PRÉFACE DE EA SECONDE ÉDITION FRANÇAISE
nouveau aux lecteurs français. Nous avons fait à nos frais une pratique qui nous a enseigné bien des choses, et qui nous a fait désirer d’en savoir davantage.
1 er novembre 1874.
Léon Say.
INTRODUCTION
Nous avons entrepris de faire connaître aux lecteurs français le livre de M. Gosclien sur la Théorie des changes . G’.est un traité qui peut, à un certain point de vue, être considéré comme technique, mais qui abonde en vues générales. Il fallait, pour réussir dans une œuvre aussi difficile, réunir toutes les qualités qui recommandent le nouveau membre du cabinet anglais , élève brillant d’Oxford, homme d’affaires éminent, orateur distingué, économiste de grand savoir.
La théorie des changes est peu connue en France; on ne donne pas à cette question une place assez importante dans l’étude des phénomènes économiques, et nous avons pensé que ce serait aider à la remettre à sa véritable hauteur que de publier en français le livre de M. Goschen.
INTRODUCTION
Les changes sont le résultat du commerce international, et l’intérêt que présente leur étude s’est accru en même temps que les relations des peuples. Ces relations deviennent tous les jours plus nombreuses, plus rapides et plus intimes; elles ont fait naître des procédés qui étaient inconnus à nos pères, et dont il n’est pas inutile de donner ici quelque idée.
A mesure que les capitaux sont devenus plus abondants et les propriétaires de ces capitaux plus nombreux, il a fallu perfectionner les méthodes anciennes, inventer même des méthodes nouvelles pour arriver à représenter les droits de chacun sous une forme simple et commode, qui se prêtât à la fois au transport et au transfert, et qui permît de faire des échanges d’un bout de la terre à l’autre. L’idée de la propriété naît de la chose même qui est l’objet de cette propriété, et il n’est pas absolument nécessaire de séparer le droit à la chose de la chose elle-même; en d’autres termes, la propriété se conçoit sans Je titre de propriété.
Mais il est impossible d’imaginer un échange rapide des objets de la propriété sans un instrument de cet échange faisant, pour ainsi dire, l’office de monnaie. Cette monnaie, c’est le titre, c’est l’action, c’est le coupon, c’est ce qui représente la chose, ce qui, au point de vue des transactions commerciales, est la chose elle-même. Le grand progrès de notre siècle, dans cet ordre de faits, est d’avoir si bien combiné la propriété et le titre de propriété, que le titre soit, en effet, devenu identique à la propriété elle-même. On se dit propriétaire d’une action de chemin de fer, et non pas propriétaire d’un chemin de fer. Quand on tient dans sa main le morceau de papier qui est l’action, on croit tenir une propriété aussi réelle que si on avait dans les doigts des gares, des rails, des machines. Cette représentation absolue de la propriété par le titre a fait disparaître toutes les difficultés qui entravaient l’échange et la transmission des droits de chacun sur toutes choses. On envoie aujourd’hui dans une lettre de France en Angleterre, d’Angleterre au Canada, de Hollande aux Indes, et réciproquement, les usines, les fabriques, les chemins de fer, tout ce qui se possède en un mot. La chose reste immobile, mais son image est sans cesse transportée d’un lieu
** introduction
dans un autre; c’est comme un jeu de miroir qui enverrait un reflet au bout du monde. Le miroir s’incline et le reflet va frapper plus haut, plus bas, à droite, à gauche. La chose est dans un lieu,
mais on en jouit partout. Qui en a le reflet, la possède.
Los Litres servant a transporter les capitaux d un pays dans un autre, jouent un rôle considérable dans tous ce qui touche aux relations internationales; mais c’est un rôle difficile à apprécier, si l’on ne perd pas de vue Je droit que les titres i eprésentent, pour ne considérer que les titres en eux- me mes.
Le titre au point de vue des relations internationales, n’est plus qu’un article d’exportation comme le coton, comme le blé. Un pays où il se < ICO plus de titres est un pays qui voit augmenter si s lacultt s d exportation, absolument comme un pays où il pousse plus d* blé. 11 va sans dire que, si le titre repose sur une valeur absolument nulle, le pays qui l'aura vu naître n’en sera pas plus riche pour cela; de même que si le grain était vide, ce sci <iit exactement comme si le blé n’avait pas poussé. Mais c’est un point de vue qui, tout important qu’il soit, ne rentre qu 'indirectement dans notre sujet. Ce que nous voulons établir, c’est qu’à
A EA PREMIÈRE ÉniTIOX FRANÇAISE 9
supposer le titre bon, de çième qu’à supposer le blé bon, le pays qui produit des titres en abondance augmente ses facultés d’exportation. Il en résulte que la production des titres, si l’on peut s’exprimer ainsi, a sur le commerce international une influence analogue à la production du coton aux États-Unis ou du blé en Russie. Mais quel est le degré d'action de cette influence? en quoi cette production diffère-t-elle des autres? C’est ce qu’il importe d’examiner.
Quand la récolte du coton est abondante aux Etats-Unis, il en résulte une exportation vers les pays étrangers qui, comme nous le verrons tout à l’heure, appelle des retours dans un délai plus ou moins rapproché. Le commerce avec les autres pays recevra une impulsion très vive; la baisse dans le prix, conséquence de l’abondance de la récolte, donnera un encouragement puissant à l’importation par les étrangers du coton dans leur propre pays. Les filatures, les fabriques de tissus, feront des approvisionnements considérables; l’apparence des bas prix encouragera les spéculateurs ; on filera, on tissera, on produira on mettra en magasin. Si la consommation, surexcitée par l’abaissement des prix, peut absorber toutes les quantités produites, la liquidation se
INTRODUCTION
fera avec facilité; ce sera une preuve que les consommateurs auront eu des besoins plus étendus et des facultés plus grandes pour y satisfaire. Ces facultés seront nées, sans doute, de ce que les nationaux auront produit davantage, et de ce que le résultat de leurs efforts se sera traduit en des retours qui auront finalement payé les États-Unis du prix de leur coton. Mais il peut se faire aussi que le
pays importateur n’ait pas augmenté sa production dans une proportion suffisante; et comme il faut, après tout, que la production et la consommation se balancent, l’excès d’importation du coton n’aura pas augmenté la valeur des choses consommées; le prix des marchandises de coton baissera en conséquence, et la baisse ne s’arrêtera que si les prix tombent assez bas pour tenter des acheteurs étrangers. Les tissus, en un mot, deviendront exportables; les retours qu’on doit faire aux États- Unis se feront alors avec le même coton transformé en tissus, directement ou indirectement: directement, si ce sont les États-Unis eux-mêmes qui achètent les produits manufacturés ; indirectement si ce sont d autres pays qui se sont constitués débiteurs, et dont les remises, quand elles auront lieu, viendront en balance de ce que le pays importateur devra en fin de compte aux États-Unis.
Si la spéculation a soutenu le prix clés cotons importés à un taux cjue F abondance de la récolte ne justifiait pas ; si le consommateur, qui est après tout le grand liquidateur, n'a pas confirmé les espérances de celui qui a fait les importations dans son propre pays, il faudra ou liquider à perte, ou se procurer des capitaux pour continuer la spéculation, et le jour où les facilités manqueront, les spéculateurs se trouveront dans l’impossibilité de satisfaire à leurs engagements ; ils ne pourront faire face aux traites tirées sur eux par l’Amérique; il y aura faillite, panique et crise. Les spéculations sur marchandises étaient autrefois la grande cause des crises.
Si l’on substitue, dans l’exposé que nous venons de faire, le titre au coton, on verra que tous les phénomènes dont nous avons parlé se produiront avec beaucoup plus d’intensité, de sorte qu’on peut dire que, si les crises d’autrefois avaient leur origine dans les spéculations sur marchandises, ce sont les spéculations sur les titres qui feront naître les crises à venir.
Le titre est de tous les produits (car nous le considérons comme un article ordinaire d’exportation), celui qui se prête avec le plus de facilité au commerce international. M. Gosclien a fait
12 INTRODUCTION
remarquer dans son livre qu’un pays qui emprunte à l’étranger, exporte des titres et que celui qui
prête, en importe par contre. L>es emprunts d’Etat sont un des éléments essentiels de la production des titres, et si l'on y ajoute les actions et les obligations de chemins de fer étrangers, on verra que la quantité des titres qu’on peut exporter ou importer dépasse, en valeur, toutes les autres marchandises d’importation, même en y comprenant le numéraire.
Non seulement la quantité des titres est toujours considérable, mais elle peut toujours être augmentée à volonté, indépendamment des conditions climatériques, qui sont la cause première des variations dans les quantités produites en coton ou en blé, dont nous avons parlé tout à l’heure.
Quand il s’amt de valeurs réelles, c’est-à-dire de titres de chemin de fer productifs ou de rentes d’Etat d’un crédit reconnu, il y a toujours une possibilité de vendre. Il pourra être quelquefois nécessaire d’abaisser considérablement les prix ; mais quand on aura atteint un certain minimum, on trouvera toujours des preneurs. C’est un effet qui se produira d’autant plus que la richesse ira en augmentant. Comme il y aura sans cesse et de
plus en plus des épargnes flottantes et nouvelles à placer, il suffira d’offrir au public un intérêt assez élevé pour qu’il ne craigne pas d’engager ses économies. La faculté d’exportation d’un pays qui crée des titres augmente donc réellement, et ce sera d’autant plus vrai que l’Europe et le monde deviendront plus riches.
La production des titres augmentant de plus en plus, et la faculté d’exportation de tous les pays s’accroissant avec cette production, il y aura des échanges de titres de plus en plus fréquents entre les différents pays. 11 en résultera une solidarité toujours plus grande entre les diverses nations, qui subiront davantage la conséquence des fautes commises au delà de leurs frontières. Ces fautes pourront consister en certaines manies de spéculation qui auront amené non seulement la production de titres d’une valeur douteuse, mais encore un excès dans la création des valeurs les plus solides. Il est évident qu’on doit faire une très grande différence entre l’émission d’un titre sans fondement et celle d’un titre dont la base est sérieuse. Mais, au point de vue particulier où nous sommes placés, les titres ont une inlluence par leur quantité, indépendamment de leur qualité.
INTRODUCTION
Si, pour profiter de ce que les épargnes seront abondantes, on veut importer dans le pays des titres étrangers à des cours élevés ; si la réussite des premières opérations engage des spéculateurs à retenir, pour ainsi dire, dans leurs mains les titres en question avant de les laisser arriver jusqu'aux acheteurs définitifs ; si le maintien des prix peut être obtenu après meme que les épargnes auront disparu par les mille petits canaux qui s’offrent à leur écoulement, on arrivera, sans aucun moyen d’y échapper, à une crise et à la nécessité d’une liquidation qu’une baisse dans le prix des titres rendra seule possible. La baisse du prix des titres tentera les spéculateurs étrangers et le pays qui avait trop importé pourra réexporter son trop-plein.
C’est encore une des qualités du titre, cet article spécial d’exportation ou d’importation, qu’il est plus facilement réexportable que tout autre. On verra dans le livre de M. Goschen que les mouvements du numéraire sont dus quelquefois à ce que le numéraire est plus facilement réexportable qu’une marchandise quelconque. On a des retours à faire venir d’Amérique : on peut acheter du coton et le faire expédier à Liverpool ; si le marché de Liverpool est encombré, on a la
ehance de pouvoir réexporter son coton sur le H avre. Il arrive souvent que des navires venant d’Amérique, étant en vue des côtes d’Angleterre, reçoivent par signaux l’ordre de se diriger vers le Havre plutôt que sur Liverpool, parce que l’armateur trouve un avantage à porter la marchandise sur un marché plutôt que sur un autre. Mais c’est une difficulté, c’est un risque. On ne trouve pas toujours à réexporter. Si, au lieu d’agir sur du coton, on agit sur de l’or, la possibilité de réexportation augmente, parce qu’on est toujours sûr de trouver le placement de son or quelque part. Ees titres ont, au point de vue de la réexportation, une partie des avantages du numéraire sans en avoir les inconvénients. On importe des titres italiens en France; si l’on ne les place pas en France, on pourra les placer en Allemagne ou en Angleterre, en Italie même. C’est encore un fait -assez curieux à constater que les emprunts étrangers ont toujours une tendance à revenir dans le pays d’ou ils ont été exportés. On a remarqué que les titres des anciens emprunts espagnols, ainsi que les titres des anciens emprunts de certains États de l’Italie, sont rentrés en Espagne et en Italie au bout d’un certain temps; aujourd’hui même, les titres d’emprunts du royaume d’Italie
jr»
I \THODU CÏION
ont une tendance marquée à la réexportation. On a pu et on pourra sans doute encore pendant longtemps, faire des arbitrages avantageux en achetant en France, les revendre dans le pays d’où
elles sont originaires, les rentes étrangères. De sorte que, dans le cas d’un encombrement, il y a, par un sacrifice, sur les prix, toujours moyen de liquider les opérations de ce genre ; mais, comme nous venons de le dire, le sacrifice est absolument nécessaire. Si l’on veut maintenant rechercher la signification de ces encombrements de titres et de ces variations de prix, ü faut se rappeler qu’une spéculation qui consiste dans une importation de titres n’est pas autre chose qu’une spéculation à la baisse du taux de l’intérêt.
Cela explique pourquoi le taux de l'intérêt est plus variable aujourd’hui qu’autrefois : c’est qu’il y a vingt ans, le commerce international des titres n’existait pas ou que, s’il existait, c’était sur une échelle insignifiante.
Et en même temps que les oscillations de prix se produiront dans le pays où les spéculationsauront été entreprises, elles se feront sentir également dans les pays étrangers, jzmisque nous avons supposé que la baisse des titres était justement limitée par la faculté de réexportation, ce
qui veut dire par l’équilibre des prix au dedans et au dehors.
Le caractère de notre époque, au point de vue financier, est donc nécessairement une grande variabilité dans le taux de l’intérêt et une ou
solidarité entre les différents marchés fin M. Goschen a fait remarquer dans son pouvait se produire un écart pcrman considérable entre les taux d’intérêt de d voisins, et il a déterminé les circonstam lesquelles cet écart pouvait exister. L’analyse faits présentés par M. Goschen est extrêmement curieuse, et fournit un très bon argument/ contré ceux qui posent l’existence de l’écart comme -ph principe absolu. 11 existe, en effet, des circonstances telles qu’il peut se maintenir un ’éçâr/t, mais ces circonstances sont dues à des causes particulières et non point générales. Elles on spécialement pour origine la différence de nature des agents de la circulation. A Hambourg il y a une circulation d’argent, et à Londres une circulation d’or. L’exportation des capitaux se fait toujours, comme nous l’avons montré tout à l’heure, avec un esprit de retour. Quand on envoie des capitaux de Hambourg à Londres, il faut toujours supposer qu’on envoie de l’argent et qu’on rede-
INTRODUCTION
mandera un jour de l’argent ; or, l’argent est une marchandise à Londres : il faut le vendre à l’arrivée, il faudra le racheter plus tard. Toute transmission de capitaux de Hambourg sur Londres est donc doublée d’une spéculation sur marchandise.
Ce cpii est vrai pour la monnaie, l’est beaucoup moins pour les titres. Le titre Italien qui a cours à Paris est le même titre qui a cours à Turin et à Florence; le titre Américain qui a cours à Amsterdam est le même titre qui a cours à Londres, à Hambourg et à Francfort. Plus le commerce des titres ira en augmentant, et plus la transmission du capital deviendra facile ; moins il se rencontrera de circonstances qui puissent amener des écarts d’intérêt entre les divers pays.
Variabilité constante, solidarité complète, c’est là notre avenir. Fst-cc un bien, est-ce un mal.' La variabilité constante du taux de 1 intérêt est évidemment un mal, la solidarité des divers marchés est évidemment un bien.
Nous n’avons pas besoin de nous expliquer sur
la première question. Rien n’est plus désastreux dans les affaires que la crainte d’un changement dans les conditions de la valeur du capital ; l’incertitude détruit les combinaisons et les empêche quelquefois de naître. Dans le doute sur la possibilité de continuer une affaire qui aurait pu être fructueuse, on s’abstient. Mais si c’est un mal, peut-on y trouver un remède? Sans croire beaucoup aux remèdes en ces matières, il en est un pourtant que nous ne pouvons pas nous empêcher d’indiquer.
Les personnes engagées dans les affaires de coton attachent une importance extraordinaire à réunir les données statistiques les plus exactes sur la production dans les diverses contrées où croît le coton, et sur les stocks existant dans les grands entrepôts, comme Liverpool ou le Havre. Ces personnes savent tout ce qui se fait; elles entendent tout ce qui se dit; en un mot, elles s’éclairent et, en même temps, elles éclairent le public. 11 y a des maisons de commerce qui se sont fait un nom par la publication de circulaires sur la situation des marchés producteurs et sur l’état réel des affaires.
Ce que les personnes engagées dans les affaires de coton font en ce qui regarde la production du
INTRODUCTION
coton, le pui>lic en général doit le faire en ce qui concerne la production des titres. Lorsqu’un de ces grands établissements dont le but principal est l’importation des titres, souscrit un emprunt étranger dans l’espoir de le placer en France, nous avons vu que la liquidation, s’il y a eu erreur dans la conception de l’opération, ne peut se faire que par une réexportation des titres avec perte. Un échec est une ruine pour le pays; c’est comme si l’on avait jeté dans la mer un capital préexistant. Tout le monde en souffrira, ce qui donne à tout le monde le droit et le devoir de faire la police. Il ne faut pas se dissimuler que, jusqu’à présent, cc tte police n’a pas été faite, et pour une bonne raison : parce que le public français est dans une ignorance complète de tout ce qui se passe en dehors des frontières. Jusqu’ici, il faut bien le dire, le public a suivi de confiance certains établissements, certains grands noms, mais il n’a donné à ceux qu’il a suivis aucune force contre l’erreur. Il n'a jamais été à meme d’arrêter ses patrons dans une fausse voie ou sur une mauvaise pente. Aussi, tantôt le public a-t-il été pris d’un enthousiasme exagéré, tantôt d’un abattement irréfléchi. Il s’est agité dans le vide, prenant défiance comme il avait pris confiance, au hasard.
*C est là une des difficultés les plus sérieuses que rencontrent dans notre pays les grandes affaires.
On a dit des Français qu'ils ne savaient pas la géographie. Cela est vrai; ils n’ont aucune idée des pays qui les entourent, ni des ressources qu’on y pourrait trouver, ni des difficultés qu’on doit y rencontrer. Cela changera sans doute; on a fait des progrès achetés au prix des leçons coûteuses, mais les progrès se poursuivent avec lenteur.
Un jugement plus sûr, une connaissance plus complète des affaires internationales, en un mot, une opinion publique forte, s’imposant aux affaires, c’est le seul remède à la variabilité du taux de
I intéiet, parce que c est un remède préventif. Mais après que la faute a été commise, vouloir s’affranchir des suites de cette faute, c’est une utopie. On ne peut pas revenir sur ce qui est fait.
II n y a pas d’organisation financière ni d’intervention gouvernementale qui puisse reconstituei un capital perdu. Une conscience plus nette de la solidarité générale chez tous ceux qui entreprennent des affaires, c’est là tout ce que nous pouvons demander. La liberté des transactions, modérée par la sagesse des particuliers, c’est l’idéal qu’on doit poursuivre.
INTRODUCTION
Quant à la solidarité des divers marchés financiers, l’histoire et l’économie politique s’accordent à prouver que c’est un bien.
Le progrès dans l’ordre économique consiste à faire jouir un plus grand nombre de personnes des avantages de la moyenne , c’est-à-dire à diminuer les inégalités qui existent dans la distribution des richesses. Il n’était pas rare de voir, il y a un siècle ou deux, la famine désoler un pays, tandis que les pays voisins étaient dans l’abondance. Ceux qui jouissaient de cette abondance n’avaient aucune sécurité ; ils ne pouvaient se féliciter du partage inégal dont ils profitaient aujourd’hui, puisqu’ils étaient exposés à subir le lendemain les inconvénients d’une situation inverse. On a vu de meme, et jusque dans ces derniers temps, certaines denrées demeurer abondantes et à bon marché dans des parties reculées de la France, tandis que les mêmes denrées étaient à des prix plus élevés dans le reste du pays. C’était un avantage local, signe de pauvreté dans l’endroit où il se produisait. L’absence des moyens de transport, et par suite d’industrie, maintenait un isolement dont la conséquence était d’empêcher les cultivateurs de tirer parti de leur travail. Les prix ne peuvent pas s’élever quand il n’y a pas de
demande. La création des voies de communication a du nécessairement amener une certaine hausse de prix dans les départements arriérés ; mais la solidarité nouvelle , résultant de l’ouverture des départements arriérés au commerce général, constituait un progrès que personne n’a pu songer à nier.
Ce qui est vrai des denrées est également vrai des capitaux. Un pays arriéré peut avoir des capitaux et n’en point trouver l’emploi productif; s’il est isolé des autres pays, il peut n’en retirer qu’un profit médiocre. 11 ne faut pas oublier que 1 intérêt est une partie seulement des bénéfices qu’on obtient de l’emploi d’un capital; c’est la part du propriétaire. Quant à la part de l’entrepreneur qui fait valoir le capital et qui en est comme le locataire, elle constitue un profit industriel ou commercial. L’intérêt et le profit réunis représentent le produit du capital. Ce qu’il faut désirer, c’est que ce produit soit élevé, c’est que l’emploi des capitaux soit aussi avantageux que possible au pays. Quand un entrepreneur d’industrie peut obtenir de gros bénéfices par l’usage de cet instrument qu’on appelle le capital, il est disposé à donner, pour s’en servir, un prix plus élevé que si le bénéfice avait été moindre. C’est
INTRODUCTION
pourquoi on voit, clans les pays cjui s’enrichissent, l’intérêt atteindre souvent des taux très élevés. L’établissement d’une solidarité plus complète entre les diverses nations doit avoir pour effet d’établir une moyenne. 11 n’y aura plus de pays où l’intérêt sera trop bas, ni de pays où l’intérêt sera trop liant; il y aura partout un intérêt moyen. Si l’on considère la situation particulière de la France, on peut croire que le taux de l’intérêt tend à y devenir plus élevé ; car il est moins haut
en France qu’en Angleterre et aux Etats-Unis, deux nations plus avancées cpie la France au point de vue économique, et dont la richesse s’accroît avec plus de rapidité. 11 faut remarquer, d'ailleurs, que l’essentiel consiste beaucoup plus à ne pas payer les choses au-dessus de leur valeur qu’à les payer bon marché.
Tant qu’il existe dans un pays des capitaux improductifs, et c'était le cas en France il y a peu d’années, on peut imaginer des expédients pour les attirer sur le marché; la baisse du taux de l intérêt , cpii est la conséquence de l’entrée en scène de nouveaux capitaux, est, dans ce cas, le symptôme d'un événement éminemment favorable. ('. est pourquoi l’on a lieu de se féliciter des efforts entrepris par une école bien connue, de-
puis plus de trente ans, pour donner de l’activité aux entreprises commerciales et industrielles. Le crédit sous toutes les formes , et surtout sous la forme du billet de banque, a merveilleusement aidé au développement de la richesse publique. Mais son rôle sera bien près d’être achevé quand, par le moyen des nombreux canaux qu’il a su établir, il aura versé sur le marché des affaires tous les capitaux oisifs. Quand le propriétaire du capital saura, tout aussi bien que le locataire de ce même capital, en faire un emploi productif, la question du taux de l’intérêt aura perdu beaucoup de son importance. C’est ce qui fait que nous ne redoutons pas une solidarité plus étroite entre les différents marchés de capitaux. Qui pourrait se plaindre que les capitaux créés n’importe où puissent immédiatement trouver, fùt-ce au bout du monde, l’emploi le plus avantageux ? Et s’il est des pays qui aient à profiter plus que les autres de cette solidarité, n’est-il pas permis de croire que ce sont les pays moins avancés, les pays qui, comme la France, ne sont pas encore arrivés au degré de richesse dont jouissent quelques-uns de leurs
voisins ?
I N T HO DUCT IO X
Nous avons vu que la hausse du taux de l’intérêt peut être la conséquence des crises produites par un excès dans l’importation des titres étrangers. Il n'est pas difficile de prouver que la hausse du taux de l’intérêt est également une conséquence de l’exportation du numéraire, quand cette exportation prend de grandes proportions.
On a quelquefois considéré la hausse du taux do 1 intérêt comme un remède à l’exportation du numéraire. Nous croyons que c’est une erreur : la hausse du taux de F intérêt n’est qu’une conséquence. Quand la Banque de France, en présence d’une exportation de numéraire, élève le taux de son escompte, elle ne fait que constater la situation réelle. Elle ne rend pas les capitaux chers; elle constate seulement qu’ils le sont. Nous ne voulons pas dire que l’administration de la Banque de France soit infaillible; il est possible qu elle se soit trompée; cependant, grâce aux informations sûres qu'elle possède et aux lumières spéciales des personnes qui la dirigent, on peut
croire qu’en fait, elle s’est trompée rarement. Par suite d’une loi naturelle que M. Goschen a très complètement analysée, l’exportation du numéraire amène la hausse du taux de l’intérêt, et la hausse du taux de l’intérêt amène la cessation des exportations.
C’est l’action de cette loi qui maintient, dans tous les pays, la quantité de numéraire nécessaire à la circulation.
Cette question de l’exportation du numéraire est une de celles qui ont fait naître en France les discussions les plus animées. Mais on dirait que, sur ce champ de bataille, les contradicteurs sont embarrassés par le poids de vieilles armes, et que les souvenirs des luttes économiques du xvm c siècle pèsent encore sur nos arguments. Comme l’esprit public a fait, en matière économique, beaucoup moins de progrès en France que partout ailleurs, on a cru voir dans les discussions qui ont eu lieu sur la question de l’or, le renouvellement des disputes entre les partisans et les adversaires de la balance du commerce.
M. Goschen explique très bien ce que signifient aujourd’hui les expressions vieillies de balance du commerce, de chang-es favorables ou défavorables.
La balance du commerce n’a plus d’adepte
IXTKODUCTIO X
dans le sens qu on y donnait jadis. On n’ignore plus aujourd’hui que les produits s’achètent avec les produits, et que les transactions internationales se font au profit des deux pays intéressés.
On sait aussi que le change favorable est l’indice d’une certaine situation, mais qu’il n’y a pas de conséquence à en tirer par rapport à la richesse du pays au profit duquel il se produit. Mais ce qui est vrai, et ce qu’on a l’air d’oublier, c’est que la connaissance des faits et de la statistique du commerce international devient d’une importance toujours plus grande, et que la nature des opérations faites avec l’étranger influe d’une manière considérable sur l'état des affaires intérieures du pays. Les changements dans le cours du commerce,
1 ouverture de relations nouvelles et la fermeture de relations anciennes ont les conséquences les plus graves; et vouloir considérer ces faits à la légère, négliger leur étude, parce qu’il faut poulies comprendre entrer dans des considérations sur la balance du commerce, c’est se priver volon tairement d’une source précieuse de renseignements.
Les produits s’échangent avec les produits; c est une vérité qui devient chaque jour plus éclatante ; mais les différences qui se révèlent dans
ce qu’on pourrait appeler la composition des masses échangées amènent des situations particulières qu’il est important de connaître.
Deux vases pleins d’eau communiquant entre eux, et soumis à une même pression, conservent toujours le même niveau. Mais la moindre différence de chaleur d’un vase à l’autre, fait naître tout de suite des mouvements dans la masse de l’eau, sans troubler les niveaux, qui demeurent constants. C’est l’image de ce qui se passe dans la balance du commerce. Des exportations sont toujours balancées par les importations, et plus le mouvement en est libre, plus le pays a de chances de voir développer sa richesse. Mais il peut se produire des courants particuliers, dont l’effet sera immédiat sur toute la masse des affaires. Cet effet se manifestera toujours par une variation dans le taux de l’intérêt. 11 pourra en résulter du bien ou du mal. Tel pays, pour avoir mal engagé ses opérations, devra subir la peine de sa faute; mais il devra se rappeler toujours qu’il payerait sa faute plus cher, s’il chargeait l’Etat de sa liquidation, et s’il faisait intervenir le gouvernement dans un ordre de faits auxquels le gouvernement doit rester étranger.
Le souvenir du passé a toutefois fait accuser
INTRODUCTION
ào
ceux qui mettent en lumière la relation des changes avec le taux normal de l’intérêt, d’être partisans de la balance du commerce dans le vieux sens du mot; et l’impopularité qui s’attache avec raison aux théories de la balance du commerce a fait craindre à quelques économistes de s’engager trop avant dans des discussions de la nature de celle que nous abordons aujourd’hui. Et cependant, ceux-là même qu’on accuse d’être partisans de la balance du commerce, en sont en général le plus éloignés, et ceux qui s’en défendent Je plus en sont le plus rapprochés.
J. -B. Say a dit, en parlant de la balance du commerce : te Un temps viendra où l’on sera bien étonné qu’il ait fallu se donner tant de peine pour prouver la sottise d’un système aussi creux et pour lequel on a livré tant de guerres. » Quoique ce temps paraisse venu, nous n’en sommes pas beaucoup plus avancés, car si le système a disparu, on n’est pas délivré de l’esprit du système. Cet esprit de système n’a pas changé; il a ses lois, qui pour lui valent mieux que les lois naturelles. 11 organise au lieu d étudier et il débite ses sophismes d’un ton d’autant plus assuré qu’il ignore le doute scientifique.
11 est assez curieux de voir quelle a été,
sous
A LA PREMIÈRE ÉDITION FRANÇAISE ,‘îl
l’empire de cet esprit de système, la transformation de la théorie de la balance du commerce en certaines théories modernes d’organisation du crédi t.
Les partisans de la balance du commerce soutenaient qu’il n’existait d’autres capitaux que ceux qui se produisaient sous forme d’or et d’argent. Les capitaux étant nécessaires, et cela est parfaitement vrai, au développement de la richesse, ils cherchaient à les attirer et tendaient à créer une situation telle (pie ces capitaux tant désirés, c’està-dire les métaux précieux, pussent entrer dans le pays pour n’en plus sortir. La situation qu’on recherchait paraissait se réaliser par un excédent d’exportation sur les importations; la différence payée, disait-on en or ou en argent, constituait un nouveau capital gagné par le pays dont la balance était favorable.
On sait aujourd’hui que l’or et l’argent ne sont pas des capitaux à meilleur titre que les balles de coton ou les sacs de blé; on a, par conséquent, changé l’argument. On dit toujours que les capitaux sont nécessaires au développement de la richesse , mais on ajoute que l’abondance des capitaux amène la baisse du taux de l’intérêt, et, réciproquement, que la baisse du taux de l’intérêt
INTRODUCTION
est un indice de l’abondance des capitaux. C’est donc la baisse du taux de l’intérêt qui doit être la préoccupation constante du pays, et c’est cette baisse qu’il faut organiser. Pour arriver au but, il ne reste plus qu’à décréter le maximum et on le décrète. Les capitaux ne devront pas être cotés à plus de \ p. 100, et comme il serait difficile de persuader aux possesseurs de la marchandise de donner cette marchandise au-dessous de sa valeur, on a eu l’idée d’utiliser à cet effet le monopole de la Banque de France. Cela était fort ingénieux. Si le maximum, et tout ce que le maximum rappelle n’est pas populaire, le monopole ne l’est guère non plus. Le souvenir du maximum n’a rien qui entraîne, mais l’espoir de ruiner un mono]3ole a quelque chose de séduisant, et un effet corrigeant l’autre, on pouvait espérer surprendre l’esprit pu blic. Mai s on aurait dû s’enquérir à l’avance des rapports qui pouvaient exister entre le monopole de la Banque de France et le taux de l’intérêt dans le pays.
Il est évident que la Banque, pour avoir un certain monopole, n’est pas investie de la toutepuissance sur les faits ; et si l’on voulait, en conséquence de son monopole, lui imposer l’obligation de faire pousser tous les ans une récolte
donnant un minimum d’hectolitres de blé, on aurait fait une loi sans force, parce qu’elle serait en dehors de toute raison. Eh bien ! vouloir imposer à la Banque un maximum d’intérêt, c’est exactement la même chose que vouloir lui imposer de produire un minimum d’hectolitres de blé. La Banque de France ne peut pas rendre les capitaux plus abondants, ni les grains de blé plus nombreux. Elle peut établir une moyenne par la concentration des capitaux qui existent, de même que les chemins de fer, par la facilité des transports, peuvent rendre moins disparates les mercuriales des grains; mais là se borne son action.
Il est certain que bien des gens voudraient pouvoir se procurer des capitaux à meilleur marché qu’ils ne valent; mais qui voudra donner les capitaux au-dessous du cours? On s’imagine peutêtre que les billets de banque sont des capitaux appartenant à la Banque; c’est une erreur bien grossière. Tout billet de banque circulant est la représentation d’un prêt fait à la Banque. Tout individu ayant dans sa poche ou dans son portefeuille un billet de la Banque, est un prêteur de la Banque pour la somme que son billet représente. C’est l’argent du public que la Banque
prête, et la quantité des capitaux que la Banque
INTRODUCTION'
met en circulation est identique à celle dont le public consent à se priver.
11 est incroyable que des considérations aussi élémentaires soient aussi complètement étrangères à un grand nombre de personnes engagées dans les affaires. Mais on est habitué à considérer comme mystérieuse Faction du billet de Banque, et l’on ne cherche pas à percer ce prétendu mystère. Le monopole a, d’ailleurs, quelque chose qui prédispose contre celui qui en est investi, et qui fait admettre comme axiomes certaines manières de parler. Un monopole, dit-on, entraîne naturellement des charges qui en sont le jirix, et le public ne saurait trop exagérer ces charges. Il faudrait pourtant s’entendre sur le sens à donner au monopole de la Banque de France. On a dit quelquefois que le but de ce monopole était de donner îles facilités au commerce; l’idée qui a présidé à sa création était précisément inverse. 11 s’agissait non pas de donner, mais d’enlever des facilités au commerce. On craignait la concurrence des bill ets de banque, et les facilités que le commerce pouvait trouver auprès de banques rivales. On redoutait les crises, conséquence, disait-on, d’une trop grande impulsion donnée aux affaires. On avait peur que les opérations engagées à cré-
dit ne pussent pas être liquidées, et que les billets de banque multiples ne fussent pas payés à vue. On a, par cette raison, créé une banque unique; on lui a donné le monopole de l’émission, pour être sûr qu’il n’y aurait pas un trop grand, nombre de billets de banque, pour être sûr que les billets seraient toujours payés à présentation.
La grande obligation que prenait la Banque de France, en échange du monopole qu’on lui concédait, c’était de ne jamais refuser le remboursement à vue, en espèces, des billets qu’elle aurait émis. Toutes les précautions que les statuts de la Banque ont prises l’ont été dans ce but. Pourquoi a-t-on exigé qu’il y eût trois signatures aux effets escomptés, si ce n’est parce qu’on voulait constituer un portefeuille solide? Et pourquoi voulait-on avoir un portefeuille solide, si ce n’est parce que le portefeuille est la contre-partie des billets, et que les billets valent ce que vaut le portefeuille ?
Nous n’avons pas besoin d’examiner ici si les craintes qui ont fait constituer le monopole de la Banque étaient exagérées ou non. Nous n’avons pas à examiner davantage si l’on retirerait plus de profit de la liberté des banques que du système actuel; mais ce que nous avons voulu démontrer, c’est que le maximum, en fait d’intérêt, ne dé-
INTRODUCTION
coule pas du monopole de la Banque. Ce serait un maximum comme tous les autres, sans plus de raison et sans plus d excuses. Les capitaux sont une denrée de première nécessité, mais le blé aussi; et si l'on avait la volonté et la puissance d’arrêter la hausse dans le prix des capitaux, on ne voit pas pourquoi l’on n’aurait pas la volonté et la puissance d’arrêter la hausse dans le prix du blé. Le maociniuni , du taux de b intérêt, c’est une nouvelle forme du système de la balance du commerce. On voulait autrefois les capitaux abondants, et pour les avoir abondants ; on voulait faire l oi* prisonnier. On veut avoir aujourd’hui les capitaux abondants, et pour cela on veut forcer la Banque à décréter 1 abondance en décrétant un prix d’abondance. C’est exactement la mêmechose. C’est un oubli complet du système naturel; c’est une exaltation de la puissance humaine. Parce qu’on domine la matière, on veut dominer les lois qui la régissent. C’est du socialisme.
M. Gosclicn l a bien dit dans son livre : l’action des spéculateurs est bornée. Ils peuvent ménager les transitions, faciliter rétablissement îles moyennes. Ils peuvent atteindre à tout ce qui est pour ainsi dire extérieur, mais ils ne touchent pas au fond des choses. 11 n’y a qu’un
moyen de rendre les capitaux abondants, c’est d’en créer. 11 existait bien autrefois quelque cliose qui ressemblait à une création de capitaux : c’était la découverte de capitaux inactifs. On 11e peut plus se dissimuler aujourd’hui que c’est une veine qui s’épuise ; si elle 11’est pas encore épuisée en France, 011 peut dire qu’elle l’est tout à fait en Angleterre. Les épargnes ont appris le chemin de la Bourse ; elles ne le désapprendront plus. Les organisations dont le but était de découvrir ces filons sont bien près d’avoir fini leur tache. Une plus grande concentration des espèces dans les établissements servant de caissiers au public, une compensation plus rapide des dettes réciproques pour éviter des mouvements de fonds inutiles, c’est là tout ce qui nous reste à faire. Quant à la création de capitaux nouveaux, elle est bien réellement sans limites; mais elle ne peut avoir lieu que par le travail, par le développement de l’industrie et du commerce. Nous avons encore en France de grands progrès à faire dans cet ordre d’idées; mais ces progrès 11e peuvent être rapides qu’à la condition d’abandonner toutes les utopies d’organisation, d’intervention et de maximum, qui ne sont plus de notre temps. Ce qu’il nous faut, c’est une liberté complète de transactions
INTRODUCTION
solidement assise sur la liberté politique. Les rapports entre la liberté du commerce et la liberté politique sont beaucoup plus étroits qu’on ne le pense communément. La liberté politique est comme le principe de toutes les autres libertés ; elle en est à la fois la source et la garantie. Quand elle disparaît, la responsabilité n'a plus de sens et les actes n’ont plus de sanction ; les libertés civiles,, la liberté du commerce et la liberté du travail cessent de représenter un droit; elles n’ont plus que la puissance relative d’un fait ; elles obéissent à toutes les fluctuations du pouvoir politique ; victorieuses aujourd’hui, demain proscrites et calomniées. On ne peut pas supposer dans l’homme une double nature, faible ici, forte là; si on le condamne à chercher dans l'asservissement des
volontés individuelles par l’Etat, un refuge contre les désordres jioli tiques, peut-on espérer qu’il trouve derrière son comptoir la force de lutter contre les difficultés des affaires? Une nation sans liberté est comme en tutelle, et la loi défend aux mineurs de signer une lettre de change. Tout sys-
tème politique qui confie à l’Etat la direction de l’esprit public, doit nécessairement aboutir à l’intervention en ce qui regarde le commerce et l’industrie. Comment pourrait-on d’ailleurs invoquer
le principe cle non-intervention, qui est le fondement même de la société économique, si l’on faisait du principe contraire la base du système politique ?
C’est une erreur très répandue de nos jours que de croire à la possibilité de remplacer la liberté par la prospérité matérielle. 11 n’y a de développement complet de la richesse nationale que sous un gouvernement libre. La discussion des affaires financières que nous avons considérée plus haut comme une nécessité absolue de notre époque et comme le seul remède aux crises internationales, est nulle quand la discussion des affaires politiques est restreinte. Les hommes sont portés à pardonner la discussion de leurs opinions bien plus facilement que celle de leurs intérêts. Peut-on appeler l’attention du public sur un emprunt d’État ou sur une entreprise privée, sans toucher à quelque question politique, sans blesser plus ou moins profondément telle ou telle individualité puissante? La presse se déshabitue des luttes viriles quand elle subit une entrave; sa puissance naturelle lui crée des ennemis, et sa faiblesse relative ne lui permet pas de s’exposer à des rancunes particulières.
Les rapports qui existent entre le développement de la richesse publique et la liberté poli-
INTRODUCTION
tique ne peuvent être niés par les personnes qui ont étudié T Angleterre. La presse en Angleterre discute tout; elle met à nu, souvent même avec dureté, les faiblesses des personnages les plus haut placés; elle ne recule ni devant les enquêtes, ni même devant les scandales. L’opinion publique est sans merci et flétrit souvent l’erreur comme un crime. Ses exécutions impitoyables peuvent avoir leur côté fâcheux, mais il en résulte une notion saine et élevée du devoir dans la vie publique et dans la vie privée, au Parlement et dans la Cité. 11 en résulte une conscience plus nette de la responsabilité de chacun et de la solidarité de tous, une force plus énergique, au point de vue de la répression de certains actes, que l’intervention gouvernementale la plus bruyante et la plus compliquée.
Nous sommes bien loin de la liberté et de la richesse anglaises; mais, il faut bien qu’on le sache, nous ne pourrons jamais atteindre l une que par l’autre. Nous avons dans notre état politique une difficulté sérieuse à surmonter pour mener à bien les grandes affaires. Il ne faudrait rien moins qu’une presse dégagée d’entraves, et par conséquent puissante, pour combattre l’ignorance du public, dans les questions où ses intérêts
d’argent sont engagés, et cette puissance salutaire n’existe pas. C’est une situation dont les hommes d’affaires doivent se préoccuper, et nous appelons leur sérieuse attention sur ce point.
En attendant, c’est leur devoir de s’instruire et de se renseigner sans cesse sur ce qui se fait et ce qui se dit autour de nous. 11 faut connaître ce qu’on écrit en Angleterre car, en fait d’affaires, les Anglais sont nos maîtres. C’est en nous mettant à ce point de vue que nous présentons au public le livre de M. Goschen.
Léon SAY.
PRÉFACE