CHAPITRE PREMIER
NOTIONS GENERALES
JLrtlcle premiei*. — Biiréreiices entre la poésie
et la prose.
La poésie se distingue de la prose, non seulement par la forme, style et vers, mais encore par les idées mises en œuvre et les facultés mises en jeu.
Opposition dans les idées. — Quant au fond, Aristote, dans sa Poétique, a tracé nettement la limite entre Tune et l'autre. Comparant l'épopée et rhîstoire, il n'admet pas qu'elles diffèrent par la présence ou l'absence du vers ; car « on pourrait, dit-il, mettre en vers les récits d'Hérodote, ils n'en seraient pas moins de l'histoire avec les vers que sans les vers ». Il trouve la différence essentielle dans ce fait que la première a pour objet le possible, l'idéal (oTaSv Y^vciTo), et la seconde le réel (xà '^t'ib\kt^:f) (i). Lia, en effet, est la démarcation profonde entre la
(i) Poétique^ ch. ix, § i.
poésie et la prose. L'une est exclusivement chose d'art; l'autre est un instrument de précision. La première a une fin désintéressée : elle nous charme ; la seconde a un but pratique et utilitaire : elle nous instruit; l'art s'y ajoute par surcroît, comme les ciselures et la damasquinure sur une épée, mais l'épée n'en reste pas moins une arme de combat.
Si nous prenons l'exemple cité par Aristote, le poète épique part d'un événement authentique, ou cru tel, la guerre de Troie; mais, autour de cette donnée, il brode des faits vraisemblables, sans s'occuper s'ils sont arrivés. Il imagine également des personnages, ou, si ces personnages ont existé, il leur prête des sentiments, des discours et des acles de son invention, mais toujours en rapport avec leur caractère. Ensuite, il s'intéresse à ses créations et cherche à exciter notre sympathie pour elles : dons d'imagination et d'émotion, voilà les deux facultés qui font le poète. La raison n'intervient que comme régulateur, sous la forme du goût et du bon sens, pour l'empêcher de tomber dans le bizarre et l'invraisemblable.
L'historien, au contraire, est tenu de n'enregistrer que les faits dûment constatés. Ses personnages ont eu une existence réelle; il doit s'efforcer de saisir leur caractère, de l'expliquer, sans le modifier. Il reproduit leurs discours tels quels, sans y rien changer (i). Juge impartial, il se tient en garde contre l'imagination et la sensibilité, qui sont portées à altérer la vérité. L'art, chez lui, consiste surtout à choisir les faits significatifs et importants, à les grouper,
(i) Du moins dans la conception moderne de l'histoire; car les anciens notaient pas aussi exigeants que nous, sur ce point.