DIFFÉRENCES ENTRE LA POÉSIE ET LA PROSE
à les éclairer les uns par les autres, à chercher les causes cachées des événements et à en dégager les lois. Intelligence et raison sont donc les facultés maîtresses de l'historien.
Opposition dans le style. — Cette opposition
dans le fond entraine une opposition non moins marquée dans la forme : aux genres en prose con* vient une élocution sobre, simple, précise et claire; le style de la poésie est généralement plus chaud, plus coloré.
Nous disons : généralement; car, ici, comme ailleurs, il n'y a pas de distinction bien tranchée. Au théâtre, si la tragédie est en vers, notre drame moderne, plus bourgeois, est en prose. Molière emploie l'alexandrin dans le Misanthrope^ et abandonne le vers dans VÂ^are; car la comédie, par son caractère réaliste, se tient sur la frontière de deux mondes : celui de Timagination et celui de l'observation. A leur tour, les comédies de Molière, écrites en vers, et les Epîtres de Boileau, ont un style infiniment plus uni et moins riche que certaines pages des sermons de Bossuet, toutes reaplendissantes de poésie et toutes vibrantes de lyrisme. Ainsi le veut la loi de Téternel rapport entre la pensée et le style qui en est l'expression : des idées communes appellent le langage courant de tous les jours, tandis que l'émotion, inséparable d'une certaine élévation de pensée ou de sentiment, se traduit naturellement en images grandioses et en périodes rythmiques, voisines du vers.
Jamais, en effet, dans l'art d'écrire, une faculté ne s'exerce isolément et indépendamment des autres. Elle est dominante, jamais exclusive, même dans les œuvres de science et de logique, telles que l'histoire ou l'éloquence. Des faits ou des idées se
présentent, qui excitent la sensibilité et enflamment l'imagination : rien d'étonnant si, alors, le style prend une allure et une couleur poétiques. Cela nous explique que les prosateurs du dix-neuvième siècle, et surtout les romantiques, aient employé fré- a quemment la langue et l'harmonie de la poésie. \ L'imagination et la sensibilité régnent alors en souveraines. Au contraire, le dix-septième siècle et le ,
dix-huiiième, deux époques de raison et de bon sens, ,
s'efforcent de conserver à la prose son caractère , propre de simplicité et de clarté. I
Le vers. — Cependant, malgré l'opinion d'Arîs- | tote, qui en a jugé moins en lettré qu'en philosophe, [
et a envisagé la question par le dedans plutôt que par le dehors, le vers est un élément constitutif de la poésie. Forme rythmique et musicale de la pensée, il n'est pas un accessoire. Si les Grecs, peuple artiste au premier chef, l'ont employé, c'est qu'il est, par excellence, l'instrument poétique et l'expression naturelle d'une certaine émotion, d'un certain état de la sensibilité. Il est à mi-chemin entre la prose et le chant ; le chant, si puissant pour traduire les sentiments de l'âme que les Grecs l'associèrent souvent aux paroles. L'émotion, absente dans le récit, en prose, de la bataille de Salamine, par Hérodote, a emprunté le rythme du vers dans la même narration, si pathétique, que nous offrent les Perses d'Eschyle. Voilà pourquoi encore Michelet, historien comme Hérodote, mais homme d'ardente sensibilité, touche souvent, dans son style, à la haute poésie. Certaines de ses phrases ont le mouvement lyrique, quand elles n'ont pas le coloris épique.
Au surplus, le vers, par son rythme fixe et arrêté, est le conservateur de la pensée ; on ne peut altérer