Texte de Dindorf-Mekler
4. Les deux premiers glyconiques riment ensemble, de même que dans la seconde couple de strophes éyé rime avec £yw. Le manuscrit écrit sur une seule ligne : {ox d'o'oy éy®, et &AXov d'aivov Éyw : la symétrie est frappante.
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Ces deux premieres strophes suffisent. Comment les pensées qu'elles contiennent y sont-elles développées? Je laisse de côté les consonancés et les coupes identiques qui doivent être rangées au nombre des arlifices extérieurs par lesquels les poètes faisaient toujours ressortir l’égalité rythmique de leurs compositions.
Chaque strophe est faite d’une phrase légère, aérienne, pleine de fins détails et de couleurs vives. Je ne dirai pas que les ornements dont elle étincelle s'opposent les uns aux autres, comme les perles d'un collier. Cette symétrie artificielle nuirait à la souplesse et à la grâce de son allure. Néanmoins cette strophe et l’antistrophe qui la suit, contiennent deux tableaux de dimension égale, qui se font pendant comme les deux faces d’un diptyque.
D'un côté est représenté un paysage, où s’ébattent des chevaux sur un sol crayeux, des vallées vertes où chantent les rossignols, des lierres sombres, des bois touffus, des arbres chargés de fruits sous un ciel lumineux et ensoleillé ; au milieu, Dionysos, le dieu des orgies sacrées folâtre avec ses divines nourrices.
De l’autre, fleurissent dans l’herbe humide les grappes du narcisse et le safran doré. Les eaux fécondantes du Céphise serpentent intarissables dans le large sein de la plaine; au centre sourit Aphrodite, la déesse aux rênes d’or, que le chœur des Muses environne.
Le parallélisme est parfait : les deux aspects du même site, empruntant leurs traits à la réalité et au rêve, se distinguent par un caractère différent, bien qu’ils soient identiquement composés. L'un est plus vivant, plus vigoureux, plus viril; l’autre, plus calme, plus gracieux, plus féminin.
La richesse et l’abondance du premier tableau sont personnifiés, pour ainsi dire, dans le dieu qui apparaît joyeux à la fin de la strophe, tandis que la déesse du second convient à la suavité mystérieuse et aux horizons indécis de l’antistrophe. Des deux côtés une troupe de femmes rehausse la majesté sereine de la divinité qu’elle accompagne: la similitude de l'intervention céleste est ainsi accusée par celle de leur charmant cortège.
Cet art exquis, maitre et conscient de ses forces, asservit sans violence la nature elle-même aux lois qu’il se crée. Aucun peuple n'a su, dans les œuvres de ses sculpteurs, de ses architectes ou de ses écri-
vains, revêtir d’une forme plus régulière l'expression des choses extérieures. Sa langue elle-même, production impersonnelle de ses efforts individuels, s’est toujours plu à opposer les idées entre elles, et à les tailler en facettes brillantes, qu’elle faisait miroiter dans chacune de ses phrasest. Pourtant les faits eux-mêmes s’enchaînent sans aucun ordre, et les choses sont jetées pêle-mêle dans la confuse immensité de l'univers; mais par une vision spéciale, les Grecs, en portant leurs regards curieux sur le monde, saisissaient sans effort le contraire de chaque objet: les idées ne défilaient pas une à une, elles se réfractaient par couples dans leur cerveau compréhensif. C’est ainsi que la symétrie devint chez ce peuple encore jeune la loi principale de ses créations artistiques. Ces deux strophes de Sophocle sont un monument de la perfection où cette loi pouvait les élever.
Que pouvait faire Euripide pour rivaliser avec la perfection de Sophocle? Sa situation était difficile. Sophocle avait inventé une sorte de développement adéquate à la forme qu'imposait la tradition: rien n’était plus logique ni plus adroit que de conduire ainsi ses pensées sur deux lignes égales, pour accuser l’équilibre rythmique des doubles strophes. Ce procédé était plus parfait que celui d’Eschyle. L'idée suivait les molles courbures de la forme, sans être violentée par elle, et le lien, bien que plus souple, continuait à réunir le sens et le rythme, sans serrer et sans froisser l’un contre l’autre ces deux éléments constitutifs du Stasimon.
Euripide alla encore plus loin. Comme cet inconstant génie tendait par nature à s'affranchir de toute contrainte, il rompit l'équilibre savant de la forme et du fonds qui donnait aux chœurs de Sophocle leur beauté souveraine. Il se plut alors à relier ses pensées par un fil léger, et à les enrouler, comme des fleurs un peu frêles, autour de la rigide armature de ses chants choraux. Elles dissimulèrent bien vite dans leur enchevêtrement l'appui qui les soutenait. L’œil ne vit plus
1. Étudier en particulier dans Kühner le jeu si délicat des particules dans la phrase grecque: (Ausführliche Grammatik der Griechischen Sprache, IL, 2, p. 785 et suiv.)
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que la grâce de leurs guirlandes et la flexibilité de leurs tiges. Toute symétrie fut détruite: point de lignes droites ni de dessin précis, mais l'esprit du spectateur s’inquiéta peu de ce désordre, tant il avait plaisir à suivre et à démêler l’entrelacement confus de ces frondaisons folles.
Était-ce un progrès? Assurément non. Les Athéniens de la seconde moitié du v° siècle pouvaient être séduits par le charme fluide de cette poésie, ils pouvaient en admirer les fins détails, la sinueuse allure, les jolis ornements, et jusqu’à cet air négligé qui convient tant à ses caprices, mais ils avaient le jugement trop ferme pour se laisser fasciner par cet attrait subtil sans jamais se ressaisir. Euripide, on le sait, a peu réussi au théâtre pendant sa vie; rien n'empêche de croire que ses Stasima nuisirent à ses trimètres.
Il donnait tous ses soins à ses acteurs et négligeait ses choreutes. Le premier Épisode de l'Électre, par exemple, charme toujours par sa nouveauté; on est surpris agréablement de voir la tragédie grecque prendre cette couleur champêtre et se couvrir un instant, comme une idylle, des vêtements d’une paysanne. Euripide, qui a tout osé, fut bien inspiré quand il fit entendre sur la scène attique le bruit assoupi des fontaines aux premières lueurs de l’aurore. On est intéressé par le spectacle de la noble fille d’Agamemnon, déchue de sa splendeur accoutumée, qui, la tête chargée d’une urne vide, va puiser de l’eau près de sa rustique cabane. La fortune a toujours aimé les revirements soudains, et l’on ne peut en vouloir à un poète ancien de nous avoir montré que de son temps elle n’épargnait pas les familles héroïques. Le Laboureur, l’adroupyéc, l'homme qui vit du travail de ses mains, n’est pas déplacé aux côtés d’Électre : l'habitude qu’il a de supporter la pauvreté donne une leçon à l’impatience de sa compagne, et la chasteté de ce rude paysan est une sévère critique de la corruption des citadins.
Ainsi conçue, la tragédie grecque côtoyait la vie quotidienne; elle abandonnait les horizons élevés et se contentait des perspectives plus calmes de la plaine. Ce changement, légitimé par la vie nouvelle qui anima la tragédie, ne pouvait guère s’accomplir sans violence. Ce poème, tel qu'Eschyle l'avait compris, affectionnait les situations dramatiques; il ne se développait à l’aise que dans les vastes ordon:
nances des chants choraux. Ainsi rabaissé et humilié, à quoi pouvaient lui servir ses cothurnes, ses masques et surtout ses quinze personnages de l'orchestre? Là était la difficulté. Euripide, malgré toute la souplesse de son génie inventif, ne sut pas toujours la vaincre.
Il se produisit donc une sorte de rupture entre l'élément tragique des jambes et l'élément lyrique des Stasima. C'est ainsi qu'après cet Épisode, si peu éloigné par le ton de la haute comédie, le chœur se
met à chanter tout à coup les vers qui suivent :
ÉLecrre : : 432-41 — 44a-5r.
STROPHE. ANTISTROPHE
Khetvat väes, a mor’ Eubate Toclav Nroñèes d'Edécidus dura Airoïsat Trois dueTptors ÉSETUOIS “Hyaicrou ypvsiwv dapévwy réprousat yopods Leta Nrpriwy, péybcus domioTäy Éses2v TevyEwY (yo plhavhos Érahhe deh- dvx re IAtov dvd re mov pis Towpas xvaveLÉS os pväs "Osoas lesàs vérac EtALSOGULEVOS, Nous cxomids 7’ ropebwvy Tov täç Péridos êperhdyutots, ÉVO& ratno 200p0v &Aux rodGv ’AytAt irnétag tpéger EAA “MD cs by ’Ayapéuvovt Towias Oéridos sivdAtoy Yévev, ènt Ztpouvridas dutdc. Taxümod oÙnov "Atpeldats.2 |,
Le saut d'idées est extraordinaire : d’une scène d'intérieur, où nous entendons Électre reprocher au Laboureur d’avoir invité deux hôtes, quand il n’a rien à leur donner, nous passons à la description de la flotte grecque, qui lève l’ancre, avec Agamemnon et Achille, pour faire voile vers Troie. Il faut être habitué à la marche irrégulière de la pensée euripidéenne, pour ne pas être déconcerté par un pareil écart. Je sais bien que l'antique Pégase avait des ailes, et qu’il volait plutôt qu'il ne courait, mais son humeur vagabonde devait être maîtrisée par celui qui le montait. Il est probable, en effet, que la foule au
1. Texte de Weil. Je me contente de citer deux strophes, car pour arriver à l'endroit où ce Stasimon est soudé avec le drame, il faudrait aller jusqu’à l’épode.
2. Rimes: Nnprôwv = reuyéwv, av& Te —Ënalke, mais dans ce verbe la longue répond à deux brèves de l’antistrophe.
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théâtre avait peine à le suivre dans ces moments-là, et qu'après les derniers iambes de l'acteur elle n'entendait pas, sans quelque surprise, les premières paroles du chœur.
Ge Stasimon n’a donc aucun rapport avec la scène qui précède, et il ne se rattache que par un lien très artificiel à l’action générale, On est précipité dans un courant d'idées nouvelles, et le poète ne se donne pas la peine de trouver une transition. Il est vrai que le sujet de ses chants, aussi connu qu'il était imprévu, pouvait être écouté d’une orcille distraite: le public comprenait toujours assez les vers des choreutes, pour ne pas perdre un instant le fil ténu des pensées qu'ils expriment.
Elles se suivent à l'aventure : les chœurs des vaisseaux qui dansent sur les flots amènent les chœurs des Néréides, qui dansent autour d'eux. Survient brusquement une bande de dauphins, qui se jouent dans les vagues, à portée des trirèmes; puis comme il faut arriver à nommer le chef de tous ces navires, on mentionne Agamemnon, le seul personnage qu'il faudrait citer, puisque c’est le seul qu'’ait tué Clytemnestre. Par une bizarrerie qui lui est habituelle, Euripide n'insiste pas sur le chef de la flotte, tandis qu’il donne une importance considérable au fils de Pélée, Achille, qui ne la commandait pas. C'est que ce guerrier éveillait dans l'esprit le souvenir de mille légendes toujours précieuses pour un écrivain en quête de développements faciles. Il n’oubliera donc pas, pour commencer, le rédac oxic d’'Homère, qu’il modifie assez maladroïitement, suivant les besoins de son vers. — On arrive ainsi, non sans quelques cahots, à la fin de la strophe. %Æ
Que contiendra l’antistrophe qui puisse répondre symétriquement aux détours et aux crochets d’une pensée si capricieuse? Le procédé de Sophocle ne pouvait plus trouver son application. Euripide le délaisse sans aucun scrupule. Achille va lui fournir la matière de tout ce qui suit, jusqu’à l’épode. Ce guerrier avait reçu, quand il quitta la Thessalie, une armure divine, que Vulcain lui avait forgée sur une enclume d'or. Les Néréides la lui portèrent. Les différentes étapes de leur voyage sont énumérées avec complaisance, et bon gré mal gré, il faut qu'après elles les spectateurs les parcourent une à une. Elles quittent les rivages de l’Eubée, franchissent le Pélion, les retraites
sacrées de l'Ossa, les times que fréquentent les Nymphes, arrivent enfin chez le centaure Chiron, maître d'Achille aux pieds rapides, ce vaillant allié des Atrides. C’est par le dernier vers, et surtout par le dernier mot, que cette antistrophe se rattache au drame. Il est inutile de remarquer combien ce lien est fragile.
Ainsi l'harmonie qui résultait de l'identité du rythme et du parallélisme des idées, est remplacée par une succession un peu confuse de détails brillants, légers et sonores. L’imagination de l'écrivain, familiarisée dès son enfance, par la lecture du vieil Homère, avec les traditions fabuleuses de la Grèce, choisissait dans leur foule bigarrée celle dont les couleurs attiraient un:instant son humeur blasée et inquiète. Rien n’arrêtait aussi facilement son inconstance qu'un éclat fugitif, une rareté gracieuse, un reflet chatoyant. Au fond, peu lui importait que le tableau fùt bien composé, pourvu que la trame de ses pensées serpentât avec aisance dans l’espace restreint de ses strophes. Il ne donnait pas assez d'attention lui-même aux images qui lui venaient à l'esprit, pour que la peinture qu'il en faisait n’eùt pas souvent, à cause de ses lignes fuyantes, la vague indécision des songes.
Ce qui manque le plus à cette poésie, c’est l’ordre. On ne sait jamais, en commençant une strophe, où elle aboutira. Quand disparaît et s’efface le pays que l'on quitte, on ne peut prévoir quel sera le prochain rivage : le navire vogue au hasard; aucune main ferme ne le dirige; tous les vents ont prise sur lui; le moindre souffle le fait dévier.
Cette incertitude a ses dangers. Il est bon que la pensée d’un auteur, surtout dans un poème d’une tenue si majestueuse, aille droit au but qu'elle s’est fixé, sans s’arrêter à tous les détours, à toutes les fleurs du chemin. Ici, en particulier, on est surpris de rencontrer dans les eaux de la flotte grecque cette bande de dauphins qu’attirent, nous dit-on, les sons et la mesure du rptmpabhns. Il importe peu que ces poissons aiment la musique, si leur escorte de fantaisie ne convient pas aux trirèmes héroïques autour desquelles il se jouent en plongeant. On sent trop que la raison de leur intervention subite n’est qu'un prétexte amusant, et qu'au fond Euripide n’a pu résister au désir de les peindre dans son tableau, parce que leur corps luisant et
sombre faisait une jolie tache au milieu des eaux bleues et de l’écume blanche.
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DU NOMBRE DES STASIMA DANS LES TRAGÉDIES GRECQUES. LES HYPORCHÈMES ET LES PÉANS.