‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 25 sur 110 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

RÈGLES DE PaOPORTIOS POIR LA RECOMPENSE.

Le plus ou le moins n'est j^as à beaucoup près de la même importance dans les récompenses que dans les peines. Mais il s'en faut bien qu'on ne puisse négliger les proportions impunément. L'effet de toute erreur à cet égard est d'aug- , menter le prix des services, ou d'en diminuer la valeur , ou d'attirer trop de concurrents dans des carrières moins utiles, aux dépens de celles qui le sont davantage.

RÈGLE I. La valeur totak: de la récompense tant naturelle qu'artiflcielle doit surpasser les frais et les inconvénients du service.

RÈGLE II. La récompense factice doit être d'autant moins considérable que les récompenses naturelles le sont davantage.

Ces deux règles présentent trois points à observer : 1° les désavantages naturels du service en question; 2° ses récompenses naturelles; 3° les rabais plus ou moins cachés <jui allèrent, dans

-yS RKGLES DE PROPORTION

bien des cas, la valeur apparente de la récompense.

1° Les désavantages naturels d'un service se réduisent aux chefs suivants : l'intensité du travail , — le malaise ultérieur qui peut résulter de sa nature particulière, — le danger physique, — les dépenses ou autres sacrifices qu'il a fallu faire pour se mettre en état de l'exercer , — le déshonneur qui peut s'y trouver attaché , — les inimitiés particulières auxquelles il expose. Le prix des différents métiers se règle naturellement sur ces circonstances combinées '.

Qu'un service soit plus ou moins cher , c'est l'affaire des particuliers qui en ont besoin. La concurrence entre les demandeurs et les fournisseurs met tous les prix sur un pied convenable. Il suffit que les demandes soient libres et notoires. Aider, s'il le faut, à cette notoriété , et maintenir la liberté réciproque de ces transactions, c'est tout ce que le souverain doit faire.

2° Les récompenses naturelles sont sujettes à cire insuffisantes par rapport aux services dont l'utilité est pour tous, sans concerner aucun individu plus qu'aucun autre : tels sont les emplois

' Voyez Richesse des JS'adons , liv. 1, ohap. x. Toutes les rirconslances dans la nature des occupations qui font varier le prix du trav.iil y sont analysées avec la sagacité qui caractrrise le père de l'économie piilitiqne.

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jiiiblics; mais les emplois publics onl aussi leurrécompense naturelle en honneur, en pouvoir, en moyen de servir ses amis et de mériter la bienveillance générale. Si ces récompenses suffisent, il n'en faut point d'autres. Les Vénitiens ne payaient ni leurs ambassadeurs, ni plusieurs autres grands officiers de Tétat. On voit de même en Angleterre beaucoup d'hommes opulents ou aisés se charger de différentes fonctions publiques , comme celles de shérifs et de juges-de-paix., sans autre prix que la considération qui leur est attachée , et la jouissance du pouvoir.

3° J'ai dit que , dans l'estimation d'une récompense , il fallait avoir égard aux circonstances qui en diminuent la valeur. Est-elle en argent, il se peut que le service entraîne des frais, des sacrifices pécuniaires, qu'il soumette l'individu à des inimitiés personnelles, ou qu'il lui imprime une espèce de tache. Est-elle en honneur, elle peut être onéreuse sous le rapport de la fortune , soit par un nouvel état dont il faut soutenir la dignité, soit par la nécessité de renoncer à des carrières lucratives. Après tous ces rabais , une récompense, grande en apparence , se trouve souvent nulle en réalité, et même quelquefois négative.

En Angleterre , où il n'y a point proprement de partie publique , plusieurs délits qu'aucun individu n'a intérêt à poursuivre resteraient impunis.

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Qu'a-t-on fait pour y remédier? la loi offre dix, quinze ou vingt livres sterling , à prendre sur le délinquant, à quiconque veut se charger de la poursuite. Les frais de cette poursuite montent à trente , cinquante , cent livres sterling : ils ne sont remboursés qu'en cas de réussite , et pas même dans tous les cas. Et après cela, on s'étonne que tant de personnes se refusent à une fonction si coûteuse et si onéreuse à tant d'égards! Ajoutez que ce service demandé par les lois, ce service nécessaire , loin d'être honorable , est soumis à un préjugé flétrissant.

On aurait bien plus de succès si à l'offre insidieuse d'une récompense on substituait celle d'une simple indemnité. Supprimez l'offre déshonorante, et le déshonneur cessera. Qui sait même si l'honneur ne viendrait pas au secours des lois, dès que la circonstance qui le choque serait bannie ?

Je vais citer un autre cas oij une récompense douteuse se trouve mal à propos précédée d'une dépense certaine. Une idée nouvelle se présente à quelque fabricant, à quelque artiste. Sachant que la loi accorde à toute invention un privilège pour en recueillir exclusivement les fruits, il jouit d'avance de tout ce qu'il espère, et il travaille. Après avoir consumé une partie de sa fortune et de sa vie, il a enfin conduil son invention :\ son

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point de niatiirilé. Il va, plein de joie, dans un bureau public demander sa patente. Mais là, que trouve-t-il? des commis, des hommes de loi, des olficiers de Tetat, qui doivent jouir avant lui des profits de son industrie. Ce privilège, qu'on feint de donner, se vend pour cent ou deux cents liv. sterling; avance fort au-dessus des facultés d'un grand nombre d'artistes. Voilà un piège que la loi, ou plutôt l'extorsion qui a acquis force de loi, tend à l'industrie inventive. C'est un impôt sur le génie, qui a peut-être coûté à la nation des sommes immenses.

RÈGLE III. Lorsque le service est susceptil)!e de degrés en quantité ou en qualité, attachez à chaque scvTice un degré correspondant d'avantage.

C'est-à-dire, la valeur de la récompense doit aller pas à pas avec la valeur du service. Cette règle est plus souvent observée pour les récompenses que pour les peines. Qu'un homme vole du blé, la peine n'est pas plus grande pour dix boisseaux que pour un seul. Mais qu'on donne une prime pour l'exportation des grains , la prime sera exactement proportionnelle à la quantité exportée. Pour être conséquent en matière de législation, l'échelle devrait être aussi régulière dans un cas que dans l'autre.

L'utilité de cette règle est invariablement dé-

montrée par la différence qu'on observe dans le produit du travail, entre les ouvriers payés à la journée, et payés à la pièce. Qu'on ait à creuser un fossé d'une dimension donnée , et qu'on le partage entre des ouvriers à la tache, et des ouvriers à la journée, le résultat n'est pas difficile à deviner.

Les motifs du travailleur à la pièce sont l'espérance et l'émulation; le travailleur à la journée n'a guère d'autre motif que la crainte ; la crainte d'être renvoyé dans le cas d'un degré manifeste et extraordinaire de paresse.

Il faut toutefois observer qu'il est des travaux oii l'on ne peut pas adopter la méthode du paiement qui promet la plus grande quantité de travail: on aurait trop à craindre la négligence et la précipitation. Cette méthode n'est sûre que dans le cas où la nature de l'ouvrage est telle qu'il porte sa preuve avec lui .

La valeur de la récompense peut croître et diminuer en certitude aussi bien qu'en grandeur. Le service dépend-il des efforts soutenus de l'aspirant, il faut qu'à chaque effort la récompense lui paraisse devenir plus certaine.

Arran;;ez les choses de façon qu'il se mêle toujours quelque inquiétude à ses espérances; qu'il y ait assez de crainte de ne pas réussir pour le tenir en haleine , assez, de probabilité de succès

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pour ne pas le décourager : ses efforts seront poussés au plus haut degré d'intensité que ses facultés admettent. Pour atteindre à ce but, il faut proposer la récompense à deux personnes à la fois, de façon qu'elle soit, non pour tous les deux, mais pour celui-là seul qui aura le mieux réussi. Telle est ridée analytique de V émulation, moyen dont la puissance ne peut être méconnue de personne.

RÈGLE IV. Deux services étant en concurrence, la récompense pour le plus utile doit être la plus grande ,au point de le f;iire rendre par prét'érence à celui qui l'est moins.

Je connais tel pays où les choses sont arrangées de façon qu'il y a plus à gagner à construire un vaisseau sur le modèle ancien qu'à en inventer de meilleurs, à en prendre un qu'à en bloquer cent, à piller sur mer qu'à y combattre , à tordre les lois établies qu'à les faire exécuter, à clabauder pour et contre les ministres qu'à montrer des moyens de perfectionner la législation. Avouons pourtant qu'il est tel de ces abus dont le remède n'est pas facile à trouver.

Que faut-il pour qu'il y ait concurrence entre deux services? que l'individu ait la faculté de rendre l'un ou l'autre , sans pouvoir les rendre tous les deux.

Dans la guerre de l'Angleterre contre ses colo-

nies, il se trouvait plus de cent vaisseaux dans une rade des provinces révoltées : il importait d'autant plus de les y tenir renfermés que plusieurs cl aient chargés de provisions de guerre. Un capitaine anglais reçut la commission de les bloquer. Il se souvint du proverbe: « Deux oiseaux en cage » valent mieux que cent dans les bois. » Que fit-il ? il s'éloigna assez pour donner à ces vaisseaux l'espérance de s'échapper. Dès qu'ils furent sortis de la rade ,.il revint sur eux, en saisit une demi-douzaine, et les autres s'en allèrent à leur destination. Je ne garantis pas la vérité de l'anecdote ; mais fût-elle fausse , elle servirait comme apologue pour justifier la règle que j'ai posée. Voilà un des effets de cette prodigalité inconsidérée qui accorde, sans distinction, aux capteurs le produit de leurs captures.

Autre exemple. A-t-on du crédit , on se fait donner une frégate légère pour aller en course. Commander un vaisseau du premier rang , c'est un pisaller. D'oij vient cela? c'est qu'on a mis la cupidité aux prises avec la gloire. Il y a sans doute de grandes âmes qui résistent à la séduclion; et, de plus , il y a dans la marine anglaise un sentiment général d'honneur qui consulte l)icn plus le devoir que l'intérêt. Mais il n'importe pas moins au législateur d'écarter tout ce qui peut les mettre en opposition. Ses succès seront d'autant plus sûrs

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tju il aura pris ses mesures sur la proportion moyenne des vertus humaines.

Il est vrai que la loi accorde aux capteurs de vaisseaux armes une récompense pécuniaire, mais la chasse aux colombes est encore plus avantageuse que la chasse aux aigles.

Le remède serait facile : taxez fortement le produit des courses lucratives, polir faire un fonds de récompenses en faveur des commissions dangereuses ou simplement utiles. L'ctaty trouverait le double avantage d'améliorer le service , et de faire des économies. Il est vrai que si l'on prenait cette taxe sur la petite part qui revient aux matelots , on refroidirait leur zèle : il ne faut rien retrancher dans leur loterie de la valeur des billets fortunés. Mais ce qui est vrai pour le vulgaire de cette profession ne l'est pas pour les officiers supérieurs, dont le rang doit élever les sentiments , qui ont de grandes espérances, et qui peuvent embrasser en idée un plus grand espace de temps , pour sentir l'utilité de confondre ainsi les intérêts de tous les serviteurs de l'état.

Dans le département de la Justice , le service de l'avocat et le service du juge sont deux services rivaux. En Angleterre, on ne prend les grands juges que dans l'ordre des avocats. Or, l'intérêt de l'état exige que le choix tombe sur les plus habiles, sur les plus célèbres, parceque de la réputation des

juges dépend l'opinion que chacun se forme de sa sûreté. Plus les talents d'un avocat Félevent au-dessus de ses collègues, plus il est à souhaiter qu'au lieu de plaider il soit appelé à juger; car à proportion de sa prééminence, il devient utile comme juge , et dangereux comme avocat. Plus le titre d'un plaideur sera problématique, plus il aura besoin d'un défen -eur habile pour en pallier la faiblesse. Mais le talent qui rend l'avocat redoutable, tandis que , guerrier libre, il s'engage indifféremment pour ou contre , tourne à la sécurité publique, lorsque, assis sur le tribunal , il est uniquement voué au service de la justice , et la défend d'autant mieux qu'il a étudié tous les plans d'attaque dans le camp même de l'ennemi.

En Angleterre, les émoluments du grand chancelier sont évalués à dix mille livres sterling; ceux du chef juge du banc du roi, six mille; ceux du chef juge des plaids communs, cinq mille ': ceux du chef des rôles, substitut du chancelier, quatre mille, ceux du chef baron, président de la cour de l'échiquier, à peine autant; ceux des neuf juges appelés puînés , environ trois mille. Or, parmi

' Toutes ces évaluations sont plus ou moins fautives en détail , mais la justesse de l'arfjument ne dépend pas de leur exactitude.

Les salaires des neuf juges ont été augmentés. On leur a assuré des pensions de relraile.

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les avocats , il s'rii trouve toujours cinq ou six dont les profits moyens s'élèvent de six à dix mille livres slerlini^ annuellement. Tous ces avocats accepteraient bien les trois premières dignités de la justice , qui donnent ordinairement la pairie , mais ils dédaigneraient la charge de ']u^cs pûmes, attendu que leurs profits actuels sont doubles et triples: les avocats de la seconde classe, ayant l'espérance de succéder à ceux de la première , dédaignent de même ces charges subalternes. D'oi^i il résulte que les jurisconsultes de la plus grande réputation ne sont pas où il serait à désirer qu'ils fussent. Les seuls moyens de remédier à cet inconvénient seraient ou de hausser encore les émoluments judiciaires, ou de faire baisser les profits des avocats : objet désirable à plus d'un égard, mais qu'on ne peut atteindre que par la simplification des lois.

La profession d'ecclésiastique et celle de professeur rivalisent, dans la carrière des lettres, à peu près comme celle d'avocat et de juge dans la jurisprudence. Je ne veux pas tracer un parallèle odieux, en opposant un ecclésiastique inutile à un professeur occupé ; je suppose , au contraire, un homme d'église instruit comme il doit l'être, et je l'appellerai, avec l'abbé de Saint-Pierre , un officier de morale , un professeur qui a pour élèves une multitude de personnes de tout rang

et de tout âge. Le professeur en titre a pour élèves (les personnes choisies , dont le caractère doit influer sur celui de la masse géne'rale, les jeunes gens des premières familles par leur noblesse ou leur opulence, et de plus, tous ceux qui sont destinc's, comme ecclésiastiques, à être les précepteurs de la nation. L'âge où l'on étudie sous ces professeurs est l'époque la plus critique de la vie, la seule où il y ait quelque obligation de s'instruire, la seule où l'espjit puisse acquérir facilement l'habitude du travail et l'amour de la vérité. Tel est le rapport des services entre ces deux classes de fonctionnaires publics : voyons quel est le rapport de leurs récompenses.

En Angleterre, les émoluments des ecclésiastiques s'élèvent de vingt ou trente jusqu'à dix mille livres sterling de rente, tandis que ceux des professeurs, dans les chefs-lieux d'éducation, dans les universités , sont entre la centième et la Mngtième partie de cette somme. En Ecosse, les émoluments des professeurs sont à peu près sur le même pied qu'en Angleterre ; mais le plus riche bénéfice ecclésiastique y égale à peine le professorat le moins lucratif. Aussi, dit Adam Smith, en Angleterre, l'église ne cesse d'enlever les sujets les plus habiles aux chaires de professeurs, tandis qu'en Ecosse c'est précisément le contraire.

C'est par là (ju'il explique comment l'éducation

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académique esl si bonno dans les universités d'Ecosse, et, selon lui, si défectueuse dans les universités d'Angleterre.

Entre deiut professions qui ne se font point concurrence ( par exemple , celles des danseurs de l'Opéra, et des ecclésiastiques), la disproportion de leurs salaires ne produit pas des inconvénients si frappants, mais lorsque deux professions se trouvent rapprochéesTune de l'autre, la moins avantagée perd de sa valeur par la comparaison. Son salaire paraît plus petit qu'il ne l'est réellement par le contraste des profits supérieurs de la profession moins utile. La disproportion présente à l'observateur un air d'injustice, et donne une fausse mesure d'estime à ceux qui jugent superficiellement.

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