CHAPITRE XL
DE tA POPULATION.
On a écrit bien des volumes sur la population, parcequ'on examinait les moyens de l'augmenter. Je serai très court sur ce même sujet, parccque je me borne à montrer que tous ces moyens sont inutiles.
Si quelque cbose pouvait détourner les hommes du mariage, ce serait la peine qu'on affecte de prendre pour les y porier. Tant d'inquiétude de la part du législateur n'inspire que des doutes sur le bonheur de cet état. On ferait peur des plaisirs en les convertissant en obligations.
Voulez-vous encourager la population , rendez les hommes heureux, et fiez-vous à la nature. Mais pour les rendre heureux, ne les gouvernez pas trop, ne les contraignez pas jusque dans leurs arrangements domestiques, et surtout dans ce qui ne peut plaire que sous les auspices de la liberté. En un mot, laissez-les vivre à leur fantaisie, sous la seule condition de ne pas nuire les uns aux autres.
La population est en raison des moyens de sub^
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sistaiice et des besoins. Montesquieu , Condillac , sir James Stewart, Adam Smith, les économistes, n'ont qu'un même sentiment sur ce point'. D'après ce principe, il y a aussi un moyen d'augmenter la population, mais il n'y en a qu'««,
' Le nom de M. Malthus, qui occupera à l'avenir le poste d'honneur en économie politique sur le sujet de la population , n'est pas mentionné ici , parceque cet ouvrage était antérieur au sien de bien des années. J'avais communiqué ce chapitre, avec quelques autres fragments, aux auteurs de la Bibliothèque britannique ^ qui se rédige à Genève, et il fut inséré dans le t >tne VII, année 1798. Si 31. Malthus l'avait connu, il l'aurait cité comme une preuve de plus que son principe sur la population n'était pas un paradoxe nouveau; mais ce qui était nouveau, c'était d'en faire une application raisonnée et conséquente, d'en tirer la solution de plusieurs problèmes historiques, de parcourir l'Europe, ce principe à la main, et de montrer qu'on ne saurait lutter contre lui sans produire de grands dérangements dans l'ordre social ; et voilà ce que M. Malthus a fait d'une manière aussi solide par le raisonnement qu'intéressante par le style et par les détails.
M. Malthus a fait une addition essentielle à la théorie de la population. Il a prouvé que la multiplication des hommes croissait dans une proportion plus grande que les moyens de subsistance; or, puisque les capitaux qui sont le fonds des salaires ne croissent pas dans la même progression que les honimes , il faut que ceux-ci en se multipliant se réduisent à une; moindre part, et que, de rabais en rabais, il y ail une classe qui tombe dans rextrème misère. Ed.
c'est d'accroître la richesse nationale , ou , pour mieux dire, de la laisser s'accroître.
Les filles ^ dit Montestiuieu, sont assez portées au mariage. — (Comment ne le seraient-elles pas? Les plaisirs, les sentiments avoués de l'amour ne sont permis qu'à cette condition: ce n'est que par là qu'elles sortent d'un double esclavage , et qu'elles se mettent à la tète d'un petit empire. Ce sont les garçons j ajoute-t-il, qu'il faut encourager.
Mais pourquoi ? Les motifs de l'homme pour le mariage manquent-ils de force? ce n'est que par là qu'il peut obtenir les faveurs d'une femme qui, à ses yeux, vaut toutes les autres; ce n'est que par là (ju'il peut vivre librement et publiquement avec une femme honnête, honorée, et qui n'est qu'à lui. Rien de plus doux que l'espoir d'une famille où l'on donne et l'on reçoit les affections les plus agréables, où l'on exerce le pouvoir, où l'on exerce la bienfaisance , où l'on trouve la confiance et la sûreté, où l'on prévoit des secours, des consolations pour sa vieillesse, où l'on se voit remplacer par d'autres soi-même , où l'on peut se dire: Je ne mourrai pas tout entier. On a besoin d'un associé , d'un confident , d'un domestique, d'un conseiller, d'un intendant, d'une maîtresse, d'une garde- malade, d'une compagne de toutes les heures : tout cela se trouve réuni
dans une épouse ! Quel équivalent pourrait-on lui substituer ?
Ce n'est pas parmi les pauvres qu'il y a de l'éloignement pour le mariage, c'est-à-dire ce n'est pas parmi les travailleurs ; cette classe dont In multiplication intéresse seule le public, cette classe qui fait la force et qui crée la richesse de l'état, cette classe qui est la dernière dans le vocabulaire insensé de l'orgueil, mais que la politique éclairée regarde comme la première.
C'est à la campagne surtout que les hommes cherchent à se marier. Un célibataire n'y aurait pas les ressources qu'il peut trouver dans une ville. Ln cultivateur, un fermier, ont besoin d'une femme pour le train de leurs affaires, à toutes les heures de la journée.
La population des classes productives n'est limitée que par les besoins réels: celle des classes non productives est limitée par les besoins de convention.
Par rapport à celles-ci , au lieu de les porter au mariage par des invitations, des récompenses, des menaces, comme fit Auguste, on devrait leur savoir bon gré de vivre dans le célibat. L'accroissement de ces classes purement consommatrices n'est un avantage ni pour l'état ni pour elles-mêmes. Leur bien-être est exactement en raison inverse de leur nombre. Si elles venaient
à s'éteindre insensiblcmcMU, comme en Hollande, où il n'y a presque aucun citoyen qui n'exerce quelque industrie, où serait le mal? D'un travailleur, on peut toujours faire à l'instant un consommateur oisif; on ne fait pas sitôt un bon travailleur: il faut de l'aptitude, il faut de l'exercice ; l'industrie ne s'acquiert que lentement , si même à un certain âge on peut l'acquérir. D'ailleurs , quaud un consommateiu* passe dans la classe des travailleurs, c'est par des revers de fortune, et il est dans un état de souffrance. Quand un travailleur est transporté dans la classe des consommateurs, il est exalté à ses yeux comme à ceux des autres , et son bonheur est au point le plus sensible. — Par toutes ces raisons , il faut que la classe oisive , pour son propre intérêt , n augmente pas, et c'est un grand bien si elle diminue , soit par le célibat , soit en se reversant dans les classes laborieuses '.
' L'auteur est couséquent ; et Montesquieu , ce me semble , ne Va pas été. Liv. XXIII , chap. x, il a bien exposé le vrai principe, mais il ne Ta pas suivi.
Cet éloge des règlements d'Auguste sur le mariage est bien singulier. Ils auront plu à Montesquieu par quelque idée vague de protection des mœurs. Ils offrent la violation de tous les principes sur les peines et les récompenses : point d'aniilogie, point de proportion; on punit un homme parcequ'il est malheureux ou prévoyant; on le récompense parcequ'il est heureux ou imprévoyant ; on corrompt le
33o POPULATION.
On na cessé d'accuser les couvents de nuire à la population. Les couvents pauvres, les ordres mendiants ) nuisent sans doute, car ils ajoutent au nombre des consommateurs oisifs. 11 n'en est pas de même des couvents riches, ils n ajoutent rien à ce nombre. Oui possède la rente des terres commande le travail sans travailler lui-même ; mais un fonds destiné à nourrir des oisifs , qu'importe qu'il se transmette de père en fils ou d'étranger à étranger ?
On déclame contre les grandes villes. Ce sont , dit-on , les gouffres où va se perdre la population des campagnes. Ce qu'elles fournissent aux villes
mariage par des vues politiques et mercenaires ; et avec tout cela, le but même qu'on se propose est manqué. Montesquieu avoue l'impuissance de ces lois. Le bien du remède étant nul, il ne reste plus que le mal.
Il blâme Louis XIV, chap. xxvii, de n'avoir pas assez fait pour encourager le mariage en ne récompensant que des prodiges de fécondité.
LouisXIVn'avait fait que trop par ses établissements pour la noblesse pauvre, et on ne l'a que trop imité. L'humanité est le motif deces fondations; maiscette humanité estégaloment malfaisante par rapport au peuple qui en fait les frais . et par rapport à la classe qu'on veut soubigcr et qu'on ne soulage point. Au contraire, plus ou fait pour aider les indigents de cet ordre , plus on les muiliplie. En effet, il y a pour chaque individu une certaine quantité de moyens qui le met en état de se marier. Se niarie-t-il imprudemment , sa détresse est un mal, sans doute, maisellc opère comme un avertisscmentpour
est visible pour tout le monde; ce qu'elles en reçoivent est moins apparent. C'est l'ancicnno querelle (le Teslomac et des membres La culture augmente en proportion des consommateurs. On vit plus long-temps à la campagne, mais pour y faire naître un plus grand nombre d'hommes, il faut que les villes y envoient des capitaux qui animent le travail.
(^e mal imaginaire , l'agrandissement des villes, a excité les craintes les plus extravagantes. On a porte l'absurdité au point de faire des règlements pour borner leur enceinte. On aurait dû en faire pour l'agrandir. On aurait prévenu les maladies
d'autres personnes dans la inCnie classe. Si vons combattez cet effet naturel, si vous instituez des fondations pour les familles , des pensions, des faveurs à litre de mariiige, que s'ensuit-il ? Ce n'est plus un établissement soumis au calcul, c'est une loterie : ou consultera moins la prudence que l'espérance; ainsi beaucoup s'aventurent, mais peu réussissent. Vous avez voulu donner un secours, et vous avez tendu un piège. Ce que vous avez fait pour diminuer le mal n'a servi qu'à l'empirer. Par pitié même pour les infct-tunés de cet ordre, il faut s'abstenir de les encourager au mariage. Quand ils n'auront plus de trompeuse espérance, ils ne seront plus malheureux.
Il n'existe en Angleterre ni restriction ni encouragement: on n'a pas craint que la noblesse vînt à y manquer ; on n'a pas craint que le célibat nuisît à la population ; et l'on n'y connaît point cette maladie triste et honteuse , l'existence d'une classe affectée à l'oisiveté et à l'indigence.
contagieuses. On aurait rendu Tair plus salubre Les règlements contraires ne diminuaient pas 1< nombre des habitants, mais les forçaient de s'en tasser dans des demeures étroites , et de bâtir une ville sur une autre.
Les émigrations sont-elles désavantageuses à la population d'un état ? Oui, si les émigrants avaient pu trouver de l'emploi chez eux; non, si c'est le contraire. Mais il n'est pas naturel que les travailleurs s'expatrient s'ils trouvent de quoi vivre chez eux. Cependant s'ils le désirent, faut-il le leur défendre ? On peut distinguer les cas. Il se peut que ce désir soit produit par quelque dégoût momentané, par quelque idée fausse, quelque prévention qui entraîne une multitude d'hommes avant qu'ils aient le loisir de se désabuser. Je n'affirmerais pas qu'il n'y eût des circonstances où l'on pourrait défendre l'émigration par un édit passager; mais convertir cette défense en loi perpétuelle, c'est changer l'état en prison; c est publier, au nom même du gouvernement, cju'il ne fait pas bon y vivre. Il semble qu'un tel édit dût commencer ainsi : « Nous, etc. , ignorant l'art de rendre nos sujets heureux, bien assurés que si nous leur laissions la liberté de fuir, ils iraient chercher des contrées moins opprimées , leui- faisons défense, etc. »
Ne scraiL-cc point aggraver le mal même? Peut-
on garder toutes les frontières d'un grand pays? Louis XIV, dans sa toute-puissance, en vint-il à bout? Autant de personnes ainsi enchaînées, autant de mécontents et de malheureux qui seront observes avec défiance, qu'il faudra réprimer peut-être par des moyens phis violents, et qui deviendront ennemis, se voyant traités comme tels. D'autres, qui n'auraient jamais songé à quitter leur pays, s'inquiéteront en se voyant forcés d'y rester. D'autres, qui projetaient de s'y établir, se garderont bien de le faire. Pour quelques individus retenus malgré eux, vous perdez tous ceux qui seraient venus volontairement.
L'Angleterre a fait quelques pertes temporaires d'hommes et de capitaux par les émigrations en Amérique. Mais qu'est-il arrivé ? Il est . cvenu de ces contrées une masse de productions qui ont plus que dédommagé la mère-patrie. Les hommes, les capitaux transportés sur ces terrains neufs ont rendu un bénéfice pkis considérable pour l'Angleterre même que s'ils avaient été employés dans son sein. Pour mettre tout cela au net, il faudrait bien des données et bien des calculs ; mais on peut le présumer en général par la vaste étendue de ce nouveau commerce.
Au sujet de l'émigration, le parti le plus sage est donc de ne rien faire. Sous le régime de la
liberté , le bien est certain ; sous le régime de la contrainte , c'est le contraire.
On peut aisément apprécier, d'après cela, l'avantage des immigrations. Pour peupler un pays encore en friche , il sera bon d'attirer des étrangers qui n'ont que leurs bras; il peut même être avantageux de leur faire quelques avances pour les établir.
Par rapport aux moyens de prévenir la destruction de l'espèce , ils appartiennent à cette branche de la police qui s'occupe des subsistances et de la santé publique. Qu'on soit tranquille sur la population: on aura partout assez d'hommes, pourvu qu'on ne leur ôte pas le nécessaire , et le contentement qui en fait partie, par un gouvernement dur et tyrannique '.
' J'ai sous les yeux un gros livre politique de M. de Beausobre , conseiller du roi de Prusse , où , à l'article population, il ne donne pas moins de vingt recettes pour l'augmenter. Voici la dix-neuvième: « Il faut veiller à ce nque dans la saison des fruits le peuple ne se jette pas sur «ceux qui ne sont pas mûrs. » il aurait dû fournir les moyens d'exécution, indiquer le nombre des inspecteurs pour juger de la' maturité des fruits , des surveillants pour les garder, des magistrats pour juger des infractions. Cela va loin.
Ijn autre moyen consiste à « empêcher que les hommes 0 n'épousent des femmes très désagréables. » Il ne dit point non plus à quel juge il faudrait commettre ce jugement un
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peu ilélical, ni sur quels principes il pourrait prouver la laideur des fenimes , ni le degré d'inquisition qu'on devrait lui permettre, ni les épices qu'on devrait lui donner... Le reste est à peu près dans le mônie gorit.
Empêcher le mariage des vieillards avec de jeunes filles, celui des jeunes hommes avec des femnaes beaucoup plus âgées qu'eux ; — empêcher le mariage des personnes qu'on croit inhabiles à la géuéralion : — ce sont d'autres récipés de cette pharmacopée politique , un peu moins ridicules, mais non moins inutile s.
Se? plaintes sur la prostitution , raisonnables si elles avaient pour objet le malheur de I4, classe des femmes publiques , victimes du célibat forcé , ne le sont pas dans leur rapport à la population , qui n'en souûVe point. Je renvoie ù ce qui a été dit à ce sujet dans les Traites de législation^ etc., tom. III, liv. IV. Des moyens indirects pour prévenir les délits , chap. v , Faire en sorte qu'un désir donné se satisfasse sans préjudice , ou avec le moindre préjudice possible.