I. Troyennes
a. Oreste, 828 = 889.
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le plus adroit. Souvent une vie d'iiommc n'y suffît pas. Celui qui naît après les autres bénéficie de l'effort de ceux qui l'ont précédé; il trouve devant lui des sentiers qu'il n'a pas frayés et qui lui facilitent le chemin.
Comment pouvait-on réunir dans une harmonie logique la forme et l'idée du Stasimon? Puisque l'antistrophe reprenait le rythme de la strophe, ne fallait-il pas que la pensée de l'une fît écho à celle de l'autre? C'est ce à quoi parvint l'habileté de Sophocle. Il sut diriger le jet de ses pensées dans le double moule qui lui était imposé, de façon à leur donner des contours symétriques. On prit plaisir à entendre deux fois le même motif, parce que l'esprit discernait les modulations légères dont le poète savait orner ses répétitions.
Eschyle n'atteignit pas à cette perfection consommée. Comme ces statues archaïques que le sculpteur n'a pas su animer d'un souffle de vie, sa manière manque un peu de facilité. 11 est vrai que les modernes ne sauraient jamais être trop circonspects, quand ils ont à se prononcer sur le caractère d'un auteur qu'ils entendent presque toujours avec peine.
On peut néanmoins se hasarder à dire que s'il laissait pressentir l'aisance de son successeur, il ne la possédait pas encore. Son génie austère le poussait vers une autre voie. Il visait moins à la souplesse qu'à la puissance de l'idée dans une forme précise. Aussi est-il supérieur à tous ses rivaux dans la facture de ses strophes. Jamais on ne veilla sur la pureté de leurs rythmes avec une plus grande attention ; jamais on n'égalisa leurs différents éléments avec une exactitude aussi minutieuse ; jamais on n'entrelaça leurs périodes d'une main plus souple ; jamais, en un mot, on n'apporta une aussi constante application dans le choix et l'emploi des artifices les plus cachés. Ces délicats scrupules sont une barrière infranchissable contre les licences, mais ils peuvent aussi, comme un obstacle malencontreux, s'opposer aux épanchements créateurs du génie. La grâce souriante de Sophocle se joue de ces règles, auxquelles s'astreint la sévérité d'Eschyle. Il est vrai que la première suppose une connaissance approfondie de l'art, qu'elle domine, tandis que la seconde, en les respectant sans les discuter, s'interdit elle-même d'arriver jamais à leur complète maîtrise.
Ce souci trop exclusif et trop étroit donne parfois à la pensée de l'écrivain une allure guindée et pleine de raideur. Je vois en particulier que pour accuser l'harmonie de quelques-unes de ses strophes jumelles,
LES STASIMA.
Eschyle les a fait suivre d'un refrain qui changeait avec chaque couple". Non content de répéter ses rythmes, il répétait ses mots. La forme asservit la pensée ; au lieu de la soutenir, eUe l'accable.
Ces répétitions conviennent aux chants populaires, parce qu'elles forcent l'esprit à se reposer sur des paroles connues, avant qu'il reprenne sa marche monotone. Les arrêts répétés qu'elles causent stimulent ainsi la curiosité des auditeurs, en retardant l'instant où elle sera satisfaite. Dans la tragédie, elles sont déplacées. Sophocle les dédaigna, et n'eut pas tort. Si Ton en retrouve quelques vestiges chez Euripide, c'est parce qu'il a cédé à cette tendance qui pousse tout genre littéraire à imiter, lorsqu'il vieillit, l'art même imparfait de ses débuts, dans l'espérance de se rajeunir.
Eschyle avait d'ailleurs compris que l'emploi des âpiJi.via était contraire à la diversité du poème tragique, et il n'en a fait qu'un usage restreint. En revanche, il terminait quelquefois ses unités binaires par une partie qui était écrite dans un autre rythme» que celui de la strophe, et qui avait souvent la même longueur dans le Stasimon entier. C'était encore une sorte de refrain, sans la répétition des paroles. Ces coupes à un endroit déterminé arrêtaient l'essor de la pensée poétique, au lieu d'agrandir l'espace où il pouvait se déployer. Il est vrai que tout le chant lyrique portait un caractère frappant d'unité, puisque chaque élément recevait dans sa contexture même une marque de sa cohésion ; mais on peut estimer que la parité des strophes accouplées était déjà suffisante sans ce surcroît de précautions.
Cette recherche de la symétrie se manifestait donc surtout dans le dessin extérieur du lyrisme. Les coupes répondaient, comme les changements de rythme, à quelque variation intérieure, mais il ne paraît pas que la similitude des parties qui entraient dans la composition des strophes égales appelât souvent la similitude des idées qu'elles renfermaient. Je crois en particulier que Sophocle, qui adaptait sans aucun jeu ni aucun froissement l'idée avec la forme, si bien que celle-ci paraissait être l'enveloppe naturelle de celle-là, avait fait un progrès dans l'art de composer auquel Eschyle ne visa guère. Accuser dans l'identité dçs contours rythmiques la ressemblance de la