‹ Théorie des peines et des récompensesChapitre 37 sur 78 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'appelle ainsi les peines corporelles qui consistent principalement dans la douleur physique immédiate, pour les distinguer d'avec d'autres peines corporelles , dont l'objet est de produire des ç,QiX\%é^txiÇ.t% permanentes *.

Ces peines seraient susceptibles d'une variété infinie, parce qu'il n'est aucune partie du corps qu'on ne puisse affecter douloureusement , et qu'il n'existe presque rien dans la nature dont on ne puisse faire un instrument de souffrance. Mais quand il serait possible d'en épuiser le catalogue, c'est un travail qui heureusement ne serait pas nécessaire.

1 Afflictif dans ce sens est conforme au mot lalin dont il déiive: Afflictalio , dilCicéron dans ses Tusculanes, est œgvUudo cum vexatione corporis.

Le mode qui s'est présenté le plus naturellement, et qui a été le plus commun , a été de livrer le corps à des coups. La flagellation, qui consiste à frapper> avec un instrument 'flexible , a été le mode le plus usité. Le plus ou moins de flexibilité dans l'instrument produit différents modes de peines , qui conservent le même nom générique , malgré la diversité des effets.

Il y a un supplice assez commun en Italie , et surtout à Naples , pour les filous : V estrapade. Elle consiste à enlever un homme à une certaine hauteur par le moyen d'un cabestan , et à le laisser retomber tout à coup , de manière toutefois qu'il ne touche pas terre. Toute la force acquise par le corps dans la chute porte sur les bras , et la conséquence ordinaire est leur dislocation. Un chirurgien est présent pour les remettre.

Il y a eu deux peines pratiquées autrefois en Angleterre, mais qui sont tombées en désuétude, même dans le département militaire : l'une était le piquettement , qui s'opérait par suspension: le poids du corps portait entièrement sur la pointe d'une pique : l'autre était le cheval de bois ou de fer; c'était une pièce de boîs ou de fer étroite, sur laquelle le patient était placé à califourchon. On augmentait l'effet par des poids attachés aux jambes.

Une autre peine, qui existe encore dans les anciens statuts de la loi anglaise , et qui n'est plus pratiquée, consistait à plonger le corps du patient

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dans l'eau froide à plusieurs reprises : c'est ce qu'on appelle en anglais ducking. 11 n'y avait point là de douleur aiguë. Le malaise physique venait en partie du froid , et en partie de la suspension temporaire de respiration. Cette peine, qui avait quelque chose de burlesque, était surtout mise en usage pour des femmes grondeuses , dont les cris importunaient le voisinage : communis rixatrix. On voit que cela est du vieux temps. Le peuple, fort attaché aux anciennes coutumes, exerce encore quelquefois cette espèce de justice sur de petits filous pris en flagrant délit dans quelque rassemblement populaire, comme les foires.

Le génie d'invention pour la variété des instruments de douleur s'est surtout manifesté dans une branche de logique , dans cette logique des tribunaux qu'on appelait la question. Il y en avait pour toutes les parties du corps , selon qu'on voulait les allonger, les tordre ou les disloquer. La torture des pouces consistait à les serrer avec des cordelettes ; celle des bottes étroites , à faire entrer des coins dans les boites à coups de marteau. Dans la torture proprement dite , le patient était couché sur une planche , et garrotté avec des cordes qu'on serrait graduellement avec une vis , de manière à produire tous les degrés possibles de douleur.

La suffocation par l'eau {drenching) se pratiquait au moyen d'un linge , mouillé par une injection continuelle, appliqué sur la bouche et les narines du patient , de manière qu'à chaque mou-

vement d'inspiration il faisait entrer une certaine quantité d'eau dans l'estomac, qui se distendait au point de produire un gonflement sensible. Dans la fameuse transaction d'Amboine , les Hollandais se servirent de ce genre de tourment contre leurs prisonniers anglais.

Ne poursuivons pas plus loin une énumération si désagréable; ce qu'il y a de commun entre toutes les peines afflictives du genre aigu , c'est la douleur organique. Mais elles diffèrent beaucoup par deux points essentiels : — les degrés de leur intensité, — les conséquences plus ou moins graves qui en sont le résultat.

Ces conséquences se rangent sous trois chefs : 1° la continuation de la peine organique au delà du temps de son exécution; 2° les différents maux physiques d'un autre genre qui peuvent en provenir ; 3° l'ignominie plus ou moins grande qui y est attachée. Dans le choix de ces peines , toutes ces considérations sont de la plus grande importance.

Il serait bien inutile d'en admettre une grande variété dans le code pénal. La plus commune, la flagellation , variable dans tous les degrés d'intensité dont on a besoin , pourrait suffire à elle seule , si l'analogie en certains cas ne recommandait l'emploi de quelques autres : à cela près, multiplier les instruments de douleur , c'est risquer , sans aucun fruit, de rendre les lois pénales odieuses.

L'impératrice Marie-Thérèse , entre autres ou-

vrages qu'elle entreprit pour ramélioration des lois, fit compiler une description de toutes les tortures et de tous les supplices. C'était un gros volume in-folio , dans lequel non-seulement toutes les machines étaient décrites et représentées par des gravures, mais on allait jusqu'à spécifier toutes les manipulations de l'exécuteur. Ce livre ne fut en vente que très-peu de jours. Le prince Kaunitz , alors premier ministre, le fit supprimer. Il pensa , et avec raison , que la vue d'un pareil ouvrage ne pouvait qu'inspirer une sorte d'horreur pour les lois. Cette objection tombait avec une force parti • culière sur les machines employées à la torture. Depuis, elle a été abolie dans tous les Etats du domaine autrichien ; il est assez probable que la publication de cet ouvrage eut quelque part à cet heureux effet.

II serait à désirer qu'un homme de l'art voulût examiner les effets plus ou moins dangereux qui peuvent résulter des divers modes de cette punition, les contusions produites par les coups de corde , les lacérations des fouets , etc. En Turquie , la partie qu'on frappe, c'est la plante des pieds. Les conséquences en sont-elles plus ou moins graves , je l'ignore. C'est apparemment par un sentiment de pudeur que les Turcs n'ont pas voulu exposer à la vue les parties supérieures du corps humain.

Si cette peine était modérée au point de ne produire que la douleur du moment, ou à peu près, elle ne serait ni assez exemplaire pour les specla-

leurs , ni assez efficace pour intimiiler les délinquants : il n'y aurait presque plus dans le châtiment que l'ignominie. Or, il faut considérer que sur la classe commune des malfaiteurs , à qui ces peines sont destinées, l'ignominie pourrait bien n'avoir aucune prise.

En Angleterre , la flagellation est exécutée avec une extrême inégalité. Le plus ou le moins est laissé au caprice intéressé de l'exécuteur. Il dépend de lui de rendre la peine beaucoup plus légère qu'elle ne devrait l'être dans l'intention du juge ; et il fait de cette vente d'indulgence une branche de son revenu. Ainsi le délinquant est puni, non en// proportion de son délit, mais de sa pauvreté. Le "^ plus coupable , celui qui a su mettre en sûreté une partie de ses larcins, jette un gâteau dans la bouche du Cerbère , et celui qui a tout restitué subit toute la rigueur de la loi.

Il serait possible d'obvier à cet inconvénient. Il n'y aurait point de difficulté à construire une machine cylindrique qui mettrait en mouvement des corps élastiques , comme des joncs ou des côtes de baleine. Le nombre des tours serait déterminé par l'ordre positif du juge. Il n'y aurait plus rien d'arbitraire. Un officier public, d'un caractère plus responsable que l'exécuteur , présiderait à l'exécution; et dans les cas où il y aurait plusieurs délinquants à punir, en multipliant les machines, leur opération simultanée ajouterait considérablement à la terreur de la scène, sans rien ajouter à la peine réelle.

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