‹ Théorie des formes lyriques de la tragédie grecqueChapitre 219 sur 230 · Chap. III, p. 111 sqq · texte numérisé non relu

Chap. III, p. 111 sqq

2. Tous les Commoi de l’Ajax sont déjà chantlés par les acteurs, tandis que l’or-

chestre récite les iambes ou les anapestes.

Le seul danger à éviter, c'était que la personnalité même du protagoniste ne fit tort à celle du chœur. Sophocle ne tomba guère dans ce défaut. Le chant de l'acteur ne força presque jamais le coryphée à rester silencieux’. La scène, au contraire, incita souvent l'orchestre à chanter comme elle, ou à participer, grâce à la rasaxarakcyf, à la vie et à l'émotion des plaintes thrénétiques.

De même pourtant que toutes les réformes de Sophocle sont déjà contenues en germe dans les œuvres d’Eschyle, de même Sophocle annonce la manière d’Euripide, soit qu’il l’ait imitée, soit qu'il l'ait pressentie. Non seulement il n’est plus guidé, dans le choix et la juxtaposition de ses formes lyriques, par l'esprit clairvoyant de son prédécesseur, mais encore il se permet quelquefois d’affranchir les chants de ses acteurs des liens qui en auraient pu froisser le naturel. Sa derniere tragédie est fort remarquable à cet égard, et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la vigueur d'esprit qui lui permit, aux dernières limites de la vieillesse, d'abandonner sans déchoir les traditions de toute sa vie, ou de la convenance qui légitimait ce tardif abandon. ;

Euripide est couvert en partie par la modification suprême que son rival apporta au lyrisme de l’Œdipe à Colone. Les critiques d'Aristophane lui-même ne portent guère, puisqu'il imita souvent ce qu'il parodiait avec tant de verve. C'étaient jeux de comédie, qui d'ordinaire ne tiraient pas à conséquence; par malheur pour celui que visaient ces railleries, elles eurent un long retentissement dans toute l'antiquité classique. Les bons mots avaient chez les Athéniens la même puissance que de nos jours. On s’est, pour Euripide, insurgé depuis longtemps contre leur tyrannie. Néanmoins, quelque répulsion que l'on ressente envers l’auteur de ces dénigrements systématiques, il est difficile de porter un jugement sur celui qu’il a tant attaqué, parce que l’on est souvent déconcerté par le caractère inconstant de sa curiosité et de son inquiétude.

Je laisserai cependant à certains critiques modernes le soin de le blâmer de n'avoir pas su, ni dans la religion, ni dans la morale,

1. Je ne connais que deux passages où le chœur écoute, sans y prendre part, le Chant alterné des ÿroxprrai. Ils se trouvent dans l’Électre, 1232-1287, cf, p. 233 sqq., et dans les Trachiniennes, 1005-1043; Supra, p. 226 sqq.

conserver les croyances bien équilibrées de la génération précédente, sachant combien la volonté elle-même est impuissante à lutter dans certains esprits contre l'opiniâtreté de la raisonr. Il est aisé de regretter que la sérénité de Sophocle ne se trouve plus dans Euripide, et que l'harmonie de l'un fasse souvent défaut aux œuvres de l’autre. Il vaut mieux rechercher les raisons de ces changements. Pour moi, j'ai assez de confiance dans le génie d'Euripide pour croire que son infériorité manifeste est une conséquence nécessaire de sa tournure d'esprit.

Ce fut, de tous les auteurs tragiques, celui dont l'intelligence eut le plus de vivacité et d’étendue. Il a touché à tout, non pas avec la curiosité passionnée de l'adolescence, que fascine l’attrayante diversité du monde, mais avec l’attention grave et soucieuse de l’homme mür, que la souffrance universelle inquiète. Toutes les idées de son siècle se retrouvent dans son œuvre, ce qui la rend si mêlée, si captivante et, pour tout dire, si moderne. Le temps plein de troubles où il a vécu y a laissé sa marque. Sa nature impressionnable réfléchissait chacun des spectacles changeants auxquels il lui a été donné d'assister.

Il n’adopta jamais une de ces règles fixes qui püt servir de base à ses jugements, et lui faire discerner ce qui passe de ce qui reste. Aussi la mode elle-même eut-elle prise sur sa mobilité. C’est la rançon que paient à l'infirmité humaine ceux qui ont l'honneur d'accroître le domaine des idées et d'inventer quelque chose. Si les règles, en effet, sont souvent un obstacle contre le progrès, elles préservent aussi des fautes ceux qui s’y soumettent.

En somme, il eut raison de les transgresser. Ses admirables Duos

1. Lire surtout dans Bergk, Griech. Literaturgeschichte, II, p. 58 sqq., le paragraphe sur les opinions religieuses d’'Euripide. On est surpris de trouver chez un critique d’une intelligence aussi profonde, un blâme tacite du scepticisme de notre auteur : « Je tiefer einer die Probleme des Menschenlebens, die unerforschlichen Geheimnisse des Glaubens und der gôttlichen Dinge überdenkt, desto eher werden Zweifel auflauchen und die Klarheit des Geistes, den Seelenfrieden trüben; aber diese Unruhe, dieses Verzagen darf in den gesunden Dichternatur nicht zur herrschenden Slimmung werden.» L'inquiétude et l'angoisse, qui résultent du désir passionné de connaître, sont aussi légitimes et aussi naturelles que la sereine iranquillité, où l’égoïsme et l'indifférence ont quelquefois leur part. Euripide et Gocthe sont des types accomplis de ces deux genres d’esprit. On peut préférer qui l’on veut

du poète grec ou du poète allemand, mais il ne faut pas se servir de l’un pour accabler l’autre.

scéniques feront pardonner la faiblesse de quelques-unes de ses Monodies, parce qu'ils portent jusque dans leur dessin rythmique la trace des plus légers frémissements de l’äme humaine. Ceux des modernes qui seraient tentés de regretter, en les étudiant, les formes des anciens jours, n’ont qu’à comparer leur fluide contexture avec la lourde prose de nos psychologues, pour reconnaître qu'Euripide a fait œuvre d’art en les écrivant; ils rajeunissaient la vieillesse de la tragédie, en lui infusant un sang nouveau pris aux sources les plus pures.

Cette imitation seule pouvait prolonger son existence. Après Eschyle et Sophocle, la poésie orchestique avait tout exprimé. Si l’on songe au nombre considérable de leurs pièces, on ne saurait en être surpris. Le champ de la tragédie grecque était immense, parce que les iambes précis des Épisodes pouvaient entrer dans le détail des sentiments les plus compliqués et les plus obscurs; la poésie orchestique, au contraire, ne sortait pas du cercle toujours étroit des idées générales. Les ornements et les fleurs dont on la couvrait ne dissimulaient plus la monotonie de ses lignes. Cette symétrie rigide l’'empêchait de se plier à tous les souffles. Il fallut donc que le vers lyrique, comme celui des dialogues, perdit l'harmonie de ses contours, pour gagner de la souplesse et de la légèreté.

Nous ne savons guère quel fut le sort de toutes les innovations d'Euripide. Il est probable que l’art dont il avait fait usage dans ses Chants alternés disparut avant sa mort même, puisqu'on n’en trouve déjà plus de traces dans ses deux dernières pièces. Ainsi la tragédie continua d'employer les chœurs, qui lui devinrent de plus en plus à charge, et les Monodies, véritables solos de nos théâtres lyriques. Ces dernières, cependant, malgré la faveur qu’elles s'étaient conciliée dans l'esprit du public, n’eurent pas assez de force pour faire dévier tout le poème tragique et le transformer en opéra. Les Grecs ne connurent pas cette forme d’art qui nécessite une orchestration si compliquée. Ce fut le trimètre iambique qui, profitant de l’abaissement où était tombée la poésie orchestique, et de la difficulté d’exécution de la Monodie, finit par gagner peu à peu la place que l’une et l’autre perdaient dans le drame. Ce vers continua donc à être déclamé sur les scènes d'Alexandrie et de Rome, non pas seul encore, mais quand,

bien des siècles plus tard, la tragédie renaquit chez nous avec Corneille et Racine à une vie nouvelle et glorieuse, l’alexandrin, qui avait hérité des attributions du trimètre, n'avait plus à disputer la prééminence : il était le maître absolu du théâtre.

Vu et lu, en Sorbonne, le 12 décembre 1894, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris,

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