CHAPITRE XY
Quand il s'agit d'obtenir des services par de s récompenses, doit -on admettre la liberté du concours, doit-on la restreindre?
A ne suivre que l'opinion populaire, la liberté du concours serait certainement admise dans tous les cas où il n'y a pas de raison positive pour s'en départir : tel est le vœu public. Mais chez les nations les plus puissantes, et qui passent même pour les mieux gouvernées, il s'en faut bien qiie cette liberté de concours soit admise dans tous les cas où elle pourrait l'être : des privilèges, des exclusions , des carrières ouvertes aux uns, fermées aux autres, tel est l'état des choses dans la plupart des gouvernements qui ont cru assurer ou perfectionner telle espèce de services, en l'appropriant à telle classe d'individus.
Qu'il y ait des cas où cette politique soit convenable et même nécessaire, c'est ce qu'on ne veut pas nier; mais avant d'en venir aux exceptions , commençons par examiner le principe général.
Et d'abord, arrêtons-nous un moment à consulter Vanalogie entre les peines et les récompenses.
Il se répand une alarme dans le public sur une disposition à commettre des meurtres et des incendies : les soupçons portent principalement sur tel individu. Je suppose qu'il n'y a point encore de loi contre ces délits. Le souverain , ayant la meilleure intention de prévenir ces calamités, fait venir l'homme suspect, et lui dénonce des peines sévères s'il commet un des crimes en question. Observez que la peine dénoncée, n'étant point une loi générale, ne concerne que cet individu, et laisse tout autre en pleine liberté. — Qu'un tel incident fût arrivé chez un peuple connu, en faudrait-il davantage pour décider que ce peuple était encore dans un état de barbarie , ou que le souverain n'était pas dans son bon sens ? Telle est pourtant l'exacte contre-partie de cette politique qui n'admet qu'un seul individu à rendre un service, lorsque ce service est de nature à pouvoir être rendu par plusieurs: — rendu mieux ou moins bien , selon les talents et les efforts des divers concurrents, dont on ne peut juger que par l'expérience.
Si la loi pénale doit s'appliquer à tous pour avoir la chance de prévenir tous les délits, l'offre rémunératoire doit être générale pour avoir la
chance d'obtenir tous les services, et de choisir les meilleurs.
L'utilité de la libre concurrence se rapporte à deux parties : i° à Tintcrêt de ceux qui ont besoin du service; 2.° à l'intérêt de ceux qui peuvent le rendre. Commençons par les premiers.
1° Nous avons déjà vu (ch. vu) par combien de raisons la récompense est un meilleur instrument que la peine , par rapport aux services qui demandent un certain degré de perfection. Nous avons vu que la récompense , offerte à tout le monde, est l'aiguillon de tous les talents. Si vous ne la proposez qu'à un seul, dès qu'il aura fait ce qu'il croit nécessaire pour l'obtenir, le ressort s'arrête , il ne fera rien de plus : tout effort ultérieur serait autant de peine perdue. Supposez deux candidats , chacun d'eux fera de plusgrands efforts qu'il n'aurait fait seul : l'espérance est mêlée à la crainte ; il y a émulation.
« Cela est vrai en général, dira le dispensateur » des récompenses, mais ce cas particulier fait » exception : le mérite de tel individu m'est connu; >) il est plus capable que tout autre ; il n'y a poini » de concurrent à lui opposer. » — Mais cette supériorité présumée est sujette à ce dilemme : Si votre préféré est le plus habile , la concuirence , loin de lui porter préjudice, tourne à sa gloire:
si un nulro reniporle sui- lui, l'iirilllc de la con ciinence est démontrée.
2" Considérons maintenantla libre concurrence par rapport à Tintérét des compétiteurs.
Que la récompense, déduction faite des peines du service, soit un bien, c'est ce qui n'est pasdouteux, car autrement il n'y aurait point de cornnétition pour l'obtenir; mais dès que c'est un bien , pourquoi n'appellerait-on pas tous les individus à y aspirer, s'il n'y a point de raison spéciale pour les exclure ? Comme les cliarges de la société sont pour tous, tous doivent avoir droit à ses avantages. Oter à un individu une seule cbance d'améliorer son état , c'est lui imposer une condition dure ; la lui ôter sans motif raisonnable, c'est une injustice, et tellement une injustice appliquée à un innocent, qu'elle porterait le nom de peine , si elle était restreinte à un coupable. Une objection se présente : — « Le nombre des » compétiteurs sera fort grand, et la récompense » ne sera que pour un seul ou pour un petit nom- » bre ; — un seul sera payé pour son travail, les » autres n'auront que le chagrin de leurs travaux » perdus et de leurs attentes trompées. »
Cette objection ne me paraît point une raison suffisante pour restreindre la liberté du concours; car si , après la décision, il y a eu peine d'attente trompée, il y a auparavant plaisir d'expecta-
tive. Or, le plaisir est d'une longue durée, il occupe un grand espace dans l'esprit ; la peine de l'attente trompée vs'efface bientôt, et cède à la première lueur d'un nouvel espoir. S'il est vrai , d'une part, que l'espérance soit le charme de la vie , et , de l'autre , que peu de nos espérances soient complètement réalisées, pour préserver les hommes du mal des attentes trompées, il faudrait donc commencer par leur ôter tout ce qui les rend heureux.
Le nombre des compétiteurs en général , loin d'être trop grand , est restreint par la nature des choses plus qu'il ne serait à désirer. Des services qui dépendent d'une position particulière sont limités à la classe qui se trouve dans cette position; des services qui dépendent d'une science ou d'un art sont resserrés dans le nombre des personnes qui ont cultivé cette science ou cet art; des services qui dépendent d'un emploi seront bornés au concours de ceux qui sont revêtus de cet emploi. Ainsi l'objection tirée du trop grand nombre de concurrents porte presque toujours sur une supposition fausse.
Le travail de ceux qui ont échoué n'est point ordinairement sans avantage, ni pour eux-mêmes, ni pour le public. Les uns ont développé leurs talents, les autres se sont fait connaître ; un seul discours aura été couronné, vingt candidats au-
ront exercé leur esprit. Les jeux olympiques, si laineux dans raricienne Grèce, étaient ouverts à tous : le prix n'était adjugé qu'à un seul; mais tous les autres trouvaient une récompense dans riionneur d'avoir combattu , et jouissaient de leurs progrès dans un art qui donnait alors une grande célébrité.
Use peut même que le service du candidat heureux ne soit d'aucune importance, que la récompense ait pour véritable objet les services des candidats rebutés : ces même jeux olympiques pourraient servir d'exemple. La force supérieure de tel athlète n'était pas un avantage sensible pour l'état; ce qui importait, c'était d'encourager celte école militaire de la nation. Les prix de course, en Angleterre, ont eu le même but. Que vaut au public le mérite particulier du coursier victorieux! mais les mille qui ont été vaincus, ou qui ne se présentent pas aux courses , se sont perfectionnés par l'émulation que le prix a fait naître.
Une récompense considérable est offerte par le gouvernement britannique à quiconque découvrira la méthode la plus parfaite et la plus praticable pour déterminer la longitude d'un vaisseau en mer. Ln des effets de cette promesse est de détourner de leurs occupations un certain nombre d'artistes et de savants, qui ne seront ])oint dé- 2. 9
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dommages de leurs frais et de leurs peines; mais Futilité du service a paru bien supérieure à cet inconvénient : dans le fait , il est très petit ,parcequele nombre des personnes qualifiées pour concourir à ce prix est nécessairement très limité. Que la même récompense fut offerte à qui remporterait la victoire à la course, à la lutte, au pugilat, les travaux communs seraient désertés, on ne verrait plus que pugilistes, lutteurs et coureurs; la séduction serait irrésistible.
A Athènes, le gouvernement accordait des récompenses presque aussi fortes pour les exercices athlétiques: mais en cela les Athéniens se montraient aussi sages que nous le serions peu de les imiter. Les succès dans la guerre dépendaient alors principalement de la force et de la dextérité des combattants: encourager ces exercices, c'était discipliner une armée ; et la richesse nationale en souffrait peu , parceque les travaux nécessaires à la subsistance étaient faits par des esclaves.
Résumons les avantages résultant de la liberté de la concurrence portée au plus haut degré : 1° chance du plus grand succès augmentée selon le nombre des concurrents ; 2° chance du plus grand succès augmentée par le redoublement des efforts de cluupie aspirant; 3" égalité favorisée; 4° nom; re d'ouvrages multipliés; 5" développement des capacités latentes.
DE CONCTIRRENCK. l3l
DEVXIEMB SECTION.
Aj'plic. liions du principe tie ia libre conom'reiice.
Le principe de la liberté de concurrence a bien plus d'étendue qu'on ne le soupçonnerait au premier aspect : il couvre , si je puis parler ainsi , une grande partie du champ de ia législation ; il s'applique à des lois constitutionnelles, à des lois religieuses, à des lois économiques et administratives.
Ce principe est en opposition directe avec les hases de la législation des Indous : là chaque individu est renfermé dans une caste dont il ne peut sortir. Chaque caste exerce certaines professions: il V a une caste de savants , comme une caste de guerriers, et une caste de laboureurs. L'émulation est réduite à son moindre terme , et l'énergie nationale est au plus bas degré.
Ce principe est en opposition avec ces règlements religieux qui excluent de certaines charges, de certaines professions, tous ceux qui ne signent pas un certain formulaire de foi , qui ne veulent pas prononcer un certain nombre de mots sur des sujets théologiques. Plus l'exclusion embrasse d'individus , plus l'état doit perdre par la diminution de la concurrence dans les services.
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Ce principe est directement contraire à une multitude de lois économiques, établissant dans le commerce et dans l'industrie des monopoles et des privilèges, fixant le prix des marchandises et le lieu des marchés , prohibant Feutrée et la sortie de diverses productions de l'agriculture ou des manufactures. Autant de moyens qui limitent la concurrence et nuisent à la richesse nationale.
Le vrai fondateur de l'économie politique a, pour ainsi dire , tiré de ce principe une nouvelle science : l'application qu'il en a faite aux lois mercantiles a presque épuisé le sujet'.
Deux concurrences 0[)posées règlent les prix , celle des acheteurs et celle des vendeurs. La concurrence des acheteurs assure aux produits de l'industrie une récompense suffisante pour l'entretenir et pour l'accroître; la concurrence des vendeurs, servant de contre-poids à l'autre, entretient le bon marché , et réduit le taux delà marchandise au niveau des facultés du plus grand nombre de consommateurs. La différence entre un bas prix et un haut prix est une récompense que l'un des vendeurs offre à l'acheteur, pour obtenir la préférence sur son concurrent.
Dans tous les métiers , dans tous les arts, la con-
' De la richesse des nations, etc.
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currencc assure au public non seulement lo plus bas prix, mais la meilleure qualité du travail, (chaque degré de supériorité d'une production sur des productions rivales trouve sa récompense , soit par le nombre des acheteurs, soit par le prix qu'ils sont disposés à en donner.
Quant aux fournitures de toute espèce dont le gouvernement a besoin , pourquoi la concurrence n'est-elle pas toujours libre à tout entrepreneur ? La raison déterminante est facile à trouver : on aime mieux faire la fortune d'un ami, d'un protégé, d'un partisan, que d'un inconnu, et peutêtre d'un ennemi. Mais cette raison n'est pas bonne à alléguer; il en faut une autre pour le public. Une concurrence illimitée amènerait une foule d'entrepreneurs. Les conditions, en apparence les plus avantageuses pour le gouvernement qui achète, seraient communément offertes par quelque aventurier téméraire , incapable de tenir ses engagements. Le temps arrive ; les fournitures promises ne sont pas prêtes , et le service public souffre un dommage irréparable : il est donc essentiel de bien connaître les hommes avec qui l'on traite. — Cette raison peut être bonne en certains cas, mais le plus souvent elle n'est qu'illusoire '.
• Voici un arrangement général qui semble lever toutes
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On peut ôter la liberté du concours par une raison tirée de la nature même du service. Toute charge ne doit pas être offerte à tout le monde. Devrait-on, par exemple , offrir l'éducation d'un prince à qui ferait le meilleur traité sur cette éducation? Non; un tel emploi exige des qualités, des vertus, et surtout une connaissance du monde qu'on pourrait ne pas trouver dans le philosophe qui aurait résolu le problème.
Serait-on fondé à offrir la place d'intendant de la monnaie à l'artiste qui aurait produit la plus belle matrice ? Non ; cet emploi important exige
les difficultés. Guncurrence illimitée, — sauf au niinislre ou au bureau préposé pour l'adjudication , de rejeter le plus haut offrant, qui, selon la règle , devrait être accepté : sauf encore à celui-ci de sommer le ministre ou le bureau d'assigner les raisons qui le font rejeter. Quand tout cela se passerait publiquement, on n'oserait pas rejeter l'offre d'un homme connu qui, par lui-même et par ses garants, serait à l'abri du doute.
Une louange bien due à un dc;s plus célèbres administrateurs de l'Angleterre, et sur laquelle tous les partis sont d'accord, est d'avoir suivi ce principe plus qu'aucun de ses devanciers. M. Pitt abandonna celle portion d'innuence si chère aux ministres, et ouvrit la plus libre concurrence pour tous les contrats et tous les emprunts. Il n'est pas besoin de parler des avantages qui ont résulté de celle polilicpie juste cl libérale. : ils sont connus de tout le monde, et son exeuqde a fait loi pour ses successeurs.
une probité, une exactitude, un esprit d'ordre qui n'a point de rapport avec le talent de la maind'œuvre.
Des services qui ne sont pas directement susceptibles d'une concurrence ouverte, le sont indirectement. Dans ce cas, la concurrence doit porter sur queUpie service préliminaire, dont l'exécution sert d'épreuve à la capacité pour le service principal. Voilà ce qu'on fait par rapport à de grandes entreprises d'architecture, lorsqu'on invite tous les architectes à donner leurs plans ou leurs modèles : la nature du service ne permet rien de plus'.
Les surintendants de la maison de pénitence qui devait s'établir près de Londres, aux frais de la nation, prirent le moyen de la concurrence illimitée pour avoir un bon devis. Il en résulta soixante-cinq plans entre lesquels ils avaient à
' II y a qiiriques années que la chambre des communes sentit le besoia d'avoir un index pour l'in)mcnse collection de ses journaux. L'entreprise était d'.ine diflicullé prodigieuse, soit par l'étendue, soit par la variété des matières. Comment choisir les coopérateurs les plus habiles ? On ne pouvait pas ouvrir un concours ; on ne pouvait pas dire aux hommes de lettres: Travaillez, et le ujeilh'ur tiavail sera récompensé. Qui eût voulu consacrer sa vie à ce service ingrat avec l'incertitude de réussir ? Quatre hommes de lettres, capables ou incapables, furent choisis, on ne sait par qui , ni pourquoi. Ils partagèrent la totalitc des Jour-
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choisir, au lieu d'un seul qu'ils auraient eu d'après le système de la faveur. Si depuis on a proposé , sans récompense , un plan supérieur au meilleur de ceux-là, c'est que toute invention est un mélange de hasard et de dessein : l'offre de la récompense , qui peut hâter le développement des idées nouvelles, ne les amène pas nécessairement dans un moment donné.
Lorsque le parlement d'Angleterre offrit vingt mille livres sterling pour la solution du problème de la longitude, il se garda bien de n'ouvrir le concours qu'aux professeurs de Cambridge et d'Oxford : une telle restriction aurait été un acte d'ineptie. Le problème de la meilleure législation est plus important et plus difficile. Pourquoi l'at-on abandonné jusqu'ici, dans les gouvernements mixtes, aux seuls membres du corps législatif, et au seul chancelier, dans les monarchies ? La raison
naux en quatre portions; et il en est résulté qnatre index , entre lesquels on aperçoit une grande difTérence de méthode et d'industrie, et tous très imparfaits, outre l'embarras d'en avoir quatre à consulter au lieu d'un seul. Pour suivre un plan analogue à celui qu'on adopte pour les entreprises d'architecture, on aurait dû proposer un prix à qui ferait le meilleur essai sur la méthode de composer les index en général , et en particulier l'index dont il était question. On aurait pu di'mander comme échantillon la table d'im volume, et le choix du principal rédacteur eût été fait d'anrès le mérite de ces travaux.
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déterminante est assez manifeste. Ceux qui possèdent Tautorite , ceux auxquels il appartient de proposer ce problème , ne veulent pas avouer publiquement leur incapacité de le résoudre : ils n'aiment point ce qui démontre ou leur insuffisance ou leur indolence ; ils veulent qu'on allège leurs travaux, en suivant Tornièrc de la routine, et non qu'où les agirrave, en montrant la nécessité des réformes; en un mot, ils veulent qu'on leur obéisse, et non qu'on les conseille. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient fait, autant qu'ils l'ont pu, de la science de la législation un monopole exclusif. Mais l'intérêt du genre bumain réclame contre cette basse jalousie. C'est à la terre entière à proposer ce problème de la meilleure législation ; c'est à la terre entière à y répondre.
Le grand Frédéric a essayé deux fois une réforme étendue dans la législation ; mais il ne s'est adressé, pour cette entreprise, qu'à deux de ses chanceliers successivement. Le premier , trop content de lui-même pour soupçonner qu'il pût avoir besoin d'un secours étranger, produisit un ouvrage tel qu'on pourrait l'attendre d'une présomption si absurde dans un sujet si difficile. Le second, M. T^on Carmer , montra sa supériorité par une conduite bien différente. Son ouvrage fini, avant que de lui faire apposer la sanction du souverain, il invita tous les savants à lui envoyer leurs ob-
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servations, et leur proposa des récompenses. Ministre magnanime! digne de servir un prince e'clairé! tout homme sensible doit à sa mémoire un tribut de respect, pour cet appel généreux à la raison publique. — Il n'a point eu de modèle ni d'imitateur. — Je mêle à regret quelque restriction à la louange qui lui est due. Mais il demanda de simples critiques, au lieu de demander l'ouvrage même ; il borna son invitation aux Allemands, comme si sa noble entreprise n'avait pas dû intéresser les philosophes de tous les pays; il proposa des récompenses qui semblaient le salaire d'un ouvrier à la journée. Qu'un homme de génie eût rempli Tobjet demandé, on eût rougi de les lui donner; il eût rougi de les recevoir. Je sais qu'une économie sévère veillait à la garde du trésor; mais Frédéric n'avait-il qu'un genre de récompense? Et d'ailleurs, le plus beau diamant de sa couronne l'aurai t-il acquitté envers celui qui aurait donné un lustre nouveau à tous les autres ?
Des sociétés savantes et de simples individus ontvoulu suppléer à la négligence des gouvernemenls. La Société helvétique^ en particulier, a invité, par ses prix, les auteurs de toutes les nations à s'occuper de la jurisprudence pénale. Malheureusement, ce que ces sociétés ne pouvaient pas offrir, c'est la récompense que les hommes
les plus faits pour des travaux si difficiles placeraient au-dessus de toute autre, la seule capable d'élever leur courage et leur génie au niveau d'un si grand dessein, — l'assurance d'avoir pour juges de leur travail ceux qui peuvent lui donner la sanction de l'autorité, et l'appliquer immédiatement au bonheur d'un peuple.
Je le répète, en concluant ce chapitre, il |)eut y avoir des services à l'égard desquels on a des raisons suffisantes pour ne point admettre la concurrence , ou pour la limiter ; mais ces raisons, on doitéire prêta les articuler. C'est une exception à un principe fondamental, et une exception ne doit point passer sans une raison justificative '.
' Si on parlait des lois constitutionnelles, on trouverait que l'hérédité du Irûne est établie pour éviter la concurrence de plusieurs prétendants. (]'e>t l'exception la plus éminente au principe et lu plus facile à justifier.
Une autre CL^pèce d'hérédité, dont les Égyptiens avaient donné l'exemple et que les Indiens adoptèrent, a trouvé jusqu'à nos jours des admirateurs. Je veux parler de l'hérédité de profession dans chaque famille : on ne pouvait ni en avoir deux ni en changer. « Par ce moyen, dit Bos- «suet, tous les arts venaient à leur perfection : on Tiisait • mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et à quoi l'on «s'était uniquement exercé dès son enfance. » ( Discours sur l'Histoire universelle. )
Robertïon , dans ses Recherches historiques sur les Tndes^ a beaucoup approuvé cette institution de castes cl cette
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hérédité de professions. Il convient toutefois que ce système peut empêcher quelques génies de prendre l'essor. « Mais » on institue hi société, dit-il, pour les hommes ordinaires, »et non pour les hommes de génie , etc. » ( Appendix. )
A ne considérer qu'un seul art en Europe, celui delà peinture, son histoire montre très peu d'artistes nés dans un atelier. Prenez les cent peintres les plus célèbres, vous ne trouverez que le seul Ripliaël dont le père ait manié le pinceau. Dubos : Reflexions craignes , tom. II , 5, 5. Invito pâtre sidéra verso. Ce fut la devise que prit l'illustre Bernouilli, qui n'avait pu se livrer à l'astronomie qu'en secret, et malgré l'autorité paternelle. Ed.