‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 96 sur 110 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DES COLOKIES.

La colonisation est une mesure très convenable quand on a ou qu'on prévoit un excédant de population par rapport au territoire : elle est très inconvenable comme moyen d'accroître la richesse générale du pays, ou d'augmenter le revenu de la mère - patrie. Toutes les idées vulgaires à ce sujet , sont fondées sur des illusions.

Que les colonies ajoutent à la richesse générale du monde, c'est ce dont on ne saurait douter, car si le travail est nécessaire à la production, la terre ne Test pas moins ; celle des colonies, indé pendamment du produit annuel , est riche en matériaux bruts qui ne demandent , pour obtenir de la valeur, que l'extraction et le transport.

Mais cette richesse est pour les colons, pour ceux qui occupent la terre , et non pour la métropole. D'abord ils ne sont pas en état de payer des taxes; ensuite ils ne le veulent plus. Pour les établu' , pour les protéger , pour les tenir dans la dépendance, il iaut des frais; et tous ces frais

sont acquittes par des impôts levés sur les habitants de la mère patrie.

La colonisation exige une dépense immédiate, une perte de richesse actuelle, pour un profit futur, pour une richesse contingente. Le capital qui s'exporte pour l'exploitation, s'il eût été employé dans la mère patrie, aurait ajouté à la richesse croissante, aussi bien qu'à la population et aux moyens de défense du pays. Quant au produit des colonies, il n'en revient qu'une faible partie à la métropole.

Si la colonisation est une folie comme moyen (renrichissement, c'est du moins une folie agréable. Il en résulte des jouissances nouvelles, autant que les jouissances dépendent de la nouveauté et de la variété des objets. Le sucre substitué au miel; le thé, le café, le chocolat substitués à la bière et à la viande dont se composait le déjeuner de la reine Elisabeth ; l'indigo qui a varié les teintures, la cochenille qui a fourni une écarlate plus brillante , le bois d acajou qui a décoré nos appartements, la vaisselle d'or et d'argent qui orne nos tables, le plaisir qui résulte de tous ces objets de luxe : voilà le profit. Les plantes médicinales et nutritives, en particulier le quinquina et la pomme de terre, sont d'une utilité bien supérieure.

La nouveauté et la variété , par rapport aux 2. 22

moyens de la jouissance, n'a'outent rien à la quantité de la richesse , et la laissent telle qu'elle était, en tant que lesanciennes productions, supplantées par les nouvelles, cessent d'avoir lieu. 11 en est ainsi des nouveaux fruits , des nouvelles couleurs, des nouvelles étoffes, des nouveaux meubles , si le nouveau supplante Tancien. Mais comme la nouveauté et la variété sont des sources de plaisir, à mesure qu* elles augmentent, la richesse augmente aussi, sinon en quantité, du moins en valeur. Et si ces nouveaux besoins sont l'aiguillon d'un nouveau travail , il en résulte une augmentation positive dans la richesse réelle.

Ces avantages,tels qu'ils sont, dépendent d'une colonie située dans un climat dont nous ne pouvons pas naturaliser les productions en Europe. Quant aux mines du Mexique et du Potose , leur effet a été d'ajouter à la quantité de vaisselle composée des métaux précieux, et à celle du numéraire. L'addition à la vaisselle augmente la richesse réelle : l'addition au numéraire a été toute en perte ; la nouvelle masse d'or et d'argent n'a eu d'autre effet que de déprécier l'ancienne, et de diminuer dans la même proportion la valeur de tous les revenus pécuniaires, sans rien ajouter au capital réel et à la richesse future.

Cependant , en faisant entrer tous les intérêts dans le calcul, il est certain que le bien-être du

COLONll.S. XWj

j^iMue humain a été aui:;mGnlc par rctablisscmcnt des colonies. On ne saurait en douter par rapport aux peuples qui s'y sont formes peu à i)eu, et (jui leur doivent leur existence ; mais les métropoles elles-mêmes y ont gagné en bonheur sous un autre point de vue. Prenons TAngle terre pour exemple. Au progrès que la population a fait dans le dernier siècle, on peut juger que bientôt elle aurait atteint ses limites extrêmes, c'est-àdire qu'elle aurait excédé les moyens ordinaires de subsistance, si le superflu n'avait trouvé à se placer dans ces nouvelles contrées. Or, longtemps avant que la population arrive à ce terme , il y a une grande diminution d'opulence relative, un sentiment pénible de pauvreté générale et de détresse , une pression des hommes dans toutes les classes laborieuses, une rivalité malheureuse à offrir leurs travaux au plus bas prix.

Il esta désirer, pour le genre humain, que les rejetons qui vont servir à de nouveaux plants, soient pris des tiges les plus saines et des racines les plus florissantes ; — que les races qui vont se propager dans les terres vacantes soient sorties du peuple dont la constitution politique est la plus favorable à la sûreté des individus; — que les nouveaux colons soient les essaims de la ruche la plus industrieuse , et que leur éducation les ait préparés aux habitudes d'économie et de travail

34o COLONIES.

les plus propres à faire réussir les familles transplantées.

Il est avantageux à ces colonies de rester longtemps sous le gouvernement de la métropole (pourvu toutefois qu'il soit ce qu'il devait être ). Sous un point de vue politique et moral, il est bon que ceux qui les gouvernent, ceux qui exercent l'influence de l'exemple par leur rang et par leurs richesses, aient puisé leur éducation et leurs principes dans une source plus pure , qu'ils soient choisis dans une classe qui , par son opulence héréditaire, a été affranchie de la nécessité de se vouer exclusivement à des intérêts pécuniaires , et qui a pu s'appliquer à la culture des études et des goûts qui ornent l'esprit, adoucissent les affections et donnent plus d'étendue à l'intelligence. Les Hastings, les Cornwallis, les Macartney, et tant d'autres , vont porter dans ces établissements lointains des semences précieuses qui ne seraient autrement que le fruit lent de plusieurs âges.

Il eût été , sans doute, avantageux à l'Égyple de demeurer sous le gouvernement de la Grande- Bretagne , gouvernement qui lui donnerait la paix, la sûreté , les beaux-arts, la jouissance des magnifiques dons que lui a faits la nature; mais', sous le rapport de la richesse , la possession de l'Egypte , loin d'être un gain pour l'Angleterre , serait une acquisition onéreuse.

J cnleiub> le cri universel s'élever coiilre ce paradoxe. Tant de profonds politiques, divisés sur tout autre point , unanimes sur Tiniportance des colonies , ne se sont-ils accordés que pour tomber dans une erreur si capitale ?Tant de négociants se sont-ils abusés sur un calcul aussi simple <[ue celui de la perte el du gain résultant du commerce colonial ? L'expérience de deux ou trois siècles n'aurait-cUe pas ouvert les yeux des gouvernements ? iSe serait-il pas trop extraordinaire qu'ils s'obstinassent à soutenir le poids énorme des dépenses qu'entraînent ces établissements lointains, si la supériorité des avantages n'était pas claire et manifeste ?

Je pourrais répondre qu'une foule d'alcliimistes , après tous les naufrages de leurs devanciers, se sont obstinés à clicrcher la pierre philosophale , et que ce grand œuvre a encore ses partisans. Je pourrais dire que plusieurs états de l'Orient sont gouvernés depuis des siècles par l'astrologie : je pourrais faire une longue énuméi ation des erreurs qui ont entraîné les gouvernements et les peuples ; mais une question de cette nature ne doit j;as être obscurcie par des déclamations. Alléguer le nombre des partisans d'un système, sans l'appuyer sur des preuves, c'est vouloir intimider son adversaire, et non le convaincre. Cherchons tous les argumentas par les-

quels on a voulu prouver l'avantage des colonies sous le rapport de la richesse : nous n'en trouverons pas un seul qui ne soit en contradiction avec les principes les mieux établis de la science économique.

1° « Les ricJiesses des colojiies se versent dans nia métropole : elles j arrivent par le commerce y » elles animent par conséquent les manufactures , y^ elles font subsister de grandes villes : la prospé- » riléde Bordeaux ^ par exemple , en est une preuve. » Sa richesse dépend de soti commerce avec les îles » occidentales. »

Ce raisonnement ne prouve rien en faveur du système des colonies. Il n'est pas besoin de gouverner telle ou telle île, de la posséder, pour y vendre des marchandises. Les habitants des Antilles ont besoin des productions de l'Angleterre et de la France : s'ils étaient indépendants, il faudrait bien qu'ils les achetassent. Dans leur état de dépendance, que font-ils de plus ? Ils ne donnent pas leurs sucres à la métropole , ils les échangent pour des blés et des draps. Ce qu'on leur fournit de ces denrées, si on ne le vendait pas à eux , on le vendrait ailleurs. Supposez que les habitants de Saint-Domingue, au lieu d'acheter leur blé en France , l'achetassent en Angleterre , la France n'y perdrait rien, parccqu'en tout , la consommation de blé ne serait pas moindre.

L'Angleterre, ayant fourni Saint-Domingue, ne pourra pas fournir d'autres pays , qui seront clans la nécessité de s'approvisionner en France.

Le commerce est en raison du capital. Voilà le principe. La somme du commerce , en chaque pays, est toujours en proportion du capital dont ce pays dispose. Je suis négociant: j'ai un capital de dix mille livres ; supposez que l'Amérique espagnole me fut ouverte , pourrais-je, avec mes dix mille livres, faire un plus grand commerce que je ne fais à présent ? — Supposez que les Indes occidentales me fussent fermées, mes dix mille livres deviendraient-elles inutiles entre mes mains? Ne pourrais-jc pas les appliquer à quelque commerce étranger , ou les faire valoir dans l'intérieur du pays , ou les placer dans quelque entreprise d'agriculture domestique ? — Ainsi les capitaux conservent toujours leur valeur. Le commerce qui en résulte peut changer de forme et de direction : il peut couler dans des canaux différents, se porter sur telle manufacture ou telle autre , sur des entreprises étrangères ou intérieures ; mais, en dernière analyse, ces capitaux actifs produiront toujours , et si on les laisse libres, ils produiront toujours à peu près la même valeur.

C'est donc la quantité du capital qui détermine la quantité du commerce , et non Véteîidue du

marché y comme on l'a cru généralement. — Ouvrez )jn nouveau marché , vous n'augmentez pas la somme des affaires , si ce n'est par quelque circonstance accidentelle. — Fermez un vieux marché , vous ne diminuez pas la somme du commerce , si ce n'est par accident et pour un moment.

Ce nouveau marché pourrait être plus avantageux qu'aucun des anciens ; dans ce cas , le profit étant plus grand , le commerce pourrait prendre plus d'étendue. — Mais l'existence de cet extraprofit est ce qu'on suppose toujours , et qu'on ne prouve jamais '.

La méprise consiste à représenter tout le profit d'un nouveau commerce comme autant d'ajouté à la somme du profit national , sans considérer que ce même capital , employé dans toute autre carrière, n'aurait pas été infructueux. On s'imagine avoir c/'ee'j lorsqu'on n'a fait que transférer. Un ministre vante pompeusement quelques nouvelles acquisitions, quelques établissements sur des côtes lointaines ; et s'il s'est fait là des entreprises pour un million, par exemple , il ne man-

' Bryant Edwards, dans son Histoire des îles occidentales , même en exagérant l'utilité des colonies, ne porte qu'à sept pour cent le taux du profit sur un capital employé dans les plantations , tandis qu'il est de cjuinze pour cent sur un capital employé dans la mère patrie.

tjiie pas de croire qu'il a ouvert uuc nouvelle source de richesse nationale, il suppose que ce million de profit n'aurait pas existé sans lui, tandis qu'il aurait occasioné une perte , si le capital employé dans ce nouveau commerce n'avait rapporté que dix pour cent, et qu'employé dans le commerce usité , il en eiit rapporté douze,

La réponse à celte première objection se réduit à deux points : i" qu'il n'est pas besoin de posséder les colonies pour commercer avec elles; 2" que quand même on ne ferait pas le commerce avec les colonies , les capitaux qu'on y emploie seraient appliqués aussi fructueusement à d'autres entreprises.

II. Les partisans du système colonial trouveront celte réponse extrêmement faible; ils voient dans ce commerce deux circonstances qui le rendent beaucoup plus avantageux que celui qui se fait avec des nations libres.

« Nous établissons , disent-ils , un double inono- »pole sur les colons ^ premièrement , le monopole » de leurs productions que nous ne leur permettons » de vendre qu'à nous , et qu'ainsi nous avons à j) plus bas prix : secondement , le monopole de )i leurs achats que nous les obligeons à faire chez » nous , en sorte que nous pouvons leur vcjidre » nos denrées et nos objets de manufacture plus

» cJier qu'à des peuples libres oh d'autres nations » nous feraient concurrence. »

Examinons séparément Feffet de ces deux monopoles.

i" Vous pouvez empêcher vos colons de vendre leurs produits à tout autre qu'à vous , mais vous ne pouvez pas les forcer de cultiver et de fabriquer à perte. Il y a un prix naturel pour chaque denrée , déterminé par le taux moyen du profit du commerce en général. Le cultivateur ne peut-il pas vendre sa denrée à ce prix naturel ? il quitte sa culture , il applique ses capitaux à d'autres entreprises. Le monopole peut bien opérer une réduction forcée du prix pour un certain temps ; mais , moi colon, je me garderai bien de continuer à cultiver le sucre , si je perds à cette culture au lieu d'y gagner. 11 est donc im~ possible que le monopole opère une réduction constante de la denrée au-dessous de son prix naturel. Mais la concurrence libre suffira pour la réduire et la maintenir à son prix naturel , sans aucun monopole. Le haut prix, auquel vous croyez remédier par le monopole, est un mal qui se guérit de lui-même. Les grands profits dans une branche attirent un grand nombre de commerçants: tous ces commerçants sont rivaux; et cette rivalité opère naturellement une réduction des prix, jusqu'à ce que le taux du profit

dans ce coinnicrcc particulier soit au niveau de tous les autres.

1° Vous pouvez forcer vos colons à ne rien acheter que de vous; mais l'avantage que vous croyez tirer de ce commerce exclusif est illusoire.

S'agit-il des denrées et des manufactures qu'à raison d'une supériorité naturelle vous pouvez fournir de meilleure qualité et à plus bas prix que les étrangers ? Il est clair que sans monopole vos colons les achèteraient de vous plutôt que d'eux. Le monopole ne vous sert pas à les leur vendre plus cher; car vos marchands , étant tous en concurrence entre eux, cherchent naturellement à se supplanter en offrant leurs marchandises au plus bas prix possible.

Mais pour les denrées et autres articles que vous ne pourriez pas leur fournir à des termes aussi favorables que les étrangers , il est certain que sans le monopole vos colons ne les achèteraient pas de vous. Doit-on en conclure que ce monopole vous soit avantageux ? Point du tout. La nation en général n'y gagne rien. Il s'ensuit seulement que l'on cultive chez vous un genre d'industrie qui ne vous convient pas naturellement; il s'ensuit que l'on produit de mauvaises denrées . ou que l'on fabrique de mauvais ouvrages. Le monopole est comme une récompense

que le gouvernement donne pour maintenir des manufactures inférieures à celles des autres nations. Si ce monopole n'existait pas , vous appliqueriez les mêmes capitaux à des genres d'industrie dans lesquels vous avez un avantage décide. Loin de perdre à cet arrangement, vous y gagneriez une prospérité plus stable : car des manufactures qui ne peuvent se soutenir que par des moyens forcés sont exposées à mille vicissitudes. Observez de plus que ce monopole sur les colons est chargé d'un contre-monopole. Il ne vous est pas permis à vous Français ou Anglais d'acheter les denrées semblables à celles de vos colonies , (juand vous les trouveriez ailleurs à plus bas prix. En compensation de la gêne que vous imposez à vos colons , vous vous en imposez une à vousmêmes. S'ils ne peuvent vendre qu'à vous , vous ne pouvez acheter que d'eux. Or. combien n'en résultc-t-il pas d'inconvénients pour vous ! Lorsque la récolte a manqué dans vos colonies , vous ne pouvez pas vous pourvoir dans celles où la saison a été plus favorable: à côté de l'abondance, vous vous trouvez dans la disette. L'effet du monopole est nul pour baisser le prix ; mais l'effet du contre -monopole est certainement de produire de temps en temps des chertés extraordinaires.

TH. Les partisans du système colonial consi-

tlorcnt les colonies sous un autre aspect ; l'avaiilage qui en revient au fisc. « Les droits quoii » établit siii' le com?)ierce des colonies , soit d'ini- ^^ portation , soit d'exportation , pT'odiùsenl un re- » <^'enu qui cesserait ou diminuerait beaucoup ^ si » elles étaient indépendantes . »

Il est certain que les impôts mis sur le commerce des colonies rendent un produit considérable ; mais si elles étaient libres , ne feraientelles point de commerce ? ne pourrait-on pas taxer ce commerce ? ne pourrait-on pas le taxer aussi fortement que le permet la contrebande ? L'Angleterre lève des droits sur son commerce avec la France ; la France lève des droits sur son commerce avec l'Angleterre. Il n'est donc pas besoin de posséder les îles pour se former un revenu du commerce avec les îles.

Je ne répète pas ici que vos impôts sur les articles de leurs productions, et sur ceux de vos importations dans les colonies, sont des impôts dont vous payez chaque denier vous-même. Ceci a déjà été démontré. Ce (juc vous faites payer aux colons, ce sont uniquement les impôts sur vos exportations chez eux.

Je conviens que vous pouvez ainsi gagner sur vos colonies plus que vous ne le pourriez sur des nations étrangères : car les étrangers peuvent quitter votre marché quand il leur plaît , s'ils ne

35o COLONIES.

peuvent pas se procurer chez vous tels ou tels articles de commerce aussi bon marché qu'ailleurs: vous êtes donc obligé de les ménager. Mais vos propres sujets , forcés de se pourvoir chez vous , seront obligés de se soumettre : vous les tenez dans une prison , et vous pouvez mettre le prix que vous voulez à leur existence.

Cependant un pareil avantage pourrait- bien n'être qu'illusoire. Dès que vous faites de vos îles une prison , il faut en tenir toutes les portes bien fermées. Vous avez à lutter contre le protée de la contrebande. Il vous faut des flottes pour bloquer leurs ports , des armées pour contenir tout un peuple de mécontents , des cours de justice pour punir tous les réfractaires. Combien de frais immenses à déduire avant de tirer de ce commerce forcé un revenu net !

Au calcul des dépenses de paix ajoutez celles d'un seul armement, d'une seule guerre ; et vous verrez que les colonies dépendantes coûtent beaucoup à la métropole , et ne lui donnent point un retour égal; que, loin de contribuer à la force d'un état , elles en sont toujours la partie faible et vulnérable , — qu'elles entretiennent entre les nations maritimes une jalousie continuelle, — et qu'ainsi le peuple , en France et en Angleterre , est soumis à de plus forls impôts, dont l'unique effet est de rendre les denrées coloniales plus chères que si elles étaient libres.

(Ol.ONIKS. v)5l

A ci's considcralions contre le syslcme colonial . tirées de re'conomic politique , on peut en joindre plusieurs de justice et d'humanité. Ce système est presque toujours funeste aux peuples qui lui sont soumis; le gouvernement est habituellement à leur égard dans un état de jalousie ou d'indifférence : il les néglige ou il les opprime ; il en fait une place de rebut pour recevoir la partie la plus vile de la société , ou une place de pillage pour des favoris et des créatures qu'on veut enrichir subitement. Le souverain, à deux mille lieues de ses sujets, ne peut connaître ni leurs besoins, ni leurs intérêts, ni leurs mœurs, ni leur caractère. Leurs plaintes les plus légitimes et les plus graves , affaiblies en raison de la distance, dépouillées de tout ce qui excite la sensibilité, de tout ce qui en impose à l'orgueil du pouvoir , sont livrées sans défense dans le cabinet du prince aux tournures les plus insidieuses , aux réponses les plus infidèles : trop heureux encore les colons si on ne leur filit pas un crime d'avoir demandé justice , si leurs représentations les plus modérées ne sont pas punies comme des actes de rébellion. En un mot, on s'embarrasse peu de leur affection, on ne craint guère leur ressentiment, et on brave leur désespoir. Les moyens abondent pour déguiser au prince les procédés les plus violents, sous une apparence de néces-

site; et les meilleures intentions ne peuvent pas préserver les ministres du danger de servir des intérêts particuliers aux dépens des intérêts publics.

Si l'on passe aux détails de la situation des colonies, on ne peut qu'être frappé de leur désavantage. Les colons ont-ils des procès dans la métropole , il faut que leurs témoins traversent les mers : ils sont à la merci de leurs agents ; les années s'écoulent ; les frais de justice les dévorent. — Sont-ils en danger d'une révolte , sontils menacés de l'ennemi , les secours arrivent quand le mal est fait. Le remède devient quelquefois un autre mal. — Manquent-ils de subsistances , la famine a ravagé leur pays avant que la métropole ait eu connaissance de leurs besoins.

Ce ne sont pas là de simples assertions : c'est un résumé fidèle de toute l'histoire des colonies. Elle est tragique jusqu'à l'horreur. Ce que ces établissements ont souffert par l'impéritie , l'impuissance ou l'insensibilité des gouvernements européens surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Quand on considère tout ce qu'il y a eu là d'hommes détruits, de flottes perdues, de trésors engloutis, d'établissements saccagés, on est étonné d'entendre parler des colonies comme d'un moyen d'enrichissement. Le développement

naUirol de leur fecoiulité et de leur iiidiislrie a été retardé pour des siècles. On ies a CDuverles mille fois de ruines. On s'appauvrit, on les appauvrit elles-mêmes en les tenant dans la servitude. On partagerait leur opulence en les laissant jouir des bienfaits de la liberté.

Il y a plus que des raisonnements pour montrer rinutilité de leur dépendance. L'^Vmériquc septentrionale offre un fait éclatant qui doit éclairer l'Europe. L'Angleterre a-t-elle vu diminuer son commerce avec ses anciens sujets devenus libres? Depuis qu'elle a perdu ces immenses possessions, a-t-elle donné des symptômes de décadence? A-t-elle eu moins de matelots? Sa puissance navale est-elle affaiblie? — Elle a trouvé une nouvelle source de richesses dans l'indépendance des Etats-Unis. L'émancipation de cette grande contrée y a porté plus d'hommes, plus de capitaux, plus d'industrie. La Grande-Bretagne, soulagée de tous frais de défense et d administration, a fait un commerce plus avantageux avec un peuple plus nombreux et plus riche; et c'est ainsi que tout concourt à prouver que la prospérité d'une nation est un bien auquel toutes les autres participent, chacune en proportion de ses moyens; et que le système colonial est mauvais pour les Européens, pour cela seul qu'il est mauvais pour les colonies.

.l)j COLONIES.

Voyons maintenant les conséquences qu'on doit tirer de ces données.

1° Ne doit-on faire aucun établissement colonial ? Aucun , dans la vue dVnrichir la mère patrie : c'est toujours une dépense certaine pour un profit contingent et très éloigné ; mais nous avons vu que, comme moyen de soulager la population, de ménager une issue à ceux qui se trouvent trop pressés sur le sol natal, la colonisation offre une ressource immédiate ; et que si elle est bien conduite, si elle n'est soumise à aucun assujettissement qui entrave sa prospérité, il peut en résulter la création d'un peuple avec lequel on a tous les rapports de langage , d'habitudes sociales, de liens naturels et politiques.

2° Doit-on affranchir les colonies qu'on possède? Oui, si l'on ne considérait que l'épargne des dépenses du gouvernement, que les avantages supérieurs d'un commerce libre; mais il faut examiner ce qu'on doit aux établissements coloniaux, à une famille qu'on a créée et qu'il ne faut pas abandonner. Peut-elle se maintenir par elle-même'' Sa sûreté intérieure ne serait-elle pas exposée ? Ne serait-ce point sacrifier une classe d'habitants à une autre , — par exemple . les hommes libres aux esclaves, ou les esclaves aux hommes libres i* N'ont-ils pas besoin d'être protégés et dirigés dans leur état de faiblesse et d'ignorance compa-

rativc^ Leur dépendance n'est-elle pas leur sauvegarde contre Tanarchie, le meurtre et le pillage? Voilà les points de vue sous lesquels il faut envisager cette question.

Quand on aurait cessé de voir les colonies avec les yeux avides de la fiscalité, la plupart des inconvénients de rétat colonial cesseraient d'euxmêmes. Détruisez les fausses notions mercantiles et la jalousie du pouvoir, vous ferez tomber tout ce qui rend leur joug onéreux. Vous n'aurez plus à craindre des dispositions hostiles et des guerres d'indépendance : car si la sagesse seule était écoutée, l'objet ordinaire de la contention serait renversé : la mère patrie aspirerait à voir ses enfants assez puissants pour devenir libres; et les colons redouteraient la perte d'une autorité tutélaire qui leur donne la paix au dedans et la sûreté contre les ennemis extérieurs.

356 MOYENS d'accroissement

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