TOME I
bonne conduite pendant le cours de la contagion. On les pria de céder leurs bois de lit pour l'usage des malades à l'hôpital : elles offiirent de bon cœur les lits mêmes. )>
0 vertu, où ras-tu te cacher! s'écriait un philosophe*, témoin d'un acte de probité de la part d'un mendiant. Eùt-il été moins surpris d'une bienfaisance héroïque dans une prison criminelle?
Quelle différence entre ces femmes, émules des sœurs de la charité , et celles de la Nouvelle- Zélande, pires que les hommes ! Quelle différence entre ces hommes qui vont servir des malades au péril de leur vie, et ceux deBolany-Bay, qui mettent le feu aux hôpitaux et aux prisons, remplis de leurs compagnons d'infortune!
Cette bonne conduite des prisonniers, ne fût-elle qu'une simple suspension de vices et de délits, serait déjà un grand point gagné. Voyons maintenant si la réforme va plus loin.
«c De tous les convicts condamnés pendant les cinq dernières années, dit Turnbull, il n'y en a pas cinq sur cent qui aient été remis en prison pour de nouveaux délits. » (Page 48.)
A New-York, quoique le résultat ait été moins favorable, il démontre encore les bons effets de ce système. ^ Durant les cinq ans qui expirent en 1801, dit le principal administrateur de la maison
' Le philosophe dont je parle est l'auteur du Misanthrope.
tk pénitence (M. Eddy ), dans le compte rendu à ses concitoyens, de trois cent quarante-neuf prisonniers qui ont été élargis, par l'expiration de leur sentence ou par un pardon, vingt-neuf seulement ont été convaincus de nouveaux délits ; et de ces vingt-neuf, seize étaient étrangers. De quatre-vingtsix pardonnes, huit ont été ressaisis pour de nouvelles offenses, et de ces huit, cinq étaient étrangers. »
Il faut observer toutefois, pour se tenir en garde contre toute exagération, que, de ces prisonniers libérés, plusieurs ont pu se dépayser et commettre des crimes dans les provinces voisines , ne voulant pas s'exposer à l'austère emprisonnement de New- York ou de Philadelphie; car un risque de mort est moins effrayant pour les hommes de cette trempe qu'une captivité laborieuse. On a sur ce point des preuves de fait.
Le succès de ces établissements a tenu sans doute en grande partie au zèle éclairé des fondateurs et des inspecteurs ; mais il a des causes permanentes : — la sobriété, — l'industrie, — les récompenses données à la bonne conduite.
La règle essentielle de sobriété a été l'exclusion des liqueurs fortes : on ne permet aucun breuvage fermenté, pas même la petite bière. L'abstinence a paru plus facile que la modération. L'expérience a prouvé que le stimulant des liqueurs fortes n'a qu'un effet passager , et qu'une nourriture abondante et simple , avec l'eau pour toute boisson ,
rend les hommes plus propres à des travaux soutenus, u Plusieurs de ceux qui viennent dans la prison de New-York ( Eddy, page 49), avec une constitution affaiblie par l'intempérance et la débauche, ont repris en peu de temps, sous ce régime, leur santé et leur vigueur. »
MM. de Liancourt et Turnbull sont entrés dans des détails plus précis. Nous apprenons d'eux que, depuis l'adoption de ce système , le compte du médecin, qui montait annuellement à douze cents dollars et au delà, s'est trouvé réduit à cent soixante. Le dernier donne une preuve encore plus forte de la salubrité de cette prison.
<t Pendant l'automne de 1793 (dit-il, page 20), quand la fièvre jaune étendait ses ravages sur la cité de Philadelphie et ses environs , de deux cents prisonniers, il n'y en eut que six attaqués de la maladie, et envoyés à l'hôpital. ;>
Cet exposé, dans lequel j'omets beaucoup de circonstances favorables, sans en supprimer aucune d'un genre opposé, paraît suffisant pour démontrer la supériorité des maisons de pénitence sur le système de la déportation. Si les résultats ont été si avantageux en x\mérique , pourquoi le seraient-ils moins en Angleterre? Les hommes y sont-ils d'une autre nature? Les caractères pervers y sont-ils plus opiniâtres? Les motifs employés sur eux seront-ils moins puissants? Le mode nouveau, proposé par l'auteur du panoptique, offre un perfectionnement sensible de la méthode des Américains : l'inspection
est plus complète, l'instruction plus étendue, les évasions plus difficiles -, la publicité est augmentée sous tous les rapports ; la distribution des prisonniers par cellules et par classes obvie à l'inconvénient du mélange , qui subsiste encore dans la maison de pénitence de Philadelphie. Mais ce qui vaut plus que tout le reste , c'est que la responsabilité de l'administrateur est liée, dans le système du panoptique, avec son intérêt personnel, au point qu'il ne peut négliger aucun de ses devoirs sans être le premier à en souffrir, et que tout le Lien qu'il fait à ses prisonniers , il se le fait à luimême. La religion et l'humanité ont animé les fondateurs des maisons de pénitence en Amérique; mais ces principes généreux seront-ils moins forts quand ils seront réunis à l'intérêt de la réputation et de la fortune? Réputation, fortune, les deux grandes sauvegardes de tout établissement public, — les seules peut-être à qui la politique puisse se fier constamment,— les seules dont l'action ne soit pas sujette à se ralentir, — les seules qui, pouvant toujours être d'accord avec la vertu , peuvent encore faire son œuvre , et la remplacer quand elle manque.