‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 35 sur 110 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

RECOMPENSES POUR LA VERXr

Beccaiia reproche aux législateurs modernes leur indirtérence sur cet objet : il est des peines, dit-il, et même de trop sévères, poin- les crimes; la vertu n'a pas de récompense. Ces plaintes forment un lieu commun de déclamation.

Tant qu'on reste dans les termes généraux, point de difficulté: mais quand on veut passer à Tapplication, et faire des lois rémunératoires pour la vertu, quelle différence entre le désirable et le possible !

La vertu est prise tantôt pour un acte, tantôt pour une disposition : quand elle se montre par un acte positif, elle confère un service: quand on l'envisage comme une disposition, c'est une chance de services. Séparée de cette notion du service, on ne sait plus ce qu'elle est. Pour en

' L'auteur n'avait pas traité ce sujet. Il avait cru sans doute que les principes qu'il avait posés le dispensaient d'entrer dans les détails : mais les lecteurs auraient jug^é que c'était une ouiisaion.

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avoir des idées claires, il faut la rapporter au principe de Futilité générale : le plus grand bien du plus grand nombre. L'utilité est son objet , comme elle est son motif.

Après avoir parlé jusqu'ici des services à récompenser, c'est-à-dire des actes manifestes et publics qui sortent de la ligne des actions ordinaires, il nous reste à montrer , relativement à la vertu, dans quel cas et de quelle manière on peut ajouter à ses récompenses naturelles le secours des récompenses factices.

1° Observons d'abord que les vertus civiles les plus importantes au bien-élre de la société, à la conservation du genre humain , ne consistent pas dans des actes éclatants qui portent leur preuve avec eux-mêmes, mais dans une suite d'actes journaliers, dans une conduite uniforme et soutenue, qui tient aux dispositions habituelles de l'âme; or, c'est précisément parceque ces vertus sont incorporées dans le tissu entier de la vie , qu'elles échappent aux récompenses d'institution. On ne saurait quels traits particuliers il faut choisir, à quelle époque les prendre, à quelle circonstance attacher la distinction rémunératoire.

2° Ajoutez à cette difficulté celle de trouver une récompense convenable , et qui pût plaire à ceux qui en seraient les objets. La vertu, avec sa délicatesse et sa pudeur, serait blessée de cet

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oxauicn à faire, de ces témoignages à recueillir pour la prouver et la constater publiquement. Elle tient à Feslimc, elle en dépend peut-être, mais c'est un secret qu'elle veut se cacher; et ces prix de vertu, qui semblent supposer (pie la conscience de l'individu n'est pas solvable, ne seraient ni acceptés dans les classes supérieures, ni recherchés par les plus dignes dans les classes inférieures.

3° Chaque vertu produit des avantages qui lui sont propres : la probité inspire la confiance dans toutes les relations de la vie ; l'industrie mène à Taisancc ou à la fortune ; la bienfaisance est une source d'affections agréables; et quoique ces avantages ne soient pas infaillibles, ils sont dans le cours le plus ordinaire des événements. Leur effet est bien plus régulier et plus sûr que celui des récompenses factices, nécessairement sujettes à tant d'imperfections.

Un auteur du siècle de Louis XIV a fait un traité de la Fausseté des 'vertus humaines. Ce qu'il y a de singulier, et dont il ne s'est jamais douté, c'est qu'avec de légers changements, il seraitaisé de convertir cet ouvrage en un traité de la Réalité des vertus humaines. Pourquoi les croit-il fausses? parcequ'ellcs sont fondées sur l'intérêt réciproque, (pi'elles ont pour objet le bien-élre, l'estime, la sûreté, la jouissance paisible de la vie;

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parceque les hommes , dans le commerce de leurs actions, se soldent mutuellement. Mais, sans ces heureux effets de la vertu, que serait-elle ? en quoi consisterait sa réalité? Qu'est-ce qui la rendrait recommandable? Qu'est-ce qui la distinguerait du vice ? Cette base d'intérêt qui lui i^diYdXifaasse, est précisément ce (ju'elle a de vrai et de solide ; ajoutons à'' immuable , car on n'inventera pas un autre moyen de bonheur.

Mais si les vertus les plus importantes sont pourvues de motifs suffisants, soit par les peines qu'elles préviennent, soit par les avantages qui en naissent, ne serait-il pas superflu d'y ajouter des motifs artificiels? Le législateur ne doit intervenir que pour suppléer à l'insuffisance des motifs naturels.

4" 0\i en serait-on si les choses étaient autrement? s'il fallait inviter les hommes au travail , à la probité, à la bienfaisance , à tous les devoirs de leurs conditions respectives , par l'attrait des récompenses factices? Les rémunérations pécuniaires sont évidemment impossibles : reste l'honneur ; mais comment créer un fonds de distinctions honorifiques pour la généralité des actions humaines? La valeur de ces récompenses est dans leur rareté : dès qu'on les prodigue , elles ne sont plus rien.

11 yaici,comme en tout, une analogie entre le

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système pénal cl lo système rcmimératoiri' : leur iini)erfection commune est de n'appliiiuer leurs sanctions qu'à des actes distincts et saillants, de n'exercer ({u'uno influence éloignée et indirecte sur les habitudes , sur les dispositions internes qui teignent de leur couleur tout le cours d'une vie. x\insi on ne peut j)as plus instituer des récompenses pour la bonté paternelle, la fidélité conjugale, la foi dans les promesses, la véracité dans le discours, la reconnaissance et la commisération , qu'on ne peut assigner des peines légales à 1 ingratitude, à la dureté de cœur, à la violation des secrets de l'amitié, à la malice, à l'envie, en un mot, à toutes ces dispositions vicieuses qui font tant de mal, avant d'avoir éclaté dans ces délits qui appellent l'intervention des tribunaux. Les deux systèmes sont des balances imparfaites (jui ne peuvent servir qu'à de gros poids ; et comme on punira d'une peine afflictive, pour unseul larcin, tel individu dont la vie entière a été moins coupable que celle d'un homme dur et d'un cœur faux, on sera de même dans la nécessité de récompenser tel service éclatant dans une vie d'ailleurs très peu estimable.

Ainsi , quant aux vertus morales qui constituent le fonds de la conduite journalière, il n'y a poiat de récompense à leur appliquer par une institution générale. Tout ce qu'on peut faire se borne

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