‹ Théorie des formes lyriques de la tragédie grecqueChapitre 96 sur 230 · LES STROPHES QUI SE RÉPONDENT A DISTANCE · texte numérisé non relu

LES STROPHES QUI SE RÉPONDENT A DISTANCE

On connaît ces vers d'Horace, qui ont servi de règle à notre tragédie

classique :

Neve minor neu sit quinto productior actu Fabula, quae posci vult et spectata reponi”.

Ce précepte, accepté aveuglément par Sénèque, était encore étranger aux traditions véritables du v° siècle. «Dans les pièces des grands poètes d'Athènes, on trouve assez souvent, il est vrai, quatre grands morceaux du chœur, une Parodos et trois Stasima?, placés entre cinq parties réservées aux acteurs, ou à l’action proprement dite, cinq actes, comme s’exprimaient les Latins; mais un grand nombre de tragédies sont autrement divisées 8. »

C'est ainsi que l’Œdipe-Roi, regardé universellement par les modernes comme le chef-d'œuvre classique du théâtre grec, est une pièce de quatre Stasima. Elle est donc composée d’un xpékoyos, de quatre èrersédta et d’une #£odoç. Si l’on regarde chacune de ces parties comme l'équivalent d’un acte moderne, l'OŒdipe-Roi est une tragédie en six actes. De plus, quand on compare la longueur respective de ces éléments, on est surpris de leur inégalité. Le quatrième Épisode, en effet, a soixante-quinze vers, le second environ cinq fois plus, et l’'Exodos est aussi longue qu’un acte de Corneille ou de Racine. On est donc encore très éloigné de la symétrie de notre tragédie française,

1, Ad Pisones, 189 sq.

2. Cette régularité est surtout remarquable chez Eschyle. Toutes ses tragédies, sauf les Euménides, contiennent trois Stasima. Voir les Prolegomena de Westphal, p. 8 sqq., et comparer le tableau qui précède, p. 76 sqq.

3. H. Weil, La règle des trois acteurs (Revue archéologique, 1865, p. 33).

composée presque sans exceplion de cinq actes à peu près égaux, dont la réunion forme un total de quinze à dix-huit cents versr.

A l'époque de son plein épanouissement le drame grec n'était pas un poème régulier, fait d'après un modèle immuable, et la liberté créatrice de l'écrivain ne devait pas obéir aux prescriptions d'un système préconçu. Ge souci des proportions harmonieuses, qui a créé les lois de l'équilibre Iyrique, et qui s'est même fait sentir dans les Épisodes des pièces?, a été abandonné avec raison dans leur construction générale. Le Stasimon suivait un progrès de l'action, mais l’action ne progressait pas à des intervalles égaux : les accidents de la vie humaine, les douleurs qui l’abattent, les joies qui la relèvent, n'arrivent ni en nombre régulier, ni à époque fixe; aussi les Épisodes qui se terminent avec chacun de ces événements imprévus ont-ils une étendue et un nombre variables. C'est pour cette raison que certains actes n’ont que quelques vers, et que certaines tragédies contiennent un, deux, trois, quatre et même cinq Stasima.

Cette variété n'était pas plus limitée au nombre qu'au caractère de cette partie lyrique. Sans doute le ton en était généralement grave et réfléchi, mais outre qu'il est impossible de résumer en une formule ce que ce chant choral exprime, la tragédie employait aussi des Stasima joyeux. L'Hyporchème était parfois intercalé entre les différents Épisodes, de même que le Péan.

C'est pour cette raison qu'il n’est pas toujours facile de préciser le nombre des Stasima du poème tragique, parce qu'on hésite souvent à regarder comme tels plusieurs morceaux d'un caractère particulier. Il se peut donc que j'aie rangé parmi les Stasima véritables quelques chants que d’autres en distinguent. Pour mettre tout le monde d'accord, certains Allemands prétendent que ce sont des Stasima hyporchématiques. Ces incertitudes se renouvellent dans l'étude des Péans tragiques. Tiennent-ils lieu de Stasima et séparent-ils un acte d'un autre) Avouons que nous n’en savons rien. Pourtant je crois qu'il est permis

1. Cinna, 1780 vers: 1" acte, 354; a°, 354; 3°, 368: 4°, 348; 5°, 360. — Phèdre, 1654 vers : 1° acte, 366 ; 2°, 370; 3°, 264 ; 4°, 3a6; 5°, 398.

2. Je pense surtout ici au travail si précis et si lumineux de H. Hirzel, De Euripidis in componendis diverbiis arte, Lipsiae, 1862. — Quant à ce que les Allemands ont appelé de nos jours la grosse Responsion, inutile de dire que je n'y crois guère. Se rappeler la plaisante critique qu’en a fait Zielinski, op. cit., p. 387 sqq.

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d'estimer que tout chant orchestique jouait le rôle de Stasimon, s’il avait une certaine étendue.

Si des raisons d'esthétique, en effet, poussaient les écrivains à couper leurs trimètres par les chants des chœurs, ces mêmes chants étaient encore indispensables aux représentations matérielles des pièces sur les théâtres anciens. Les tragiques n’ont jamais disposé que de trois acteurs; chaque acteur avait à jouer plusieurs rôles dans le même drame:. Il fallait à chaque instant que le protagoniste et ses camarades changeassent de masque et de manteau. Un chant orchestique leur en donnait souvent le temps, de quelque caractère qu’il pût être. Il n'était pas nécessaire qu’il fût très long.

Quelquefois aussi l'absence de rideau nécessitait un repos momentané de l’action pendant lequel un ordre était censé s’exécuter, où un événement important s’accomplir. C’est pendant un Stasimon que le gardien, sur l'ordre de Créon, s'empare d’Antigone, puisqu'il revient avec elle aussitôt que le chœur se tait, tandis qu’un Péan dans l'Œdipe-Roi permet d'aller chercher le berger qui va révéler au roi tout le secret de sa naïissanceë.

Dans ces deux intermèdes musicaux, Sophocle concilie, dans un style élevé, ses exigences d’artiste et de poète lyrique avec les nécessités scéniques du théâtre athénien. C’est à ce dernier rôle que se réduisent de plus en plus les Stasima de son rival. On pourrait souvent les supprimer sans qu’un lecteur moderne s’aperçüût de leur disparition. Sur les scènes des modernes, Euripide ne s’en serait pas servi.

Ce qui constitue son originalité, si on le compare avec Eschyle et avec Sophocle, c’est surtout l'esprit d'analyse. « Euripide était observateur. Il l'était peut-être trop pour un poète tragique#. » Il se plaisait à étudier l'individu; il réussissait dans la description des détails; il s’y perdait même quelquefois. Ses drames manquent souvent d'unité parce qu'il

1, Remarquer que le nombre des personnages s’accroît avec le temps, en suivant une proportion régulière. Il y en a 3 dans les Suppliantes d'Eschyle, 4 dans les Perses, et 5 dans les Sept; 6 dans l’Agamemnon, 8 dans l’Ajax, l’Œdipe-Roi et l'Œdipe à Colone ; 10 dans l’Oreste, et enfin 11 dans les Phéniciennes et le Rhésos. — Ne pas oublier que le Rhésos est deux fois plus court que les Phéniciennes.

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