Voir supra, chap. IV, p. 137 sqq
qu'un pourrait sortir. On croit, il est vrai, que le fils d’Agamemnon a péri dans une course de chars; il importe que l'erreur ne soit pas trop tôt dissipée.
C'est pourquoi Oreste dit à Électre de modérer sa joie, qu’il trouve fort dangereuse; mais il a beau réitérer ses injonctions, elle ne peut se taire. Il renouvelle donc une dernière fois sa prière : « J'hésite, dit-il, à arrêter tes transports, mais je crains bien qu'ils ne soient excessifs 1. »
Je ne sais si Électre, donnant aux paroles de son frère un sens qu'elles n’ont pas, s’imagine qu'à peine arrivé il veut repartir et la laisser seule. Cela paraît assez peu vraisemblable. Il faut bien que les personnages tragiques se comprennent entre eux, s'ils veulent être compris à leur tour par le public. Je crois plutôt qu'après les longues années d'angoisse morale et de solitude, Électre éprouve un si vif plaisir à voir enfin Oreste debout devant elle, qu’elle le supplie de rester encore et de ne pas se dérober, en entrant dans le palais, à l’ardeur de son affection. Quelque dangereuse que soit donc la bruyante expansion de son amitié passionnée et presque maladive, elle ne veut pas céder aux objurgations de son frère. Plus tard, comme l'explique le scholiaste:, ils se sépareront, mais pour un instant encore elle le conjure de la laisser jouir de la douceur de sa présence.
Ainsi le Chant devient libre, au moment où l’âme du protagoniste est emportée malgré elle, et contre toute prudence, par l’ardeur du sentiment fraternel. La forme lyrique ne pouvait plus conserver son équilibre, quand l'âme de l'acteur avait perdu le sien.