II
Nous avons exposé plus haut les procédés qui ont été employés par le gouvernement français pour réunir les ressources destinées à payer les cinq milliards de francs de l’indemnité de guerre, pour transformer ces ressources en valeurs étrangères, et pour en faire passer le montant en Allemagne après les avoir transformées.
Il APPORT SUR IÆ PAYEMENT
De ces procédés, le plus productif a été l’acquisition de lettres de change.
Le Trésor français a rassemblé un portefeuille de valeurs qui a été remis à l’Allemagne avant 1 encaissement parla livraison même des effets, ou après l’encaissement par la livraison des fonds que l’encaissement avait produits. Ce portefeuille, nous savons qu’il a renfermé plus de 120,000 effets, pour une valeur de 4 milliards 248 millions de francs.
La question qu’il faut essayer de résoudre est celle de savoir comment les banquiers ou les intei médiaires dont s est servi le Trésor ont pu acheter ou créer, pour les vendre au gouvernement français, tant de valeurs et pour une aussi forte somme, sur l’Angleterre, la Hollande, la Belgique et l’Allemagne.
Les effets sur l’étranger qui se trouvent dans un pays ont pour objet la liquidation d’autant de dettes. Ce sont comme les factures de ce que l’étianger est venu y acheter, ou comme -la reconnaissance de dettes échues qu’il est venu y contracter. Il peut bien s’y mêler des crédits qui sont des payements faits à l’avance; mais ces payements d avance ou ces crédits sont couverts, dans un délai plus ou moins long, par des livrai-
sons de marchandises ou de valeurs. Le change étranger représente surtout le payement de valeurs livrées ou à livrer à l’étranger. Si ce n’est pas tout, c’est du moins le principal, car on serait incomplet si l’on n’ajoutait pas que le change étranger peut représenter également la rente des capitaux placés à l’étranger.
Trouver du change, c’est donc recueillir du papier créé par suite d’opérations internationales ; en créer, c’est donc inventer et poursuivre une opération internationale.
Quelles sont les opérations internationales qui ont été faites en France de 1871 à 1873?
Que signifient les lettres de change trouvées dans notre pays par les agents du Trésor de 1871 à 1873 r Si on le savait, on aurait la clef de ce qui s’est passé pendant ces trois années sur le marché français; on comprendrait la possibilité de la transmission sans crise d’un capital de 5 milliards de France en Allemagne, on aurait l’explication d’un fait qui n’est devenu en quelque sorte probable que par sa réalisation, et dont on peut dire que la théorie nous échappe en partie.
Quand on a sous la main un portefeuille matériel et qu’on manie réellement les lettres de change, les traites, les délégations que ce portefeuille con-
ltAP PO 11T SUR LE PAYEMENT
tient, on peut, si l’on est au courant des affaires, reconnaître dans une certaine mesure, à la lecture de ces papiers, la nature des opérations qui y ont donné naissance.
11 n’est malheureusement pas possible d’agir ainsi à l’égard d’un portefeuille qui a contenu plus de 120,000 effets d’une valeur de plus de 4 milliards de francs.
On y voyait toutes sortes d’effets, depuis des billets de moins de 1,000 francs. Jusqu’à des traites de plus de 5 millions de francs. Les uns portaient la mention d’un achat de marchandises, les autres ne paraissent être que des papiers de création spéciale, destinés eux-mêmes à être couverts à l’échéance par des papiers qui seraient créés cette fois pour solder des opérations réelles.
Les crédits de banque, les circulations de maisons mères avec leurs succursales, les arbitrages de valeurs, les payements de factures réglées, les remises de fonds pour achats ultérieurs de marchandises, les règlements de dettes de l’étranger à la France sous forme de coupons, de rentes, ou d’actions ou d’obligations industrielles, tout se trouvait dans ces effets, constituant le portefeuille le plus colossal qui ait encore été réuni dans une seule main.
olo
En faire, après coup, la classification détaillée est une entreprise absolument impossible ; il faut se borner à déterminer les catégories d’opérations qui ont permis de le constituer, et présenter à jDropos de ces catégories quelques considérations générales sur l’importance et sur le sens des affaires qui étaient comprises dans chacune d’elles.
ii y a cinquante ans, il n’y avait pas d’autres opérations internationales que les affaires de marchandises ou de numéraire.
Les marchandises, l’or et l’argent, étaient les seules matières d’importation et d’exportation. La balance du commerce se faisait avec l’or et l’argent. Tout ce qu’on achetait à l’étranger, on le payait en or ou en argent, quand on ne l’avait pas payé en marchandises.
On pouvait alors trouver dans les statistiques de la douane des données plus ou moins exactes, mais des données réelles sur le mouvement des affaires entre deux pays; mais les choses ont bien changé depuis cinquante ans.
On constate, surtout depuis vingt-cinq ans, la présence dans les affaires internationales de ce qu’on pourrait appeler un article nouveau d’exportation, article qui a pris dans tous les pays le pas sur tous les autres, et dont l’intervention a eu
:i IB
RAPPORT SUR L12 PAYEMENT
pour résultat de dénaturer absolument le sens des statistiques douanières. Cet article nouveau, c’est le tit.re\ c’est la transmission à travers la frontière des divers états de la propriété des capitaux, par la représentation, facile à transporter, de ces capitaux, sous forme de papier, titres de rente, actions, obligations de chemins de fer, ou d’une industrie quelconque.
Pour connaître le mouvement réel des affaires internationales, il faudrait donc connaître non seulement l’importation et l 'exportation des marchandises, l’importation et 1’exportation du numéraire, mais encore l’importation et l’exportation des titres, et cette dernière catégorie, qui est la plus importante et qui est la clef des deux autres, échappe à toute espèce de statistique.
Nous donnerons sur ces trois catégories d’affaires internationales les renseignements les plus précis qu’il nous ait été donné de recueillir.