CINQUIÈME BUT
Economie.
Dire qu'à mérite égal entre deux plans , le plus économique doit être préféré , c'est avancer une proposition qui paraîtra bien triviale à tous ceux qui ne savent pas (jue la dépense d'une entreprise en est souvent la recommandation secrète, et que, dans les États riches, l'épargne est une vertu contre laquelle il existe une conspiration générale.
Dans le contrat pour le panoptique, m'û\eco?ivwfs devaient coûter à l'État l^i liv. st. par tète, sans y comprendre les frais de construction, qui, étant portés à 20,000 liv. st., et ceux du terrain évalués à 10,0001iv. st. (prenant l'intérêt à cinq pour cent), ajoutaient 1 liv. st. 10 sch. pour chacun d'eux: dépense totale par individu , 15 liv. st. 10 sch.
Il faut se rappeler que, dans le même temps , la dépense moyenne de chaque convict , dans la ]NouvelIe-Zélande, était de 37 liv. st., presque le triple. De plus , l'auteur du panoptique assurait :
1° Une indemnité aux parties lésées ;
2° Il allouait un quart du profit aux prisonniers ;
3° II devait y avoir une réduction future dans les frais du gouvernement.
Une nouvelle entreprise , comme celle du panoptique, destinée à embrasser plusieurs branches d'industrie, ne donne pas d'abord ses plus grands bénéfices : elle peut être onéreuse dans l'origine et ne devenir fructueuse que par degrés. 11 faut du temps pour établir les travaux , pour mettre en culture les terrains appliqués à l'entretien de la maison, pour former des élèves, pour régler des habitudes, pour perfectionner, en un mot, tout le système économique. M. Benlham avait fait une condition expresse de la publicité de tous ses comptes; et si les bénéfices , comme on avait lieu de le croire, devenaient considérables, le gouvernement aurait pu s'en prévaloir, dans les contrats subséquents , pour obtenir des termes plus favorables. M. Benlham , d'après les calculs sur lesquels il avait consulté des personnes expérimentées , présumait qu'en peu de temps les convicts ne couleraient plus rien à l'État.
Laissant à part tout ce qu'il peut y avoir d'hypothétique dans ce résultat, il est évident qu'une maison de pénitence domestique doit èlre moins coûteuse qu'un établissement colonial. J'en ai dit les raisons sous le même chef, en parlant de Botany-Bay.
Je viens de montrer la convenance de ce plan par rapport à tous les buts de la peine : il me reste à observer qu'il atteint son objet sans produire aucun de ces inconvénients collatéraux qui abondent dans la déportation coloniale ; — point de séjour
prolongé dans les galères avant le départ ; — point de hasards d'une longue navigation ; — point d'entassement d'iiommes dans les vaisseaux , ni de mortalité contagieuse ; — point de danger de famine ; — point de guerre intestine avec des sauvages ; — point de rébellions ; — point d'abus d'autorité de la part des chefs ; — en un mot , absence entière de ces maux accessoires et accidentels dont chaque page offre un exemple dans l'histoire de la colonie pénale. Quelle immense économie dans l'emploi de la peine ! Elle ne va plus se disséminer et se perdre sur des rochers arides et dans des déserts lointains; elle conserve toujours sa nature de peine légale, de peine juste et méritée, sans se convertir en maux de toute espèce qui n'excitent plus que la pitié : elle est toute en vue; elle est toute en service; elle ne dépend plus du hasard ; son exécution n'est plus abandonnée à des soins subalternes, à des mains mercenaires : le législateur qui l'ordonne en surveille incessamment l'administration.
Le succès qu'on peut obtenir d'une maison de pénitence bien ordonnée n'est plus aujourd'hui une simple probabilité, fondée sur des raisonnements : l'expérience est faite; elle a réussi, même au delà de ce qu'on avait espéré. Les quakers de Pensylvanie en ont eu l'honneur; c'est un des plus beaux fleurons de cette couronne d'humanité qui les distingue entre toutes les sociétés chrétiennes. Ils ont eu longtemps à lutter contre les obstacles ordinaires ; — la force des préjugés, l'indifférence
du public, la routine des tribunaux, et la repous* sanle incrédulité des froids raisonneurs.
Sur la maison de pénitence de Philadelphie, outre les rapports officiels du directeur, nous avons deux relations de voyageurs désintéressés, dont l'accord fait preuve, d'autant plus qu'ils ne portaient dans cet examen ni les mêmes préjugés , ni les mêmes vues : l'un est Français, le duc de Liancourt , très-versé dans le régime des hôpitaux et des prisons; l'autre est un Anglais, le capitaine TurnbuU, plus occupé des sciences maritimes que des objets politiques.
Tous deux nous représentent l'intérieur de cette prison comme une scène d'activité paisible et régulière. On n'y voit ni hauteur ni rigueur de la part des geôliers , ni insolence ni bassesse de la part des prisonniers. La parole est douce avec eux : on ne se permet pas même une expression blessante. Si quelque faute est commise , la seule peine du coupable est une clôture solitaire de quelques jours, et l'enregistrement de sa faute sur un livre où chacun d'eux a un compte ouvert pour le mal comme pour le bien. La santé, la décence et la propreté régnent partout. Rien qui offense les sens les plus délicats ; point de bruit , point de chants , point de conversation tumultueuse. Chacun, appliqué à son ouvrage , craint d'interrompre celui des autres ; on maintient avec soin cette paix extérieure , comme favorable à la réflexion et au travail, et très-propre à prévenir cet état d'irritation si
commun ailleurs entre les gardiens et les captifs.
<: Je fus surpris, dit le capitaine Turnbull, de trouver une femme exerçant les fonctions de geôlier: ce fait ayant excité ma curiosité, je fus informé que son mari avait eu le même emploi avant elle. Au milieu des soins qu'il avait donnés à sa fille, attaquée de la fièvre jaune en 1795, il prit la même maladie et en mourut, laissant aux prisonniers le regret d'avoir perdu un ami et un protecteur. En considération de ses services , sa veuve fut choisie pour lui succéder. Elle s'acquitte de tous ses devoirs avec autant d'attention que d'humanité. )>
S'attendait-on à trouver de pareils traits dans les registres d'une prison? et ne rappellent-ils pas plutôt cette peinture d'un âge d'or à venir, tracée par la main d'un prophète : « Le loup habitera avec l'agneau, et un enfant sera leur guide. ;>
Je ne puis me refuser à transcrire deux autres faits qui n'ont pas besoin de commentaire. *; Pendant la fièvre jaune, en 1793, on eut bien de la peine à trouver des gardes pour les malades à l'hôpital de Bush-Hill. On eut recours à la prison. La demande fut faite , et le danger du service fut expliqué aux convicts ; il s'en offrit autant qu'on en avait besoin. Ils furent fidèles à leurs fonctions jusqu'à la conclusion de cette scène tragique : aucun d'eux ne demanda de salaire avant l'époque de l'élargissement.
<t Les femmes donnèrent une autre preuve de