‹ Théorie des formes lyriques de la tragédie grecque [microform]Chapitre 99 sur 250 · STROPHE . ANTISTROPHE · texte numérisé non relu

STROPHE . ANTISTROPHE

KXeival vas;, a? tcct' 1\l6ol':z Tpoiav

TsTç diîi.£TpTf;TC'.; èpSTixcr;

TiiLT.o^zoLt. yopchz {JieTà Nr^pYJ^cov,

Wb çtXauXc; IraXXe 8eX-

911; Tzptùpctiq x'jave[i.6iX9t{

elXiŒff6(xevoç,

TTopsuwv Tov Taç 0éti5oç

xsuf ov SX^% iroSûv 'A^iXt)

ffùv *XyoL\t.iix'to'n Tptotaç

NY;pfjB£ç S'Eù6oïBa; a/.Tà; X'.::oj7at 'HçaiJTOJ )rpuff£(i)V a7.|;iv(i)V

iva T6 nY;Xi5V àvi t6 icpu-

pà; "Ojffa; i£pà; va-a;

cpetTCXaYXTOiç, 2vOa îcaTtjp IzTzàzoLq Tp£f ev 'EXXaSt çû^ BéTiBoç eJvaXicv y^^'sv, ta/u-oB' cupov 'AxpeiSai;. »

Le saut d'idées est extraordinaire : d'une scène d'intérieur, où nous entendons Electre reprocher au Laboureur d'avoir invité deux hôtes, quand il n'a rien à leur donner, nous passons à la description de la flotte grecque, qui lève l'ancre, avec Agamemnon et Achille, pour faire voile vers Troie. Il faut être habitué à la marche irrégulière de la pensée euripidéenne, pour ne pas être déconcerté par un pareil écart. Je sais bien que l'antique Pégase avait des ailes, et qu'il volait plutôt qu'il ne courait, mais son humeur vagabonde devait être maîtrisée par celui qui le montait. Il est probable, en effet, que la foule au

1. Texte de Weil. Je me contente de citer deux strophes, car pour arriver à l'endroit où ce Stasimon est soudé avec le drame, il faudrait aller jusqu'à l'cpode.

a. Rimes: NripYiÔti)v= Teux£t«>v, àva Tt = 'é7taXXe, mais dans ce verbe la longue répond à doux brèves de l'antistrc^he.

théâtre avait peine à le suivre dans ces moments-là, et qu'après les derniers iambes de l'acleur elle n'entendait pas, sans quelque surprise, les premières paroles du chœur.

Ce Stasimon n'a donc aucun rapport avec la scène qui précède, et il ne se rattache que par un lien très artificiel à l'action générale. On est précipité dans un courant d'idées nouvelles, et le poète ne se donne pas la peine de trouver une transition. Il est vrai que le sujet de ses chants, aussi connu qu'il était imprévu, pouvait être écouté d'une oreille distraite: le public comprenait toujours assez les vers des choreules, pour ne pas perdre un instant le fd ténu des pensées qu'ils expriment.

Elles se suivent à l'aventure : les chœurs des vaisseaux qui dansent sur les flots amènent les chœurs des Néréides, qui dansent autour d'eux. Survient brusquement une bande de dauphins, qui se jouent dans les vagues, à portée des trirèmes; puis comme il faut arriver à nommer le chef de tous ces navires, on mentionne Agamemnon, le seul personnage qu'il faudrait citer, puisque c'est le seul qu'ait tué Clytemnestre. Par une bizarrerie qui lui est habituelle, Euripide n'insiste pas sur le chef de la flotte, tandis qu'il donne une importance considérable au fds de Pelée, Achille, qui ne la commandait pas. C'est que ce guerrier éveillait dans l'esprit le souvenir de mille légendes toujours précieuses pour un écrivain en quête de développements faciles. Il n'oubliera donc pas, pour commencer, le TréBaç (2)y.6ç d'Homère, qu'il modifie assez maladroitement, suivant les besoins de son vers. — On arrive ainsi, non sans quelques cahots, à la fin de la strophe.

Que contiendra l'antistrophe qui puisse répondre symétriquement aux détours et aux crochets d'une pensée si capricieuse? Le procédé de Sophocle ne pouvait plus trouver son application. Euripide le délaisse sans aucun scrupule. Achille va lui fournir la matière de tout ce qui suit, jusqu'à l'épode. Ce guerrier avait reçu, quand il quitta la Thessalie, une armure divine, que Vulcain lui avait forgée sur une enclume d'or. Les Néréides la lui portèrent. Les différentes étapes de leur voyage sont énumérées avec complaisance, et bon gré mal gré, il faut qu'après elles les spectateurs les parcourent une à une. Elles quittent les rivages de l'Eubée, franchissent le Pélion, les retraites

ii8

sacrées de l'Ossa, les cimes que fréquentent les Nymphes, arrivent enfin chez le centaure Chiron, maître d'Achille aux pieds rapides, ce vaillant allié des Atrides. C'est par le dernier vers, et surtout par le dernier mot, que cette antistrophe se rattache au drame. Il est inutile de remarquer combien ce lien est fragile.

Ainsi l'harmonie qui résultait de l'identité du rythme et du parallélisme des idées, est remplacée par une succession un peu confuse de détails brillants, légers et sonores. L'imagination de l'écrivain, familiarisée dès son enfance, par la lecture du vieil Homère, avec les traditions fabuleuses de la Grèce, choisissait dans leur foule bigarrée celle dont les couleurs attiraient un instant son humeur blasée et inquiète. Rien n'arrêtait aussi facilement son inconstance qu'un éclat fugitif, une rareté gracieuse, un reflet chatoyant. Au fond, peu lui importait que le tableau fût bien composé, pourvu que la trame de ses pensées serpentât avec aisance dans l'espace restreint de ses strophes. Il ne donnait pas assez d'attention lui-même aux images qui lui venaient à l'esprit, pour que la peinture qu'il en faisait n'eût pas souvent, à cause de ses lignes fuyantes, la vague indécision des songes.

Ce qui manque le plus à cette poésie, c'est l'ordre. On ne sait jamais, en commençant une strophe, où elle aboutira. Quand disparaît et s'efface le pays que l'on quitte, on ne peut prévoir quel sera le prochain rivage : le navire vogue au hasard; aucune main ferme ne le dirige ; tous les vents ont prise sur lui ; le moindre souflle le fait dévier. Cette incertitude a ses dangers. Il est bon que la pensée d'un auteur, surtout dans un poème d'une tenue si majestueuse, aille droit au but qu'eUe s'est fixé, sans s'arrêter à tous les détours, à toutes les fleurs du chemin. Ici, en particulier, on est surpris de rencontrer dans les eaux de la flotte grecque cette bande de dauphins qu'attirent, nous dit-on, les sons et la mesure du TptyjpauXr;?. Il importe peu que ces poissons aiment la musique, si leur escorte de fantaisie ne convient pas aux trirèmes héroïques autour desquelles il se jouent en plongeant. On sent trop que la raison de leur intervention subite n'est qu'un prétexte amusant, et qu'au fond Euripide n'a pu résister au désir de les peindre dans son tableau, parce que leur corps luisant et sombre faisait une jolie tache au milieu des eaux bleues et de l'écume blanche.

LES STASIMA.

Page 1