‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 48 sur 110 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ï>ECONDE REGLE POlb LES SALAIRES.

Kf3 ?.tl.\iiL!. doivent être fixés au tiiiix le plus économique , sans nuire au service.

Le vrai prix de toute marchandise , c'est le plus bas auquel le vendeur peut la céder en continuant à la produire. — Le vrai prix d'un service est de même le plus bas auquel on puisse l'obtenir, de sorte qu'en le payant plus cher il ne serait pas mieux lait, ou que la différence en qualité n'équivaiidrait pas au surplus de dépense. Dans l'estimation de ce prix, il faut faire entrer tout ce qui est nécessaire , soit pour mettre l'individu en état d'exécuter et de continuer le service, soit pour l'indemniser du sacrifice qu'il fait, en renonçant aux chances avantageuses que d'autres carrières peuvent lui offrir.

Dans l'institution d'une charge , il est assez difficile d'estimer au juste ce que doit être le salaire ; il faut agir au hasard , comme pour une denrée qu'on porterait au marché pour la première fois. On jugera , d'après le nombre et l'espèce des pos-

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tulants, si le salaire offert est suffisant pour être accepté par des personnes propres au service.

D'après cette règle , le salaire des juges anglais, qui paraît considérable , ne Test point assez, puisque , comme nous l'avons vu, il ne suffit pas pour attirer les sujets qu'on aurait le plus d'intérêt à voir revêtus de cet office.

La France, avant la révolution , ne donnait presque point de salaire à ses juges : c'est qu'ils n'étaient pas tirés de la classe des avocats, et qu'ils n'avaient aucun sacrifice à faire en entrant dans leur emploi. D'ailleurs, en Angleterre , où le nombre des juges est fort petit, chacun d'eux est censé, dès le premier jour , capable de toutes ses fonctions : il ne doit pas arriver là pour faire son noviciat, mais pour y montrer d'abord tous les résultats d'une longue étude. En France , où la magistrature était fort nombreuse, et où chaque tribunal avait ses Nestors , on pouvait être plus facile sur l'admission ; un novice avait peu de poids , il n'était pas chargé d'affaires importantes, et il pouvait garder aussi long-temps qu'il voulait le silence pytagoricien.

C'est une bonne règle d'économie d'employer dans les offices publics de vrais travailleurs, point au-dessus de leur état, et qui, au contraire, s'en tiennent pour honorés. 11 n'y a que perte et dépense à se servir d'hommes qui veulent être payés

selon leur condition et leurs prétentions, plutôt (jue selon leur travail. Il ne faut pas employer dos fleuristes hollandais pour cultiver des pommes de terre.

Il est des offices publics où les occupations réglées ne durent que trois ou quatre heures de la journée. Mauvais système ! Que peuvent faire du temps qui leur reste des commis qui n'ont pas moins aliéné leur liberté pour une portion du jour que pour la journée entière ? Ce loisir est une véritable augmentation faite à leurs besoins: rcnnui. fléau de la vie, n'est pas moins le fléau de l'économie. Moins on est occupé, plus onse rapproche de la classe qui dépense et qui jouit. Aussi est-ce parmi ces demi- travailleurs qu'on trouverait le plus d'hommes mécontents de leurs salaires.

Disons un mot du clergé sous ce chef. La totalité de son revenu en Angleterre n'est peut-être pas excessive, peut-être pas même suffisante pour une bonne répartition. Mais l'inégalité est extrême. C'est un mal reconnu de tout le monde, 9t plus facile à voir qu'à corriger.

Cette excessive inégalité a un effet très désavantageux par rapport au grand nombre des ecclésiastiques. La comparaison qu'ils font de leur état avec celui des grands bénéficiers diminue encore à leurs yeux la valeur de ce qu'ils reçoivent. Une

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récompense très inégale , pour des services égaux, dégrade ceux qui n'ont que leur portion congrue. Le tout présente une apparence de loterie , de faveur et d'injustice, qui co ntraste avec le caractère moral de cette vocation.

Dans les salaires des autres emplois , le supertlu n'est ordinairement qu'inutile, dans l'église, il est pernicieux. Il a une tendance naturelle à inspirer le dégoût des devoirs pénibles de ce ministère.

On a essayé de justifier les grands émoluments ecclésiastiques. Les richesses, dit-on, donnent de la considération. Ceux qui n'auraient pas des égards pour le sacerdoce en auront pour l'opulence; et la multitude, qui verra les dignitaires de l'église marcher de pair avec les notables du monde, recevra leurs instructions avec plus de docilité. Ne voit-on pas tous les jours qu'un riche , fût-il un sot, est écouté avec plus d'attention, qu'on s'efforce de lui trouver de l'esprit, que ses conseils paraissent des oracles, et que l'idée vague de sa fortune donne du poids à ses plus minces conceptions? Pourquoi refuserait-on à la religion le secours de ce préjugé? La richesse des ecclésiastiques fait partie de la magnificence du culte ' comme les autels d'argent et les vases d'or de l'église : c'est un moyen de parler aux sens et de captiver l'esprit par les yeux.

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Ce raisonnement tombe devant l'examen el l'expérience. La dignité' du caractère eccle'siastique dépend de son utilité : or, quelle estVutililé d'un prêtre ? quel est son véritable emploi? 11 est le précepteur du peuple; ses fonctionssontlégales et morales. Pour les fonctions que la loi lui ordonne , la richesse est inutile , puisque la dépense du culte n'est pas à la charge des ministres des autels. Pour les fonctions morales, comme d'exhorter en particulier, de visiter les malades, de consoler les affligés, de guider, d'instruire, de surveiller, la richesse est pernicieuse; elle les rapproche de ce qu'on appelle les gens du monde , et les jette au milieu de la dissipation et des plaisirs. Là , ils se gardent bien de faire souvenir qu'ils sont prêtres, parcequ'ils sentent (|u'on n'a pas besoin d'eux, et qu'ils sont avec leurs égaux ou leurs supérieurs en lumières. Mais tout ce qui les entraîne dans cette sphère brillante les éloigne des humbles demeures de la pauvreté : ils ne peuvent être ni les confidents ni les conseillers de la classe indigente de leurs paroissiens; la distance dans les fortunes en produit une semblable dans les sentiments et les affections. Ainsi l'effet naturel d'un grand revenu sera de les séparer de ceux auxquels seuls ils pourraient être utiles. On me citera un Fénélon et (jnelques autres ; mais j'allais les citer aussi , pour

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établir la preuve de ce que j'avance, par une exception aussi extraordinaire.

L'expérience vient à l'appui de cette considération. Les plus forts bénéfices, en Ecosse, n'excèdent guère deux cents livres sterling, et la plupart sont au-dessous. Comparez l'influence du clergé dans les deux parties du royaume. En Ecosse , elle est tout ce qu'elle doit être ; en Angleterre, elle est presque nulle. En Ecosse, l'ambition du curé se borne à bien gouverner sa paroisse , et il la gouverne en effet. Il connaît tous les individus, étudie tous les caractères , s'intéresse à tous les besoins : il est près du riche par son éducation , et du pauvre par sa fortune. En Angleterre, les riches ecclésiastiques vivent avec les riches mondains; ceux qui sont pauvres sont les courtisans nés de quiconque peut disposer d'un bénéfice. C'est la pauvreté même qui les force à fuir la société des pauvres. Ils débutent dans leur carrière par une complaisance domestique, etceux qui arrivent aux plus hauts degrés finissent trop souvent par une complaisance politique. C'est le langage de la satire, dira-t-on peut-être ; non, c'est celui de la vérité : la satire accuse les personnes, la raison n'accuse que les lois. Tout autre homme à leur place en ferait autant : au lieu de les blâmer, il faut les absoudre et les plaindre.

Je ne parle pas de l'argument que Hume a

fait valoir en faveur des richesses du clergé : c'était , selon lui, un moyen d'assoupir toutes les malfaisantes passions des cj^lises dominantes, le prosélytisme, le fanatisme, l'esprit de controverse, lïume attaquait ainsi l'institution ellemême. J'ai, au contraire, examiné le moyen de la porter au plus haut degré d'utilité possible.

igO TROISIEME REGLE

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