CHAPITRE IX
Les récompenses factices seraient superflues dans les cas où la récompense naturelle est suffisante pour produire l'effet désiré. *
Je range dans cette classe toutes les inventions dans les arts qui s'appliquent à l'usage des particuliers. L'inventeur trouvera dans le commerce une récompense naturelle exactement proportionnée à l'utilité de sa découverte. Après le plus mûr examen, le souverain ne saurait trouver une mesure aussi juste que celle-là. Tout ce qui appartient au gouvernement , c'est d'assurer à l'inventeur la totalité des fruits de son industrie, et c'est ce qu'on fait par un privilège exclusif, accordé pour un certain temps. Nous en parlerons ailleurs plus en détail.
Il y a quelques années que le parlement britannique accorda trois mille livres sterling à un médecin pour la découverte d'une teinture jaune. Cette gratification n'était pas blâmable ; mais étaitelle nécessaire ? Toute découverte dans les arts ne peut avoir de mesure plus exacte de son utilité
que son succès dans le commerce. Une somme fixe était donc une perte pour l'inventeur ou pour l'état ; pour Tinventeur, si elle était moins que ce qu'il eût gagné par un privilège exclusif; pour l'état, si elle était plus. En un mot, partout où les patentes d'invention sont établies , la récompense factice serait ou mal fondée ou superflue '. Je parlerai ailleurs des encouragements à donner aux arts et aux sciences : je me borne à dire ici que plus 'leur culture est avancée, moins il est nécessaire de se mettre en frais pour la soutenir. En Angleterre , par exemple , assurer à un auteur le droit de propriété sur ses ouvrages, c'est lui
' Le parlement britannique a accordé , en deux fois , vingt mille liv. sterl. au docteur Jenner, l'illustre inventeur de la vaccination. — C'était peut-être plus à titre d'indemnité que de récompense , au moins de récompense proportionnée au service : je dis indemnité , parcefjue les travaux, les recherches, les correspondances, le temps employé à écrire , à instruire , à établir son nouveau système , étaient autant de sacrifices des profits de sa profession. Sa découverte l'appauvrissait au lieu de l'enrichir. — Le trait le plus honorable, dans les annales des sciences, est la liberté avec laquelle les médecins 5 dans toute l'Europe, ont encour;igé ime découverte qui retrancluiit imc des branches les plus considérables dv leur revenu. Quand vcrra-t-on les hommes de loi rivaliser avec eux pour découvrir et pour propager le syslèmc de procédure le plus • xpéditir et le plu^ siuM'lc ?
assurer une recompense proportionnelle au service qu'il rend, au moins dans toutes les In-anches où il y a un nombre suffisant d'amateurs. Il n'y a point de protecteur tel (jue le public : et sa protection a un avantage décidé sur toutes les autres; elle honore infailliblement ceux qui la reçoivent.
.le n'appliquerai pas des principes sévères aux récompenses assez peu splendides fondées en quelques états pour la poésie. Il est des nations où le goût de la littérature est si peu commun, que le souverain lui doit des encouragements et des distinctions. Mais en considérant l'attrait naturel de la poésie pour l'homme né avec ce talent, la prompte réputation qu'elle procure, et le profit qu'il en peut tirer , surtout dans la carrière dramatique , on voit qu'elle ne manque pas de récompenses naturelles, et qu'au moins il faut songer avant tout au département des sciences oii les premiers abords sont repoussants , cL dont l'utilité est incontestable. Le bonheur de la vie dépend de l'exactitude de nos connaissances et de la droiture de notre jugement; or la poé.sie n'a pas une tendance bien directe à produire cette exactitude et cette droiture d'esprit. Qu'on cite un exemple d'un préjugé nuisible qu'elle ait combattu, j'en citerai mille oi^i elle n'a fait que les servir et les fortifier. Homère est le plus grand
76 RUCOMPENSES SUPERFLUES.
des poètes : quelle place peut-on lui donner parmi les moralistes'? Y a-t-il beaucoup à profiter a l'imitation de ses dieux ou de ses he'ros? Je le répète, je suis loin de condamner les prix de poésie par lesquels on excite l'émulation de la jeunesse ; je voudrais seulement que les études sérieuses et vraiment utiles obtinssent des encouragements proportionnels.
' Ne prêtons pas une intention morale à Homère : laissons cette pédanterie à ses commentateurs ; mais le poète qui peint avec tant de force et de vérité les passions des hommes et leurs tragiques résultats a servi la morale sans y avoir pensé. Les Grecs d'aujourd'hui ne peuvent-ils pas voir dans ce magniflque drame ce qu'ils ont à craindre de la discorde et de l'ambition de leurs chefs ?
Quidquid délirant reges plectuntar Achivi. M. Benlham est peut-être trop sévère pour la poésie : elle me paraît, dans l'ordre des plaisirs de l'esprit, le premier par lequel les nations grossières prennent leur élan hors du monde matériel, et s'élèvent aux autres développements de l'inlclligence. Au règne de l'imaginalion succède ordinairement celui de la philosophie.