C'est ce qui a lieu en particulier dans B
7. Le chœur ne chantait pas à l'unisson les strophes de ce Commos, cela va de soi. Les veri 367-8 semblent indiquer, comme l'a vu M. Maury, op. cit., p. i3, que chaque couple de strophes était attribuée successivement aux trois axoixoi.
LES COMMOI.
il prolonge et multiplie la sonorité. N'était-ce pas ainsi que les Stasima orcliestiques accusaient chaque progrès de l'action et précisaient dans leurs rythmes les leçons de morale dissimulées dans les Épisodes? Le cliœur est donc aussi étroitement attaché à l'acteur dans ce Commos que dans le Stasimon, mais cet acteur lui-même est un peu gêné dans sa Hberté par la présence continuelle de ces douze témoins qui le surveillent et le suivent pas à pas; l'orchestre, de son côté, souffre aussi de cette dépendance : il ne reçoit point directement la vie qui l'anime; la lumière qui l'éclairé ne lui vient que par reflet.
En résumé, cette forme d'art est d'une simplicité un peu nue, sur laquelle on aurait mauvaise grâce à insister. Chaque détail est bien mis à sa place, mais le dessin général est grêle et manque d'ampleur. Sans doute, le public percevait plus nettement les paroles de l'acteur que les chants des choreutes : une voix isolée qui récite est plus claire que celle de plusieurs chanteurs réunis. Encore cette alternance si régulière du chant et de la récitation pouvait-elle sembler un peu rudimentaire aux spectateurs difficiles. Deux personnages conversaient pour ainsi dire, l'un en trimètres, l'autre en vers lyriques; chacun parlait à son tour et le nombre des syllabes qu'il prononçait était presque toujours le même. Cette économie ne convenait qu'aux situalions bien définies, aux faits historiques, tels que les anciens aimaient à les concevoir dans une généralité un peu abstraite. Elle répugnait à l'expression détaillée des sentiments individuels. Cinquante ans environ après les Perses, Euripide leur donnera l'importance que les modernes se sont plu à leur attribuer.
Qu'on ne croie pas néanmoins qu'un thrène ainsi construit ne pouvait pas produire sur le public l'émotion qui est essentielle à la tragédie. L'instrument est encore très pauvre, mais il rend déjà des sons d'une extrême netteté. Il rappelle l'antique tétracorde de Terpandre, dont les âges suivants, malgré leurs raffinements, ne purent surpasser la justesse. Les mélodies les plus simples sont souvent les plus charmantes. Une chanson populaire se contente de quatre ou cinq notes. La pureté idéale des sons se suffit presque à elle-même.
Cet art manque donc de souplesse, mais il connaît déjà certains artifices que l'on ne s'attendrait guère à trouver dans cette première période de son développement. La mère de Xerxès, Atossa, qui est sur la scène.
reste silencieuse pendant tout le Commos. A la nouvelle de lancantissement de l'armée, elle ne questionne pas une seule fois le messager, de peur d'apprendre la mort de son fils. Ce silence était fort tragique * . Ce n'est qu'après la troisième antistrophe, quand on attend un distique de ïar(^{KGç^ qu'elle se décide subitement à parler. Ses vers, prononcés pour ainsi dire à contretemps, devaient surprendre par leur brusquerie. Ainsi ce thrènc, bien que primitif, atteint sans effort à une grande puissance : il n'a rien à envier à l'adresse subtile d'Euripide; sans aucune complication, il arrive aux mêmes fins.
Il me reste à mentionner le Commos que l'on trouve dans l'Épisode des Perses où apparaît Darius. 11 n'est composé que d'une couple de strophes et d'un épirrhème. C'est encore le chœur qui chante.
Perses 1694 — 7033.
A: Chœur, a: Darius. A': Chœur.
Sophocle a employé une fois cette forme eschyléenne dans une tragédie jouée en 4oi, après sa mort. Encore y a-t-il apporté une modification qui n'est pas sans importance.
Œdipe a Colone: 14^7 — i^gg^.
A: Chœur, a: Œdipe (2 trim.). Antigone (i trim.). Œdipe (2 trim.).
A' — a — (2 trim.). — (i trim.). — (2 trim.).
B — p — (2 trim.). — (i trim.). -— (2 trim.). B' -
On voit comment le dessin où s'est complu le vieux poète, a été amélioré par son successeur. Les épirrhèmes sont encore égaux les uns
1. Plus tard cependant Aristophane se moqua de ce qui pouvait Tacilemcnt devenir un commode expédient : le spectateur attendait sans bouger que l'acteur ouvrît la bouche, et pendant ce temps la pièce allait son train. Grenouilles, 916 sqq.
a. A A' : 694-6 = 700-702 : anapestes lyriques. — a : trois tétramètrcs trochaïques ; même mètre que la partie de l'Épisode qui suit. — Ce passage des Perses était fort célèbre; cf. Grenouilles, 1026-9.
3. A A': 1447-56=1462-71: str. iambo-dochmiaques, finale logaédique; les iambes dominent. -- BB' : i477-85= 1491-99: str. iambo-dochmiaques; les dochmiaques dominent. — a a' p: partout cinq trim. iambiques; cf. Schmidt, Die antike Compositionslehre, p. XCVI sq., et surtout Gleditsch, Cantica, p. 2i5 sqq.
tfà
fJSf
LES COMMOI.
aux autres, mais pour apporter un peu de variété à leur monotonie, Sophocle les a répartis entre plusieurs personnages qui se suivent chaque fois dans le même ordre. Le dernier antépirrhème est supprimé. Le chœur chante. Les cinq trimètres scéniques qui suivent chaque strophe de l'orchestre, étaient probablement récités sur le même air de flûte.
Je ne connais pas d'autres chants épirrhématiques de ce genre dans la tragédie grecque. Euripide ne les a jamais employés, parce qu'ils étaient trop réguliers». Eschyle lui-même n'en a fait usage que dans ses plus anciennes pièces. VOrestie et le Prométhée n'en offrent déjà plus de traces. Les faits prouvent donc que cette forme lyrique précéda les autres. La théorie elle-même vient à l'appui des faits, puisqu'il est évident que la construction suivante fut un perfectionnement de celle que je viens d'étudier.
P) DISPOSITION ENTREL.\CÉE.
On sent bien que la pensée de l'écrivain, quelque maître qu'il fût de sa langue, devait être peu à l'aise dans un chant dont les différentes parties se répondaient dans un si court espace avec une telle rigueur. Une amélioration était nécessaire. Comment pouvait-on assouplir une forme aussi peu flexible? Euripide n'aurait pas hésité à la briser. Sophocle n'osa presque jamais en venir à cette extrémité. Il usa d'un tempérament. On sait qu'au xviii* siècle, nos auteurs dramatiques, cherchant dans la versification à éviter la monotonie, remplacèrent quelquefois les rimes plates par des rimes croisées». Sophocle agit d'une manière analogue. Il entrelaça les strophes qu'Eschyle alignait les unes à la suite des autres 3. Comme conséquence de ce changement, il restreignit l'équilibre des vers iambiques; ils étaient en nombre égal chez son prédécesseur, quelle que fût la longueur du Commos; il fit en
I. On retrouve pourtant deux fois ce schème dans ses Duos scéniques; cf. Alceste, 244*379; Andromaque, 5oi-544- Voir infra, chap. V.
a. Je pense surtout au Tancrede de Voltaire; il est rimé en grande partie d'après ce principe.
3. J'attribue ce perfectionnement à Sophocle ; en réalité, il existe déjà chez Eschyle (Agamemnon, 1 448-1576), mais ce thrène contient encore des refrains qui sentent l'archaïsme, et le groupement de ses éléments multiples manque de grâce et de souplesse.
FORMES LYRIQUES DE L.V TRAGEDIE GRECQUE
rra
Syzygie,
sorte que Tantépirrhème seul répondît à son épirrhème. Le dessin suivant fera comprendre, mieux que toutes les explications, cette modification adroite.
Ajax : 348 — 4291.
Ajax 348-52
Chœur 353-55
Ajax 356-6i
Chœur 3G2-63
Ajax 364-67
Tecmesse. Ajax. Tecmesse^ 368-71
Ajax 372-76
Ajax 379-82
Chœur. Ajax. Chœur 383-86
Ajax 387-91
Tecmesse. 392-93
Ajax 394-409
Tecmesse 4io-i i
Ajax 412-27
Chœur3 428-29
2* et 5* Syzygies.
Syzygie.
La forme épirrhématique simple, qui se trouve dans la première et dans la quatrième Syzygies: A. a. A', a. A. 8. A'. S', est placée à côté de la forme entrelacée, qui compose la seconde et la troisième : B. p. r. Y- B'. P '. r'. y'- Malgré cette complication, ce Commos est d'une régu-
I. A A' ; deux dimèlres dochmiaqucs, procédés d'une exclamation de mesure douteuse. Suivent une oclapodie iambique (cf. Œdipe-Roi, i33i, i35i) et un élément logaédique. — BB': trois dimètres dochmiaques, suivis d'un trimètre iambique.— r r' : str. logaédiques ; la clausule est iambique. — A A' : un monomètre et un dimètre dochmiaques, précédés d'une exclamation dissyllabique. Ce qui suit est iambique, trochaïque et logaédique. — a a' : distiques iambiques. — p p' : trois trimètres, avec deux exclamations dissyllabiques. — y y' ^^' - comme a a'.
a. Le Laurentianus que suit le scholiaste attribue ce vers 871 au chaïur. O. Mûllcr a bien vu l'erreur. Ce trimètre contient une supplication passionnée, qui convient à Tecmesse seule. Le chœur, composé de matelots, est beaucoup plus froid dans ses prières. Il se contente même de raisons un peu brutales, qui sentent le bon gros sens du peuple; cf. 362,3; 877,8; 383. On n'a qu'à comparer y avec y' pour sentir la différence de ton.