‹ Théorie des peines et des récompensesChapitre 58 sur 78 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

surtout par son extrême inégalité ; la servitude laborieuse , peine éminemment salutaire , mais qui , étant combinée avec le bannissement , perd tous ses bons effets , et en produit une foule de mauvais.

Pour établir celte assertion par des raisonnements déduits des faits , je vais reprendre les différents buts que le législateur doit se proposer dans l'mslilution pénale, et je ferai voir que la déportation , celle de Botany-Bay en particulier , n'en remplit aucun d'une manière satisfaisante.

I. Quel est le premier but des peines , le but principal? V exemple. La déportation n'a rien d'exemplaire : voilà son vice radical. Elle ne montre pas le châtiment , elle le cache , elle le soustrait à la vue de ceux auxquels il devrait servir de leçon. Une scène pénale, qui se passe dans un monde si éloigné, si étranger, avec lequel nous avons si peu de rapports, ne peut faire sur les esprits qu'une impression faible et fugitive. « Le peuple , » dit un auteur qui avait bien étudié les effets de l'imagination , «t le peuple ne met aucune difu férence entre ce qui est à mille ans de lui, et <( ce qui en est à mille lieues *. >» Je l'ai déjà dit, mais il est bon de le répéter : ce n'est pas la souffrance du criminel qui est utile au public comme exemple ; c'est la partie manifeste de ses souffrances, celle qui frappe les yeux, celle qui laisse une empreinte assez forte pour combattre la

1 Racine , Préface de Bajazct.

tentation d'un crime. Dans la déportation, les souffrances réelles sont excessives : — cette détention qui la précède dans les prisons ou dans les galères de la Tamise, cette navigation de cinq ou six mois tout au moins, supplice continuel par l'entassement des prisonniers et par la contrainte nécessaire où il faut les tenir, — le danger des tempêtes , — celui des maladies contagieuses porté au plus haut degré, souvent réalisé de la manière la plus funeste : voilà le simple prélude d'une captivité de plusieurs années . dans un continent aride et sauvage , où les subsistances onj été longtemps précaires, et où le retard d'un vaisseau a fait souvent éprouver à toute la colonie les horreurs de la famine. Ce n'est là qu'une faible esquisse des malheurs de cet exil. On ne saurait imaginer de situation plus déplorable ; et il faut ajouter que le terme assigné par la loi à sa durée est prolongé , soit arbitrairement , soit par des circonstances locales. Cependant, cette prodigalité de maux, comparée à son effet pour l'exemple, est presque en pure perte. Le fleuve de l^oubli coule entre ce monde et le nôtre. Il n'y a pas la centième, pas la millième partie de ces peines qui fasse impression sur les habitants de la mère patrie, sur celte classe du peuple qui ne lit point, qui réfléchit peu , et dont l'imagination n'est émue (jue par la présence des objets. Je dis plus : la déportation renferme des circonstances décevantes, des illusions qui supplantent les idées tristes , et les remplacent fréquemment par des espérances flatteuses.

Certes, il faudrait bien peu connaUre les hommes , bien peu connaître la jeunesse , et surtout la jeunesse anglaise , pour ne pas sentir qu'un voyage lointain , un nouveau pays , des compagnons nombreux, un établissement, et des aventures , auront un charme suffisant pour détourner l'esprit du tableau sinistre, et le fixer de préférence sur des images licencieuses et des perspectives séduisantes ^.

II. Second but des peines : correction, réform.ation des individus. Consultons les faits, remontons aux causes , nous verrons que l'établissement de Botany-Bay a été très-infructueux et le sera toujours sous ce rapport.

Dans la déportation aux colonies américaines, il y avait deux circonstances favorables à la réformalion des convicts : — leur admission dans les familles du pays , leur séparation les uns des autres.

Dès qu'un convict était entré au service d'un fermier, tous les membres de la famille devenaient des inspecteurs intéressés de la conduite du nouveauvenu. Occupé de son travail , sous les yeux d'un maître , il n'avait plus ni les mêmes tentations , ni les mêmes moyens de se livrer à ses inclinations

1 II y a quelques années que deux jeunes gens, l'un de 14 ans, l'autre de 16, étaient condamnés, pour vol, à être déportés. A cette sentence imprévue, le plus jeune se mit à pleurer, c Imbécile ! « lui dit son compagnon d'un air de triomphe, « comment pleure-l-on d'avoir un grand « voyagea faire? » Je tiens c3 fait d'un témoin qui en fut vivement frappé.

vicieuses. La dépendance de son sort lui donnait un intérêt sensible à regagner l'estime de ceux qui avaient tant de pouvoir sur lui; et, s'il lui restait le germe de quelque sentiment honnête , il ne pouvait que se développer par l'influence des bons exemples domestiques.

Ces circonstances propices n'existent pas à Botany- Bay. Point de familles pour recevoir les convicts , point d'arrangement praticable pour les tenir séj)arés, point de surveillance assidue. Comme leur principale occupation est l'agriculture, il faut nécessairement qu'ils soient distribués sur un grand espace, et isolés dans leurs habitations. Il est vrai que des officiers de police vont faire leur ronde , pour maintenir, autant qu'on le peut , l'ordre et le travail : mais qu'attendre d'une inspection accidentelle, interrompue, imparfaite à tous égards, aussi désagréable aux inspecteurs qu'aux inspectés? Est-ce là un préservatif bien efficace contre l'aversion pour le travail, la passion du jeu , l'ivrognerie, l'incontinence , l'insouciance de l'avenir, l'absence de tout sentiment d'honneur ? I/inspecteur s'éloigne , et tous les désordres que sa présence avait suspendus recommencent aussitôt. Qu'on se représente combien l'autorité a peu de ressources avec des hommes entre lesquels la complicité est tout établie, et qui se font un triomphe, un jeu malin de s'entr'aider à déjouer toute surveillance.

Le public est en possession d'un document bien j)récieux , c'est une histoire complète des seize pre-

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mières années de cette colonie; histoire qui ne laisse rien à désirer pour la fidélité des faits , et qui les raconte, sous la forme d'un journal , avec toutes les circonstances nécessaires. Pour comble de sûreté , l'historiographe de l'établissement en est le panégyriste : il en occupait la première magistrature civile; et s'il a peint une scène continuelle de dépravation , c'est une preuve que la candeur de l'écrivain l'a emporté sur tout intérêt personnel ou politique *.

L'impression générale qui résulte de la lecture de cet ouvrage est un sentiment amer de tristesse et de dégoût : c'est l'histoire la plus honteuse de l'humanité , un calendrier monotone de crimes et de châtiments. Les hommes , toujours unis contre le gouvernement , toujours en conspiration pour désobéir à leurs chefs et pour les tromper, ne forment entre eux qu'une société hostile et perfide , une société de renards et de loups. Les femmes, qui sont partout la meilleure moitié de l'espèce humaine , font à Botany-Bay une singulière exception.L'historien répète en plusieurs endroits qu'elles sont pires que les hommes, qu'il ne se passe pas une transaction infâme où elles n'aient leur part. Voilà les mères de la colonie ! les dépositaires des mœurs de la génération naissante !

Les reproches d'immoralité sont vagues et susceptibles d'exagération, les déhts sont des faits con-

1 Coltm's Account of Botany-Bay, etc.

stants. Ceux qui se commettent à Botany-Bay, malgré la présence immédiate du gouvernement et la promptitude des opérations de la justice, surpassent tout ce qu'on aurait pu imaginer : il y a peu de pages qui ne contiennent le récit de quelque violence ou de quelque vol ; tantôt des déprédations sur le fonds commun des subsistances , tantôt des inv-asions sur les propriétés particulières. La fureur du jeu et la débauche produisent des provocations continuelles ; les assassinats et les meurtres sont dans une proportion effrayante. Le crime le plus dangereux, l'incendiât , n'a été nulle part aussi fréquent que dans cette colonie naissante. Toute la force des lois n'a pu prévenir les agressions de ces sauvages d'Europe contre les paisibles indigènes qu'on aurait gagnés par de bons traitements, et dont on a fait des ennemis redoutables.

Loin de s'amender dans cet établissement , plus les individus y prolongent leur séjour, plus leur dépravation s'accroît. Quel que soit le degré de vice que l'historien attribue aux convicts durant leur servitude, ils paraissent, dans son récit, demi-honnêtes , demi-sobres , demi-rangés , en comparaison de ceux qui, après avoir achevé leur terme de captivité , sont affranchis , et s'établissent dans la colonie. Audacieux et turbulents , ils sont les grands moteurs des désordres , la source principale des embarras du gouvernement.

L'auteur allègue à cet égard une observation probante : pendant les cinq premières années, où

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celte classe d'affranchis n'existait pas encore , la conduite des convicts était beaucoup plus soumise, et donnait des espérances ; mais à mesure que , par l'expiration des termes , le nombre des colons émancipés s'est accru , tous les freins de la loi se sont affaiblis : non-seulement ces nouveaux libres se sont abandonnés à toutes sortes d'excès, comme pour se dédommager de la contrainte passée, mais ils ont encouragé au mal les convicts mêmes : ceux-ci ayant trouvé parmi leurs anciens camarades des receleurs pour le vol , des protecteurs pour le crime, qui les accueillent dans leur fuite, qui les cachent dans leur retraite , sont devenus plus insolents et plus réfractaires , et n'aspirent qu'au moment de reprendre cette sauvage indépendance.

Quelle digue élever contre un torrent dont la force s'accroît sans cesse? Tous les moyens employés jusqu'à présent ont été inefficaces, et il est aisé de démontrer qu'ils le seront toujours. Les instructions morales et religieuses demeurent sans effet : la police et la justice trouvent des obstacles invincibles dans la nature même de la population : et la cause principale de tous les désordres, la circulation des liqueurs fortes, est tellement favorisée ])ar les circonstances locales, qu'il est impossible de la prévenir. Entrons dans (juelques détails sur ces différents points.

Je ne dirai qu'un mot sur les instructions religieuses. Que peut-on attendre de deux ou trois chapelains, dispersés entre les divers établissements

de la colonie , quel sera le résultat d'une heure ou deux de service religieux un jour de la semaine? Et ce service, comment esl-il écouté par des hommes qui n'y assistent que par contrainte, qu'il faut y conduire par des ordres, et y assujettir par des punitions? L'église, qui n'était pour eux qu'un séjour d'ennui, devint l'objet d'un complot. On a pu les forcer à reconstruire , dans leurs moments de loisir, l'édifice dont il§ avaient fait un feu de joie , mais on ne les forcera pas à prêter une oreille attentive et un cœur docile à des instructions de commande. Les femmes mêmes , dit l'historien , ont toujours des prétextes, des mensonges tout prêts pour se dispenser de la simple formalité de ce devoir: en sorte que la religion , dans cette colonie, est bien moins un moyen de réformation , qu'une occasion de nouveaux délits.

Quant à la police, elle est affaiblie à Botany-Bay par la corruption des fonctionnaires subalternes. Bans une population qui justifie si bien la défiance du gouvernement, il a fallu gêner les communications réciproques. Tous les habitants , excepté les officiers, ont été soumis à l'obligation d'avoir un passe-port pour aller d'un district à l'autre ; mais les constables, chargés de viser ces passe-ports, sont, pour la plupart , des hommes timides ou corrompus , qui craignent de faire leur devoir , ou trouvent du profit à ne pas le faire. Il règne d'ailleurs , parmi les colons affranchis , une disposition constante et universelle à ne souffrir l'établissement

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d'aucune règle, et à donner asile à tous les ennemis du gouvernement.

Quant aux délits si fréquents dans cette colonie, il y a une cause qui désarme souvent la justice, un principe d'impunité qui paraît sans remède. L'historien, qui était juge , en fait le sujet le plus ordinaire de ses plaintes. On ne peut presque, dit-il , punir que les criminels pris en flagrant délit: comme s'il y avait une ligue, un accord tacite pour annuler la justice par le refus de témoigner. Il parle de cinq meurtres , commis dans le cours d'une seule année, en 1796, qu'il fallut laisser impunis, malgré une abondance de présomptions, parce qu'il ne se présenta pas de témoins, quoiqu'on eût promis des récompenses extraordinaires. Après un tel fait, il est inutile d'en citer beaucoup d'autres du même genre.

La cause immédiate de presque tous les désordres est la passion immodérée des licjueurs fortes; elle anime à son tour la fureur du jeu et l'incontinence des mœurs ; elle débauche les domestiques , les soldats , les ouvriers , les femmes , les jeunes gens , les prisonniers et ceux qui les gardent : elle va au point , dit l'historien , que nombre de colons affranchis vendent leur récolte tout entière, au moment de la moisson , pour se procurer leur li(|ueur favorite. Cette passion ne peut recevoir aucun frein de la part du gouvernement; sa politique a varié à cet égard selon les circonstances : tantôt il a permis le commerce des liqueurs spiritueuses , tantôt il l'a

défendu; mais, quoi qu'il fasse, il ne saurait empêcher ce poison de circuler librement dans toutes les veines de la colonie. Plus les habitations se multiplient et s'éloignent du centre, plus il est facile d'établir des distilleries privées, et de les soustraire à toute inspection. Et la contrebande, — l'empêchera-t-on sur une vaste étendue de côtes que toute la marine anglaise ne suffirait pas à garder? Si on n'a pas pu réprimer ce mal , quand la colonie était renfermée dans un seul hameau, et n'avait (ju'un seul port , réussira-t-on mieux à présent qu'elle est disséminée sur un grand espace, et que tous les vaisseaux qui s'y rendent sont toujours abondamment pourvus de l'article de commerce dont la vente est la plus assurée et la plus lucrative?

Tel est l'état de la réformation des convicts dans cet établissement ; — aucun succès dans le passé , — aucun espoir pour l'avenir. J'ai peut-être insisté trop longtemps sur ce point ; heureusement, ceux qui me restent à traiter n'exigent pas la même étendue.

III. Le troisième but des peines est à'ôter aux délinquants le pouvoir de commettre des crimes.

La déportation remplit ce but relativement à un certain lieu ; les convicts, transportés à Botany- Bay, ne commettront pas des crimes en Angleterre, et la distance de cet établissement offre un degré considérable de sûreté contre leur retour illégal : voilà l'avantage.

Mais si les convicts, pendant leur séjour à

Bolany-Bay, ne sont plus à craindre dans la Grande- Bretagne, ils le sont beaucoup à Botany-Bay même : or, les crimes étant aussi nuisibles dans cette colonie que dans la mère patrie, il ne faut pas attribuer à cette peine un avantage qu'elle n'a point. Qu'un habitant de Londres soit satisfait par l'éloignement de ces hommes dangereux, je le comprends, son intérêt seul le touche : mais le législateur doit-il s'applaudir du choix d'une peine qui, sans diminuer le nombre des crimes, n'a fait que changer le lieu où ils sont commis?

La sûreté même contre les retours illégaux n'est pas telle qu'on se l'était promise. D'après une table de l'émigration des convicts, de 1790 jusqu'en 1796, on trouve que quatre-vingts coiivicts , dont le terme avait expiré, sont revenus avec la permission du gouverneur , et que soixante-seize convicts , avant la fin de leur terme, se sont échappés de la colonie, malgré toutes les précautions possibles.

Les évasions doivent se multiplier encore à mesure que le commerce s'étend , et que les convicts, plus nombreux, ont plus de moyens pour en tenter l'entreprise.

Il ne faut pas même un vaisseau pour ce voyage. Sept ou huit convicts, des plus déterminés, se sont embarqués sur un petit bateau de pêcheur et ont traversé l'immense intervalle entre Botany-Bay et Timour. Les îles voisines leur offriront des relrailes plus assurées. Donnez du temps à cette funeste

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population, elle formera des nids de pirates, et l'on aura fondé une nouvelle Alger dans les mers du Sud.

IV. Le quatrième but est de fournir une compensation aux parties lésées.

Il n'y a qu'un mot à dire : la déportation est absolument nulle sous ce rapport. Cette objection, il est vrai, n'a de force que par comparaison avec un genre de peine qui assurerait quelque dédommagement à la partie lésée , pris sur le travail de l'auteur du délit.

V. Le cinquième but qu'on doit avoir en vue est V économie pour l'État.

S'il s'agissait d'un établissement pénal bon à tous autres égards . un certain surplus de dépense serait une faible objection ; mais le système le plus défectueux en lui-même est en même temps le plus dispendieux.

Les rapports du comité des finances laissent peu de choses à désirer sur ce chef. On voit que les frais de Botany-Bay, pour dix ou onze ans, jusqu'au 10 mai 1798, montaient à un million trente-sept mille livres sterling. En divisant cette somme par le nombre des convicts, on trouve qu'ils ont coûté par tète, dans les différents voyages, de trentetrois à quarante-six livres sterling , à quoi il faut ajouter toute la valeur de leur travail, puisqu'on peut la considérer comme ayant été déduite de leur dépense.

Considérez Botany-Bay comme une manufacture :

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