Odyssée, XXIII, 3oo sq
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ce qu'elle dit était chanté. On aimerait mieux un dialogue tenu à demi-voix. La fantaisie des inventions d'Euripide n'a pu se concilier avec le naturel ; d'ailleurs il fallait qu'un des deux personnages chantât ici, comme dans ce qui précède.
Enfin ce qui suit', par une progression savante, n'est composé que de vers lyriques. Ils sont attribués aux deux acteurs, qui alternent. Ce sont des lamentations passionnées sur le sort d'IIermione qui languit à Sparte, sans époux, sans enfants; sur Paris, dont la fatalité a détruit la maison ; sa perte a entraîné celle de Ménélas, et de tant de milliers de Grecs. Hélène termine le Duo par quelques vers dochmiaques, dont le débit devait être très précipité^. C'est Héra qui a causé tous ses malheurs : elle l'a exilée loin de sa patrie, loin de son époux et l'a livrée à l'indignation publique, en faisant croire qu'elle avait abandonné pour un adultère honteux son foyer et son lit.
Tel est ce Duo, le plus remarquable de tous ceux qui existent dans le théâtre des Grecs. Il y a là un art nouveau, plein des finesses et des nuances où Euripide excelle. Cette forme si souple traduit avec une admirable exactitude les différentes impressions par lesquelles passe l'âme de deux personnages, dans une circonstance très émouvante. Rien n'est laissé au hasard. Si Ménélas ne chante pas comme Hélène, surtout au début de la scène, c'est qu'il est trop déconcerté par le merveilleux de son aventure, pour ressentir en face de sa véritable femme autre chose qu'un étonnement qui le paralyse. Euripide, étant admise l'invraisemblance extraordinaire de sa tragédie, s'est ingénié à en rendre avec beaucoup de vraisemblance les détails les plus lins et les plus subtils. La donnée de la pièce seule est du domaine de la fantaisie, qui, après tout, n'est pas interdit aux poètes. Celle donnée acceptée, le reste est naturel.
Hélène ne peut avoir de doute sur l'identité de son mari; dès qu'elle l'aperçoit, elle se jette à son cou. Quant à Ménélas, qui par la volonté d'Héra a été pendant sept ans le jouet d'un fantôme, et qui pendant
a. L'accumulation des syllabes brèves est surprenante : cf. 695, 6 : '£^a).e Ôeb; àno xe icoXeo; ànô te <xé6ev, oxe (isXaOpa Xl^eâ t' eXmov : 37 brèves de suite. Cf. Gevacrt, op, cit., II, p. 107. — J'ai eu déjà l'occasion de remarquer la virtuosité du style d'Euripide à la fin de ses Commoi, et l'on en trouvera bien d'autres exemples à la fin de ses Monodies.
LES CHANTS ALTERNES DES ACTEURS
dix autres années s'est donné une peine infinie pour le conquérir, on comprend qu'il trouve l'épreuve un peu forte, et on l'excuse de ne pas chasser du premier coup son mécontentement, ou, si l'on veut, sa mauvaise humeur. Il ne faut pas oublier non plus qu'il vient de faire naufrage, et que son accoutrement est celui d'un mendiant. Aussi rcste-t-il sombre, quoi qu'il fasse. Il lui faut un certain temps pour mettre son chant, sinon son âme, au diapason de la joie de sa femme, et il n'y arrive guère qu'après avoir parlé avec elle de ce qui lui est le plus cher au monde, d'Hermione sa fille. C'est alors qu'il se lamente sur le sort de Paris, qui comme lui a été trompé par les dieux, et qu'Hélène, en véritable héroïne d'Euripide, se répand pour finir en malédictions sur la déesse, dont la perfidie a causé tous ces malheurs immérités*.