‹ Théorie des peines et des récompensesChapitre 54 sur 78 · BEJÏTHAM. — PEINES ET RÉCOMPENSES. T. I · texte numérisé non relu

BEJÏTHAM. — PEINES ET RÉCOMPENSES. T. I

dans la liste des maux. Le changement peut être en mieux ; mais la plupart des hommes , par l'effet d'une longue habitude, se prêtent difficilement à un climat différent de leur climat natal ; et les plaintes des personnes expatriées portent le plus souvent sur les altérations de santé qu'ils attribuent à cette cause.

De toutes ces peines attachées au bannissement, il n'en est pas une qui soit absolue et certaine : elles peuvent être ou n'être pas ; elles peuvent varier dans des degrés infinis , et il se peut encore que la balance des effets , au lieu d'être en mal , soit en bien *.

Examen du confinement terrilorial.

1° Sous le rapport de V économie, ces peines valent mieux que l'emprisonnement (j'entends tou-

* « Gallio ayant été envoyé en ex-il dans Pile de Lesbos, (t on fut averti à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, et « que ce qu'on lui avoit enjoint pour peine lui tournoit à <c commodité; par quoi ils se ravisèrent de le rappeler près u de sa femme et en sa maison , et lui ordonnèrent de s'y « tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment « ( à sa manière de sentir). )> Essais de Montaigne, liv. I, chap. II.

Voilà l'auteur français: Voici Tacite:

«( Italiâ exactus : et quia incusabatnr, facile tolera- « turus exilium, delectâ Lesbo, insulâ nohîU et amœnâ, t! retrahitur in urbem, custoditurgue dominus mag'isu tratuum. » — Ann. lib. VI, cap. iii.

jours l'emprisonnement oisif du système actuel).

Un prisonnier doit être nourri et entretenu. Dans une estimation moyenne, sa valeur pour l'État est négative. Un homme libre est un profit : il produit plus qu'il ne consomme : sans cela , il n'y aurait pas ce surplus qui constitue la richesse. Un homme banni n'est ni gain ni perte : sa valeur pour l'État est zéro.

2° En fait ^'égalité ces trois peines sont presque également défectueuses, — et le bannissement plus que les deux autres.

Être confiné dans un circuit étroit , est une peine à peu près certaine pour tous, quoiqu'elle varie selon les individus. Être confiné dans une province ou un district hors de sa résidence ordinaire , est une peine très-sévère pour un manufacturier, — très-petite pour un journalier d'agriculture, — nulle pour d'autres.

Le bannissement est le plus pénal; mais cependant toutes ces peines sont très-incertaines, trèsinégales ; dans certains cas, absolument nulles; dans d'autres cas, excessives. Elles portent toutes sur des suppositions dont aucune ne peut exister *.

1 Voyez la tragique histoire d'un jeune noble vénitien, relégué dans File de Candie— A View of the Society and Manners in Italy, br Moore. — Tom. I, letl. xiv.

Dans l'espoir de revoir les murs de sa patrie, d'embrasser une dernière fois ses amis et son vieux père , il commit un nouveau crime, irrémissible par les lois de l'Etat ; il entra en correspondance avec ua prince étranger, sachant

lUO AUTRES ESPECES DU CONFINEMENT TERRITORIAL.

5° Ces peines sont Irts-divmbies quant à leur durée : mais , par rapport aux divers inconvénients qu'elles entraînent, ils sont tels qu'il n'est i)as au pouvoir du juge de les mitiger, et d'en fixer la quantité, d'après les circonstances du délit. Çu'uu délin(}uant soit banni, et que ce bannissement le prive de tous ses moyens de subsistance , i! n'est pas au pouvoir du juge de le préserver de ce mal, et la sentence ajoute à l'exil une peine accidentelle d'indigence ou de mort.

4*^ Sous les rapports de \ exemple ^ le bannissement est très-défectueux. Ce qu'il a d'exemplaire appartient entièrement à sa description : les orateurs et les poètes l'ont peint des couleurs les plus lugubres , et y ont attaché une sorte de terreur nominale. Mais son caractère essentiel étant de soustraire celui qui le souffre à l'observation de ses compatriotes , ses peines ignorées sont perdues pour l'exemple. La relégalion laisse l'individu sous les yeux d'une partie de ses cosujets ; mais le mal attaché à cet état n'est pas apparent : l'empreinte du châtiment n'y est pas marquée : on n'y voit que des infortunes accidentelles.

o° Pour leur tendance à V amendement moral, ces trois espèces diffèrent beaucoup.

Le quasi-emprisonnement peut être nuisible.

bien que pour ce délit il devait être ramené à Venise pour y subir sa condamnation et sa mort! Que de douleurs dans un tel exil !

ALTRES F.SPECrS DU CONFINEMENT TERRITORI.VL. ICI

Laissez le délinquant dans le lieu de son domicile ordinaire, s'il est habitué à de mauvaises compagnies, il continuera à les fréquenter : le danger n'est pas , à beaucoup près , le même que dans une société corrompue ; mais ce danger existe encore par son propre choix.

La relégation , dans le même cas , serait probablement utile. Elle suspendrait le cours de ses liaisons dangereuses 5 elle donnerait une autre direction à ses habitudes; il y a un intervalle pendant lequel il ne peut s'y livrer ; il est surveillé , il lui faut du temps pour trouver des complices , et il y a du péril à en chercher. Jeté dans une société nouvelle, il a un intérêt sensible à s'y recommander par une bonne conduite. Les bons effets de ce moyen sont si bien connus , qu'il entre souvent dans le gouvernement domestique.

Le bannissement à cet égard sera plus efficace que la relégation. Si le délinquant est encore dans cet âge favorable à de nouvelles habitudes , s'il n'est pas insensible à l'avantage d'une bonne réputation, son dépaysement lui est d'autant plus utile qu'il le jette dans une société où il n'y a pas de préjugés établis contre lui. Le même découragement n'existe plus à un grand éloignement de ceux qui ont été les témoins de son déshonneur. ]\Iais eiit-il l)orté dans son bannissement ses dispositions vicieuses , il n'aurait pas la même facilité à les mettre en œuvre, surtout si le langage de ce pays étranger n'est pas le sien : de là résulte une grande

difficulté à se lier avec des complices. D'ailleurs , des lois qu'il ne connaît pas , un mode de justice avec lequel il n'est pas familiarisé, peuvent lui inspirer plus de respect et de crainte que les lois et les tribunaux de son pays. Son caractère même d'étranger, qui l'expose plus facilement aux soupçons , l'oblige à se tenir sur ses gardes , et de plus lui rend le vol et les acquisitions frauduleuses plus difficiles. Toutes ces considérations peuvent le déterminer à embrasser la ressource du travail honnête, comme la seule qui lui reste encore.

Il suit de cet examen qu'on trouvera peu de cas où le bannissement soit convenable. Dans certains délits politiques d'une nature assez douteuse , on pourrait l'employer comme un moyen de l'éloigner de la scène des intrigues et des factions. II faudrait même , en ce cas , lui laisser l'espoir du retour, comme un gage de sa bonne conduite durant son éîoignement.

Toutes ces réflexions ont échappé à Beccaria. 11 semble qu'il ait voulu que le bannissement fût une peine universelle pour tous les délits *.

1 Traité des délits et des peines , chap. xvir.

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