BFISTUAM. — PEI>T5 ET RÉCOMPENSES. T. I
le maître manufacturier, déduction faite de ses profils, trouve une balance de perte d'environ trente-huit livres sterling par tète d'ouvrier.
Ce qui rend cette manufacture plus dispendieuse qu'elle ne le serait dans la métropole , c'est : — 1" Les frais nécessaires pour transporter les ouvriers aune distance de deux ou trDis mille lieues; — 2° l'entretien d'un état-civil, gouverneurs, juges, inspecteurs , officiers de police, etc.; — 5° l'entretien d'un état militaire, qui n'a d'autre objet que de maintenir la subordination et la sûreté dans la manufacture ; — 4° la dispersion des ouvriers, leur infidélité, leurs vices favorisés par les circonstances locales, et le peu de valeur d'un travail arraché par contrainte à des hommes qui n'ont aucun intérêt dans le produit; — 5° l'accroissement du prix pour tous les articles dont la manufacture a besoin, et qu'il faut porter d'Europe avec tous les risques d'une longue navigation.
S'il n'y a pas un commis de Manchester ou de Liverpool qui n'eut fait entrer toutes ces considérations dans son calcul, s'il n'y a pas un individu sensé qui eut voulu se charger d'une telle entreprise, il faut donc que l'arithmétique soit toute différente pour ceux qui exposent leur propre fortune, et pour ceux qui ne hasardent que la fortune publique.
On peut faire d'autres objections, et de bien graves, contre l'établissement de Botany-Bay, d'après les lois constitutionnelles de la Grande-Bre-
tagne *. Je n'entre point dans cet examen , il serait étrangler à mon sujet; mais il est une dernière considération qui devrait toute seule faire abandonner ce système.
La peine de déportation est sujette à recevoir un grand nombre d'aggravations accidentelles , qui ne sont point dénoncées par la loi, qui n'entraient point dans l'intention du législateur.
Quand le législateur ordonne une peine, il est censé la choisir comme la plus convenable au délit: il veut cette peine telle qu'elle est ; il la croit suffisante; il n'en veut ni une plus faible ni une plus rigoureuse ; il sait que la peine dénoncée par la loi produit un effet, mais qu'une autre peine qui s'y joint, par accident, ou par négligence, ou par intérêt de la part des agents , allant plus loin que la loi, est une injustice, et qu'étant nulle pour l'exemple, elle est un mal à pure perte.
La peine de déportation , qui , dans l'intention de la loi , est une peine modérée , presque toujours limitée à sept ans ou quatorze , est souvent commuée dans le fait en peine capitale. Il y a plus : il est à présumer que cette terrible aggravation tombera principalement sur les plus faibles, les moins coupables, ceux qui, par leur sensibilité, leurs habitudes antérieures , leur sexe , leur âge , sont le
* Voyez l'ouvrage de M. Bentham. — APlea for Ihe Cori' slitution, shewîng Ihe enormilies committed, etc., etc., in Neiu South Wales.
moins en élat de résister à toutes les causes de mortalité qui agissent sur eux dans ce funeste trajet. Les faits, à cet égard, sont aussi authenti(|ues qu'effrayants.
Dans un espace de huit ans et demi, depuis le 8 mai 1787 jusqu'au 51 décembre 179o, sur cinq mille cent quatre-vingt-seize convicts embarqués, cinq cent vingt-deux périrent dans le passage; et ce n'est pas tout, car cette table n'est pas complète. Sur vingt-huit vaisseaux , il y a une omission de cinq dont la mortalité reste inconnue.
Une navigation , quelque longue qu'elle soit , n'est point défavorable à la vie humaine : le capitaine Cook a fait le tour du monde sans perdre un seul homme. Il faut donc qu'il y ait des circonstances particulières pour rendre compte d'une mortalité qui va au point de décimer les hommes dans le passage à Botany-Bay. Ces circonstances meurtrières se trouvent dans l'espèce des prisonniers, et dans le mode de leur traitement. Leur accorde-t-on de la liberté , on a tout à craindre de leur esprit d'insubordination. Les tient-on renfermés , ils contractent des maladies mortelles. Des hommes durs et cupides sont-ils chargés de l'entreprise , les provisions sont insuffisantes et d'une mauvaise qualité. Un seul prisonnier a-t-il apporté des prisons ou des galères le germe d'une maladie putride , la contagion devient d'abord générale. Un vaisseau qui transportait des convicts en 1799 {le Hillsboroug) , sur trois cents passa-
gers en perdit cent un. Ce n'est pas, dit M. Collins, qu'on eût négligé aucune des précautions nécessaires; mais la fièvre des prisons , qui avait infecté l'habillement d'un des coîivicts, causa tous ces ravages.
Qu'on multiplie les règlements tant qu'on voudra, il ne faut qu'une négligence , qu'un accident pour faire entrer la mort sous ses formes les plus hideuses dans ces prisons flottantes , qui ont à traverser la moitié du globe avec la contagion dans leur sein , avant de pouvoir séparer les pestiférés et les mourants, d'avec ceux qui n'ont échappé aux maladies que pour traîner une existence débile dans un état de servitude et d'exil.
Peut-on reconnaître l'intention de la loi dans cette accumulation de rigueurs imprévues ? Le législateur paraît-il savoir ce qu'il fait , quand il ordonne une peine qui, dans son exécution, ne dépend plus de lui , — qui est soumise à une infinité d'accidents, — qui change de nature dès qu'elle est prononcée, — et devient tout autre dans le fait, qu'elle n'était dans sa volonté? La justice, dont le plus beau caractère est la certitude et la précision , la justice, qui doit tout peser dans la balance, parce qu'elle distribue des maux, ne devient-elle pas, dans ce système pénal, une sorte de loterie dont on ne saurait prédire l'événement? Qu'on essaye de traduire en sentence judiciaire ces hasards compliqués : — (t Je te condamne, dira le juge, mais je ne sais à quoi , — peut-être aux tempêtes et aux
lys DE LA DEPOKTATIO-N A BOTANY-BAY.
naufrages , — peut-être à la contagion , — peut-être à la famine , — peut-être au massacra par la main des sauvages , — peut-être aux bêtes féroces. Va, prends ta chance , péris ou prospère , souffre ou jouis, je t'éloigne de mes yeux: le vaisseau qui t'emporte me dérobe l'aspect de tes misères , je ne m'inquiète plus de toi. »
Cet établissement, dira-t-on peut-être, quoique très-défectueux sous le rapport pénal, produira des avantages politiques : c'est le berceau d'une colonie, il s'y formera peu à peu une population considérable ; les générations futures vaudront mieux que les fondateurs , et l'on aura enfin , après des siècles , une possession britannique d'une importance majeure.
Je répondrais d'abord , s'il faut répondre à tout, que, de tous les moyens qu'on pouvait prendre pour fonder une colonie dans ce nouveau continent, le plus coûteux et le moins favorable au succès était d'y envoyer , comme fondateurs , des hommes flétris et dépravés. S'il est une situation qui demande de la patience , de la sobriété , de l'industrie , c'est celle de colons transplantés loin de chez eux, exposés à toutes sortes de privations, qui ont tout à créer, et qui, dans un établissement nouveau, ont à se ménager avec des habitants sau- Tages et farouches, justement jaloux d'une invasion qui menace leur propriété. Des hommes vicieux, des malfaiteurs, ont toutes les passions destructives qui anéantiraient la société la mieux
établie, si on ne les réprimait pas ; ils n'ont aucune des qualités morales et industrielles qui servent à former une communauté naissante, et à surmonter les obstacles nombreux que leur oppose la nature dans son état brut et inculte.
Étudiez l'histoire des colonies qui ont prospéré. Ce sont des quakers bienfaisants et paisibles , des émigrés religieux qui se transportaient dans un autre monde pour y trouver la liberté de conscience ; des cultivateurs pauvres et honnêtes , qui savaient vivre de peu , et supporter de grandes fatigues.
Les flibustiers, enrichis du pillage des nations, et qui, par leur nombre et par leurs richesses, auraient dû fonder des États , se sont anéantis par leurs vices, et n'ont laissé que dans l'histoire une trace de leur existence.
S'il était conforme à la saine politique de fonder une colonie dans la Nouvelle-Zélande, il fallait donc y envoyer de bons laboureurs, d'industrieux ouvriers, d'honnêtes familles; et il fallait apporter les plus grands soins à en écarter les malfaiteurs, qui portent avec eux la semence de tous les désordres , et qui doivent détourner d'un pareil établissement tous ceux qu'on aurait du y inviter de préférence.
. 11 est rididule, au moins dans l'état actuel de cette colonie, d'en parler comme d'un objet de commerce. Loin de produire un surplus échangeable , elle ne produit pas assez pour ses besoins.
Elle a beaucoup à acheter, et presque rien à vendre. Son seul moyen de commerce est le numéraire; ce numéraire, envoyé par la métropole pour l'entretien civil et militaire du gouvernement, passe tout entier aux marchands nationaux ou étrangers qui vont vendre leurs denrées à Botany-Bay, à cinq cents pour cent de bénéfice. Faute de numéraire, le gouvernement a déjà été réduit à créer un papier -monnaie, c'est-à-dire à fonder une dette coloniale.
En voilà sans doute assez pour montrer que l'objet politique n'est pas mieux rempli par cet établissement que l'objet pénal.