‹ Theorie du beau pittoresque, demontree dans ses applications a la composition, au clair obscur, a la couleur et a l'interpretation de la nature par l'art, ou Essai d'un expose des principes fondamentaux de la peintureChapitre 1 sur 8 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Chez MM. GIIIAUT frères, boulevard des Italiens.

A LEIPZIG, Chez RUDOl.PII WE1GEI-.

llONTPELLlBR. — TYPOGRAPHIE CE BOEHM.

Entre l'homme de lettres capable d'écrire un bon livre, et l'homme du peuple pouvant à peine s'exprimer avec la plume; entre le navigateur qui sait trouver une voie sûre au milieu de l'Océan, et le pêcheur qui ne saurait perdre de vue la côte sans s'égarer; entre le compositeur développant largement une idée musicale dans une grande symphonie, et le ménétrier jouant une contredanse par routine, il y a certainement une grande différence dans la puissance des moyens intellectuels. FI ya probablement chez les uns une heureuse organisation dont Dieu n'a pas doué les autres; mais il y a aussi science étudiée et acquise. C'est l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la philosophie, des mathématiques, de l'astronomie, de l'harmonie et du contrepoint qui a formé et réglé cette puissance du littérateur, du savant et de l'artiste. De la môme manière, le peintre habile qui sait faire un tableau complet d'un sujet quelconque donné, diffère du commençant qui ne saurait ni interpréter ni traduire convenablement une nature quelconque. Il y a bien toujours dans ce cas un homme qui sait et un homme qui ne sait pas; mais jusqu'ici la science du peintre n'a guère été présentée en corps de doctrine, en système de faits formant dans leur enchaînement une science certaine, c'est-à-dire un guide pour l'élève. Généralement, ce que le peintre sait, il l'a le plus souvent

appris en exerçant , au hasard le seul instinct dont la nature l'a doué. Heureux alors , si cet instinct est énergique et s'il est guidé par un bon jugement ! L'observation et surtout la copie de quelques bonnes œuvres des maîtres servent toujours à développer son talent , mais faiblement ou lentement , parce qu'il faut être maître soi-même pour savoir analyser un bon ouvrage et y lire les préceptes qui s'y trouvent mis en pratique.

Les conseils d'un professeur et le commerce des camarades viennent aussi à l'aide du jeune peintre ; mais il doit être bien embarrassé de choisir entre des conseils et des traditions trop souvent contradictoires.

Aussi , il faut en convenir, il y a bien du temps perdu , bien de faux-pas pour l'élève qui ne sait pas' même le plus souvent où il faut aller. Ce n'est pas que l'on manque de livres sur la peinture ; depuis Platon jusqu'au père André et aux esthéticiens allemands contemporains, les philosophes n'ont cessé de parler du beau. Il y a, dans nos Revues littéraires et artistiques, des travaux excellents de MM. Vitet , Charles Blanc , Gustave Planche, Eugène Delacroix, Théophile Gautier et autres. En Allemagne, les Lettres de Gessneret de Carus, les dissertations de Kolbe, de Semmler, de Schnaase, de Bleichroot, de E. W. E. Dietrich ont formulé d'utiles préceptes; mais ceux de ces livres qui sont écrits par des littérateurs ne sont pas dans la question, et ceux écrits par des peintres ne renferment que quelques faits et préceptes rassemblés sans méthode et sans vue générale d'ensemble. Cependant ce n'est pas inutilement qu'un peintre lirait de tels livres; si parfois il s'exposait à s'égarer, souvent il verrait sur quels sujets il devrait porter ses méditations. Mais

la seule inspection réfléchie des planches dont des hommes pratiques, comme Prout etBurnett, ont accompagné leurs recueils •d'observations, de pensées et maximes ( Prac/?'ca/ Hinls), produirait incontestablement des observations plus utiles pour l'artiste étudiant que tous les livres des philosophes et des littérateurs amateurs de peinture. Les discours que le céiébre Josua Reynolds prononçait dans les réunions solennelles de l'Académie royale de peinture , à Londres, exposent les grands principes de l'art , au double point de vue philosophique et pratique , et beaucoup de fragments de ce discourfe peuvent être et sont acceptés comme articles de code. L'ouvrage d'un gradué d'Oxford {Modem Painters in Landscape Painling) , dontj'ai beaucoup parlé dans mon travail, malgré sa partialité de jugements et son exclusion de tout ce qui n'est pas anglais, est le meilleur corps de doctrines qu'on ait écrit sur la Philosophie de l'art du paysage ; mais il était réservé à Harding de présenter , avec ordre et méthode , une véritable rhétorique pour la pratique de l'art. C'est qu'aucun artiste n'a eu comme lui, au service d'une plume habile, un crayon et un burin de premier ordre.

Il y avait déjà bien des années que je cherchais et que j'avais trouvé par l'analyse un ensemble de principes fondamentaux , lorsque parut, en 18i5, son traité : Principles and Practice of art. En le lisant, j'éprouvais à chaque page la satisfaction d'être constamment d'accord avec un maître qui m'avait été déjà si utile par les œuvres de son crayon, et qui me l'a été plus tard par sa correspondance.

Soulagé alors de la crainte de m'ôtre formé un système mal fondé, j'ai voulu écrire le fruit de mes observations et de ma

Mil —

longue expérience pratique de l'étude de l'art. Je me suis livré à ce travail; sans suivre le plan de Harding, mais en conservant l'ordre et les idées qui se trouvaient établies dans ma pensée, avant la lecture des Principles and Practice.

En offrant cet essai à mes confrères, je les prie de croire que je ne viens point leur présenter un système, auquel on doit soumettre la nature, et que je n'ai pas la prétention, qui serait par trop ridicule, de donner des procédés pour devenir un habile art'ste. Si ces confrères estiment assez mon travail pour le croire digne de ^quelques observations de leur part, je leur témoigne à l'avance la, plus sincère reconnaissance pour celles qu'ils voudront bien m'adresser, car ils m'aideront à améliorer ce que je leur présente aujourd'hui seulement comme un essai ou comme le plan d'un livre qui n'existe pas , et qui devrait être répandu dans l'intérêt de l'art et des artistes.

Je sais trop ce que valent mutuellement la pratique et la spéculation, pour me méprendre sur leur valeur réciproque. Mais, persuadé que la grammaire et la rhétorique sont de quelque secours à celui qui veut devenir écrivain , je crois que mon ouvrage peut n'être pas inutile à celui qui veut devenir peintre , et cet espoir m'engage à le publier.

Montpellier, Mai 1849.

Page 1