Racine, Préface d'Esther
liait si intimement les fêtes des dieux et les chants des chœurs, qu a l'époque classique ils étaient encore regardés comme la partie principale de toute œuvre dramatique i. La cité accorde un chœur au poète tragique ; c'est le chœur qui lui donne la victoire ; c'est enfin au chœur qu'une foule de ses pièces empruntent leur nom 2. Or, qui ne sait que le Stasimon est le chant qui lui est réservé dans la tragédie grecque? C'est la partie lyrique la plus importante qu'elle contienne.
Ce fut aussi la plus stable. La Parodos se transforma par degrés ; son type primitif fut altéré de bonne heure, si bien qu'elle finit par briser toutes les entraves qui la forçaient à être réguhère. Le Commos lui-même, avec la série si compliquée de ses développements, ne tendit jamais qu'à être libre : chaque invention des poètes est un acheminement dissimulé vers ce terme lointain. Le courant du lyrisme tragique ne prit jamais une autre direction. Sous la poussée de son flux continu, il finit par faire dévier tous les éléments du drame dans le même sens. Seul, le Stasimon lui résista : il ne lui offrait aucune prise.
Il suffît de lire une seule tragédie, pour savoir comment il est disposé. Les strophes paires A', B', T' répondent aux strophes impaires A, B, r qui les précèdent, et ces unités binaires, contrairement aux poèmes monostrophiques, diffèrent toutes les unes des autres. Elles sont, ou non, suivies d'une épodc, qui sert de conclusion à la série indéfinie des strophes jumelles : A, A'. B, B'. — A, A'. B, B'. T.
L'Ode de Pindare est construite sur un autre plan. La première strophe est égale non seulement à l'antistrophe qui la suit, mais encore à toutes les autres strophes et antistrophes. De leur côté, toutes les épodes qui se répondent sont presque toujours écrites dans le même rythme que les couples lyriques qui les précèdent: A A, B. A 'A', B'3.
Ainsi, le Stasimon est plus libre et plus allègre. Les liens qui rattachent ses différents éléments sont moins serrés. La variété de ses rythmes mélangés assouplit son allure et lui donne du mouvement et de la vie.
I. Cf. K. Situ, Griechische Literatargeschichte, III, p. ao8.
a. Parmi les pièces conservées, les Suppliantes, les Choéphores et les Eaménides d'Eschyle ; les Trachiniennes de Sophocle ; les Suppliantes, les Troyennes, les Phéniciennes et les Bacchantes d'Euripide.
3. J. H. H. Schmidt a scandé les Odes de Pindare, Olympiques, Pythiques, Néméennes et Isthmiques, dans son Eurhythmie, p. 382-425.
LES STASIMA. -75
Le Poème triomphal forme un tout d'une unité rigoureuse, plein d'un calme majestueux et d'une paix sereine. Il se chantait souvent après le banquet, devant le vainqueur couronné. Celui qu'il célébrait, se reposait des agitations du stade et des transes de la lutte, entouré des siens, au milieu des coupes et des sourires. Quand frémissaient les premiers accords de la phorminx, tous faisaient silence et prêtaient une oreille attentive aux chants du chœur. L'Ode sacrée pouvait tout à son aise dérouler la trame éclatante de son tissu dans la salle du banquet finissant. Telle était la tranquillité religieuse de la scène, que les paisibles morts n'avaient pas crainte de quitter en longues théories la tour des Iles fortunées i, pour visiter leurs jeunes descendants, et que les dieux eux-mêmes se laissaient entrevoir aux yeux des convives dans leurs fécondes amours avec les vierges des hommes.
Tout autre était le Stasimon. L'orchestre le chantait en plein air, devant une foule immense, au milieu du trouble qu'y causait le spectacle des crimes et des meurtres de la scène. Sa voix dominait le frémissement populaire, qui grandissait à chaque progrès de l'action, dès que finissait un Épisode. Seuls les choreutes sauvegardaient la moralité du drame ; seuls, ils conservaient le calme qui lui convenait. Dans l'émotion universelle, dans la confusion et la mêlée des sentiments, le spectacle tragique ne les laissait pas insensibles, mais il ne les touchait pas assez pour leur faire quitter un instant la voie droite qui leur était ûxée. S'ils paraissaient donc quelquefois céder au courant général, souffrir avec la scène et pleurer sur ses infortunes, c'était pour que cette compassion volontaire ralliât les hésitations et servît à diriger, où le voulait le poète, les volontés incertaines et défiantes des spectateurs. La poésie chorale était donc moins variée et moins souple que la poésie lyrique du drame, parce qu'au fond la première développait une seule idée fondamentale ; elle gardait la même disposition d'âme. La seconde, au contraire, en changeait à chaque instant, et souvent la fin ressemblait fort peu au débuta : l'une est composée de triades, l'autre de strophes accouplées. «L'art eut toujours, en Grèce, cette suprême beauté, de créer avec l'idée la forme la plus capable de la bien rendre 3.»