impression, soit; mais n'y a-t-il pas quelque rudesse à lui défendre de se produire au premier moment et sous le coup ? ^Saint Basile, Homélie sur l'action de grâces.) ' \ Encore faut-il faire une distinction. L'esprit, façonné de te date à certaines recherches de langage, les poursuit, sans y prendre garde, jusque dans la passion la plus vive. Saint Augustin peut pleurer sainte Monique avec des antithèses et des effets de mots. Donc, où se rencontrent ces formes, ne concluons point que la douleur n'est pas sincère; il suffit de constater que l'expression est, de soi, peu naturelle.
- O vos omnes qui transitis per viam, attendue et vidolor sicut dolor meus! » [Jérémie, Lamentations,
Vatentine de Milan.
Fleuves, rochers, forêts, solitude si chère,
lu seul être vous manque et tout est dépeuplé (i).
! louleur, comme un grand nuage, désenchante et assombrit tout (2). Il se peut aussi qu'elle irrite quand elle ne va pas Jusqu'à révolter. Tout alors nous semble ligué contre nous.
Tout m'afflige et me nuit, tout conspire à me nuire (2).
Dans ce moment de violence où nous la considérons, elle exalte et surmène toutes les facultés ensemble (4). En même temps, elle se soulage par l'expansion, et d'autant mieux que l'expansion trouve pour la recevoir une âme plus sympathique. À défaut de confidents réels, on s'en crée d'imaginaires. Phiïoctète se plaint aux rochers muets de son île. Ainsi ne fait pas, il est vrai, l'homme parfait, l'Homme-Dieu. Il n'apostrophe point poétiquement les oliviers de Gethsemani; c'est du côté du ciel et par une prière obstinée qu'il cherche la sympathie que la terre lui refuse. Mais en nous apprenant à nous en passer, il daigne en avouer le besoin, pour consoler notre faiblesse et bien marquer sa vraie nature d'homme. « Mon âme est triste jusqu'à la mort : restez donc là et veillez avec moi. » Et par deux fois il retourne à ses Apôtres, et par deux fois il s'avoue souffrant de leur abandon.
Mais toute crise est relativement courte. « La douleur aiguë, dit saint Bernard, ne peut durer longtemps. Si nulle autre force ne la chasse du cœur, il faut qu'elle cède au
(1) Lamartine, Méditations, I.
(2) Impression très bien rendue dans une lettre d'Alexandrine de la Ferronays, écrite aux premiers jours de son veuvage, le 7 juillet i836. (Madame Craven, Récit d'une sœur, t. II.) Tout ce volume peut se prendre comme thème à une admirable étude sur la douleur.
(3) Racine, Phèdre.
Voilà pourquoi il est si difficile, impossible même, de vaincre la douleur à ce temps de crise et d'explosion. Voyez la marquise de Montagu essayant en vain de dire le Te Deum sur le berceau d'un enfant qu'elle vient de perdre. (Anne- Paule-Dominique de Xoailles, marquise de Montagu, p. 80.)
cotai osi non
pare violence (i). » Après la fièvre, l'abattement; après la douleur vivo, la douleur sourde, relativement calme et iTj>osée (a).
Arrivée à ce troisième temps, on peut dire d'une façon raie qu'elle resserre et abat; mais ce double effet paraît tout autre dans l'Ame noble et dans l'âme vulgaire. La souffrance juge les hommes et les discerne, en les forçant à donner leur mesure; et c'est surtout d m- ce dernier période. La stupeur et la crise sont des nécessités moralement, universelles, des faiblesses inbérentes à l'humanité. Dans l'accalmie qui suit, les natures se démêlent et se distinguent; on voit ce que vaut l'homme, à voir s'il sait ou m sait pas souffrir.
Dans ce dernier cas, le resserrement devient égoïsme, dureté aux maux d'autrui, jalousie qui s'irrite de ses joies. On accepte d'oublier, de se distraire; on le recherche peut-être, jusqu'à fuir toutes les traces et tous les souvenirs de la perte subie : marque évidente que le chagrin est moins amour" que haine, que l'âme a horreur de souffrir plus qu'elle ne demeure attachée au bien perdu. Or, si
(i) « Dolor continuus et acerbus diuturnus esse non patitur. Nam si non aliunde extunditur ,necesse est ut cedat vel sibi. » S int Bernard, De Consideratione, I, 2.)
(2) Bien que réelle, cette succession doit s'entendre moralement, et la crise a parfois, dans le troisième temps, des retours soudains et terribles. Deux mois après avoir perdu coup sur coup trois enfants, L. Vcuillci est h Rennes, chez les Petites Sœurs des Pauvres, suivant la procession du ij août. — « A un petit détour, je vis Elise et mes deux filles qu'on avait placées dans un endroit écarté, à l'ombre, pour qu'elles vissent mieux le cortège. Elles étaient appuyées au mur de l'humble cimetière où repose une sœur Marie- Thérèse que j'ai beaucoup connue et beaucoup pleurée. En mt ces enfants, je me rappelai les autres : Marie, qui a passé quelques jours dans cette maison; Thérèse, filleule des Petit Sœurs; Madeleine, morte dans leurs bras, et Gertrude, qui Lee aimait tant. Mon cœur, surpris comme par un orage, tigré moi. Tous les sanglots que j'avais contenus députe deux moi- éclatèrent ;■ In fois; j'aurais voulu pouvoir me rouler par leur .1 mourir à l'instant. » (18 août i885. < <,rrrsi)Ondance, t. VI, p. £2.)
LES PASSIONS 3/j3
l'égcftsme la resserre jusquà lui rendre par moments l'oubli plus aimable que le regret; vous la trouverez d'autres fois abattue, incapable de se relever et de se reprendre à quelque chose, arrêtée dans la rêverie molle et paresseuse, prompte aux effusions excessives, sans réserve ni dignité. Ne nous étonnons point de trouver la faiblesse en contradiction avec elle-même : n'est-ce pas son lot?
Que si l'âme noble n'échappe point absolument à l'infirmité humaine, encore voit-on sa générosité native percer malgré tous les phénomènes communs de la douleur. L'homme bien né, qui est dans la peine, a le cœur serré comme le vulgaire: mais cet inévitable resserrement n'est point égoïsme. Au contraire la souffrance tourne l'âme généreuse à la sympathie pour les afflictions étrangères.
Non ignara mali miseris succurrere disco (i).
Bonald exilé demandait à Dieu ce fruit exquis de l'épreuve personnelle.
Fais, que de tes bontés conservant la mémoire, Dans tes membres souffrants je t'assiste à mon tour (2).
Mais la leçon nous vient de plus haut encore. Celui qui, étant Dieu, avait de nos maux une pitié souveraine, sans trouble ni douleur partagée, a ambitionné d'y compatir à la manière humaine; et dès lors saint Paul nous apprend quïZ a dû souffrir, tant il est vrai que l'âme noble n'arrive pas autrement à la compassion (3).
Mais à défaut de l'endurcissement égoïste, quel phéno-
(1) Virgile. Enéide, I. 63o.
(2) Lamartine, qui fut une âme vaine mais non pas vile, écrivait d'Orient, après la mort de sa fille : « La seule consolation que je puisse offrir à Marianne — sa femme — et qui puisse occuper son esprit quelques minutes, c'est d'employer son existence à faire quelque bien autour de nous, et de convertir en soins et en bien-être pour les autres le désespoir où nous sommes à jamais condamnés. » (Lettre du 10 janvier i833. Correspondance, tome III, p. 3o3.)
(3) « Debuit per omnia fratribus similari ut misericors jieret. » (Hebr. , 11, 17."» — C'est par elle-même que la souf-