‹ Theorie du beau pittoresque, demontree dans ses applications a la composition, au clair obscur, a la couleur et a l'interpretation de la nature par l'art, ou Essai d'un expose des principes fondamentaux de la peintureChapitre 8 sur 8 · DE LA BEACTÉ DE LA FEMME · texte numérisé non relu

DE LA BEACTÉ DE LA FEMME

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LonsQu'cNE théorie est fondée sur la vérité, elle n'admet pas d'exceptions et jamais elle ne doit faire défaut à l'explication qui lui est demandée. A ces conditions , on est forcé d'ultaclicr peu de valeur à presque tous lessysttMnes présentés jusqu'ici pour expliquer la cause de la beauté. On a beaucoup parlé du beau , mais on n'a parlé du beau en général sans faire de distinction entre la beauté morale , la beauté physique et la beauté pittoresque , qualités bien différentes qui ne se rencontrent pas ensemble d'une manière nécessaire. Burke , l'abbé Battcux , Ilulchcson , Kant, Barthez , Kératry et bien d'autres ont cru savoir la cause de cette beauté indéterminée, en l'attribuant l'un à la grandeur des objets , l'autre à leur petitesse, celui-ci au poli de leur surface, celui-là dans leurs proportions. Que de systèmes différents! Le beau, dit l'un, c'est le vrai; c'est le bon, répond l'autre ; c'est la vertu, reprend un troisième; c'est l'utile, c'est le mouvement, c'est le repos , etc. Chacune des ces qualités, en effet, se trouve parfois être un des caractères d'une beauté quelconque , etc., etc. On a fini même par ne rien trouver de plus beau que le laid , témoins certaines figures de Rembrandt et Quasimodo de notre poëte Victor Hugo.

Il est inutile de dire à celui qui étudie le beau pittoresque, pinceau ou crayon en main, qu'il peut infiniment mieux employer son temps qu'à lire les livres d'esthétique , et à faire des efforts de méditation pour accorder les systèmes divers qu'ils exposent. Je regarderai donc aussi, comme du temps perdu , celui que je consacrerais à examiner , discuter ou réfuter ces systèmes. Cependant , une de ces théories , celle qui proclame l'utile comme source unique du beau physique , étant adoptée , sinon par des artistes pratiquants , du moins par des savants et des hommes de lettres aimant à disserter sur l'art , j'emploierai quelques lignes à faire voir combien elle est peu fondée.

Ainsi , je demanderai à cette doctrine de l'utile , pourquoi une colonne cannelée, avec son chapiteau à feuilles d'acanthe, nous plaît plus qu'un pilier sans ornement ; pourquoi nous aimons mieux un vase orné de filets et de festons , que le premier pot venu ; pourquoi nous sommes enchantés des fantaisies de l'ornementation orientale, qui ne provient ni de l'utile, ni du bon, ni du vrai ; pourquoi telle pose de figure est plus ou moins agréable; pourquoi une fabrique ou un arbre, etc., vus d'un côté, paraissent plus beaux que vus d'un autre; pourquoi la place d'un objet quelconque dans le champ d'un tableau a tant d'importance pour la beauté de la composition (1).

(1) Afin de reQdre cette vérité frappante, j'ai donné au haut de la Planche XXI ud château , vu de deux points différents. Là où il y a répétition de lignes , la forme est détestable, et là où la variété existe , elle est charmanle. Puisqu'il n'y a là qu'un même château et qu'un raênie arbre, comment expliquer la différence de leur beauté d'aspect par la théorie de l'utile ? Au bas delà même Planche figurent deux arbres , c'est-àdire , un seul et même arbre vu de deux points différents. Quelle différence dans leur valenr pittoresque ! Lorsque nous avons le plat d'un livre, un panneau, une bordure de dessin à faire , nous aimons à voir dans les coins des arabesques dans le genre de celle qui occupe le coin gauche inférieur de la même Planche XXI , et nous sommes contents de regarder cet ornement. La cuiller qui occupe l'autre coin , serait certainement moins commode pour manger sa soupe que nos cuillers ordinaires , cependnnt nous serions enchantés d'en voir de pareilles sur notre table, comme les Persans de chez qui on m'a apporté ce modèle. Comment la théorie utilitaire expliquerait-elle ces faits dont les exemples sont infiniment nombreux ?

Au point de vue utilitaire les mots ornement , broderie , parure, n'auraient aucune signiûcalion , et si nous n'étions au fond sensibles qu'à l'utile, à quoi bon la sculpture dans nos maisons, à quoi bon les fleurs dans nos jardins? L'estimation des choses à leur seul point de vue utilitaire , n'existe pas même chez les enfants ni chez les sauvages. Qui n'a vu avec étonnement dans nos musées de curiosité des calebasses, des armes, des fruits, de cocos adroitement ciselés par la main de ces sauvages ? Au contraire, on serait tenté de dire avec un de nos écrivains contemporains, excellent juge en matière d'art, qu'il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, et que tout ce qui est utile est laid. Lorsque nos yeux rencontrent un objet doué de beauté , il y a une sensation vive et subite comme l'éclair, et qui devance tous les raisonnements. Le premier regard jeté sur une femme, la vue de sa taille, de son pied, de sa main, des tresses de sa chevelure excitent parfois une émotion spontanée, avant que nous ayons examiné et jugé si ces organes que nous voyons, et ceux plus importants que nous ne voyons pas, remplissent bien leurs fonctions. Les pathologistes nous disent que les formes les plus séduisantes sont souvent le signe d'une constitution scrofuleuse , et aucun d'eux , que je sache , n'a constaté que la beauté fût toujours la compagne de la santé.

Certainement , on no saurait nier que la connaissance des qualités et de l'utilité des objets ne contribue à régler chez nous l'idée que nous nous formons de leur beauté. Il y a une foule d'idées accessoires qui modifient celle du beau , et chaque esthéticien a du vrai dans sa théorie ; d'ailleurs, presque toujours la convenance, l'utilité et la beauté marchent d'accord dans les œuvres de la nature.

Mais, avant tout , la sensation de beauté pittoresque tient à une relation de notre sens intime avec la forme ou la couleur des objets. Il n'y a pas, dans tout ce qiri nous entoure, une ligne, une couleur , un son , un mouvement qui n'ait son retentissement dans notre àme ; et c'est à cause do cette sensibilité que l'homme a de grands besoins intellectuels. C'est l'art qui les satisfait ; il nourrit l'àme , comme le pain nourrit le corps. L'art a donc mission d'étudier ces besoins, et il doit le faire à un point de vue entièrement moral et en dehors de toute pensée d'utilité matérielle.

Le peintre a pour moyen des lignes, des tons et des couleurs , comme le musicien a des sons graves et aigus. Quelles émotions ne recevonsnous pas de la combinaison de ces sons! Quel frémissement nous procure une voix tendre ou sonore ! Quel ravissement en écoutant un chœur de jeunes filles ou l'instrument du virtuose ! De quelle mélancolie nous pénètre le son de l'orgue ! Quelle poétique agitation donne une symphonie de Beethoven ! Quelles douces émotions ne devons-nous pas à ce qu'on appelle la musique de chambre , depuis la tendre et naïve pièce de clavecin , de Chambonnière ou de Couperin , jusqu'aux vives , dramatiques et fantastiques compositions de nos contemporains , Heller, Mendelssohn ou Schumann! Par quelle théorie expliquer comment chaque nation , chaque époque , chaque école , a mis tout son caractère dans la musique ? Hélas ! nous avons été émus , nous le sommes et nous le serons , parce que nous sommes nés sensibU-s à ces rapports des sons. 11 est dans la nature de notre âme d'être généralement affectée de tristesse par des intervalles mineurs, et de joie par des intervalles majeurs. Cela est, parce que cela est , parce que Dieu l'a voulu dans sa bonté pour l'honmie qu'il a doué de facultés si délicates et si incompréhensibles. Eh bien ! nous ne sommes pas moins sensibles aux rapports de lignes et de couleurs. Ces rapports nous affectent différemment , indépendamment de toute idée d'utilité ou d'imitation. Il y a des formes, des contours, des rapports de tons qui peuvent être doux à notre sens intime comme un andante de Mozart; d'autres qui peuvent nous ébranler profondément comme un allégro de Beethoven. Cette musique pure et abstraite des formes et des couleurs, personne ne l'a mieux comprise que les Orientaux. Les sihalls, les indiennes, dont se parent nos femmes, les tapis que nous foulons aux pieds , peuvent nous donner une idée de leur génie de l'ornementation. Les livres que nous possédons sur l'Alhambra , sur l'Egypte, sur les Indes, sur l'Asie-Mineure , les innombrables dessins rapportés par mon jeune frère, de la Perse et de la Turquie, montrent ce génie appliqué d'une manière admirable à l'embellissement du moindre plafond, de la moindre porte, du plus petit minaret. Ces peuples, débarrassés de celle étude el de celte imitation difficile de la nature qui absorbe le temps et la pensée des artistes de l'Occident, n'ont eu qu'à se livrer à

leur fantaisie , sans autre soin que de rapprocher des couleurs, et de contourner, croiser en zig-zag ou aligner des lignes propres à charmer la vue.

Si donc les lignes ont tant de puissance sur notre âme, ou sent de quelle importance est pour le peintre la recherche de la forme ou du contour, et des combinaisons les plus capables de faire naître en nous la sensation du beau pittoresque. Je crois avoir prouvé que la variété avec analogie comme moyen d'unité, et certaines lois dans la succession des dimensions étaient la condition du beau pittoresque. Comment cette théorie exp!ique-telle la beauté ravissante de la femme? Est-elle d'accord, cette théorie , avec les moyens que Dieu a employés pour agir sur nous si vivement par l'elîel des lignes et des couleurs, pour arriver à ses fins , pour nous faire aimer et proclamer la compagne de l'homme, la plus belle œuvre de sa création? Serait-il possible d'analyser avec nos idées, ces contours que Dieu donne au corps de la femme pour rendre sa beauté plus puissante, comme dit Anacréon , que les grilfes de l'aigle et les cornes du taureau, que les dents du lion , que la raison de l'homme , et qui tient lieu de mille lances et de mille boucliers? Cherchons; notre investigation ne peut être d'ailleurs que pleine de charmes.

Le peintre moraliste Hogart, comme sans doute beaucoup d'autres artistes, était persuadé (ju'il existait une ligne dont les contours constituaient la beauté, et il s'est servi de la plume d'un médecin son ami, pour exposer ses idées. Son livre est plein de puérilités singulières , et les gravures qui l'accompagnent sont loin d'être belles ; mais dans ce livre il y a des pensées très-justes , et Ilogart avait grandement raison de croire à ce qu'il appelait la ligne de beauté. Celte ligne est, selon lui, une courbe irrégulière, à peu près la spirale qui entoure un cône ( voy. ci-haut de la Pl. XXI j, et qui détermine la forme d'une corne. Celte courbe est, en efl'et, plus agréable à l'œil que toute autre , et nous l'observons principalement dans tout ce que nous trouvons beau et surtout gracieux.)

Les lettres majuscules ci-dessus sont d'un charmant effet pittoresque. Il eD est de même de plusieurs autres traits familiers à la main des calligraphes.

On peut voir, du reste, dans plusieurs livres illustrés , avec quel bonheur les Orientaux font entrer les caractères de leur alphabet comme ornement dans leurs monuments d'architecture. Les fleurs, les coquilles, le cou du cygne , ces objets ( voy. Pl. XXI ) qui ont pour notre œil tant de charme, sont tous déterminés par des courbes irrégulières. C'est la même courbure qui règne dans tous ces caprices d'ornement qu'on connaît sous le nom d'arabesques.

Cette courbe a-t-elle une formule mathématique précise ? Serait-il possible de donner des règles du beau pittoresqiie par les moyens du calcul différentiel et intégral ? Hélas ! je n'ai pas cette pensée ridicule. Je crois que la formule du beau est plutôt dans le cœur de l'homme, que dans les livres de mathématiques transcendantes; mais, de même que nous avons constaté , au commencement de cet essai , que l'ovale était toujours plus pittoresque que le cercle, l'ovoïde que l'ovale, c'est-à-dire selon que ces contours avaient des générateurs plus variés, je constaterai que la courbe, qui a pour générateur des éléments encore plus variés , est plus pittoresquement belle que le cercle, l'ellipse ou la parabole , dont les éléments ont moins de variété. Cette variété se présente encore ici comme élément du beau. Pourquoi cela est-il ainsi? Est-ce parce que toutes les œuvres de la nature , que nous avons aperçues depuis que nos yeux se sont ouverts à la lumière , ces œuvres que nous sommes nés pour admirer, offrent pour caractère dominant la variété , et que cette aduiiratiou , devenue une habitude , nous fait sentir cette variété, comme premier besoin de notre sens intime? Ou bien , est-ce là une de ces causes premières qui resteront éternellement cachées à l'homme ?

Peu doit nous importer, à nous qui ne voulons et ne devons chercher la cause du beau que pour rendre notre crayon plus apte à le produire. Qu'il nous suffise donc de constater que la variété est celte cause.

J'ai montré tout à l'heure des exemples pour démontrer la suprême valeur de la courbe irrégulière. Le premier corollaire de cette démonstration s'applique au corps de la femme, qui est le plus merveilleux et le plus puissant assemblage des courbes irrégulières, se succédant avec une variété inouïe, et présentant cependant la plus parfaite unité, par l'analogie

qui règne entre toutes ces courbures. D'ailleurs cette perfection de beauté est, parce qu'elle doit être. Dieu a voulu que la destinée de la femme fût de plaire, de charmer et d'altacber ; et ce que Dieu veut bien, s'accomplit, ïl n'a besoin pour cela ni de prophètes, ni de la parole des révélateurs ; il a créé la femme belle et sa volonté a été faite : Sicut erat in principio et nunc et semper et in secula se.culorum. Amèn.

Quelques grands philosophes de l'antiquité et des théologiens chrétiens, même des plus sanctifiés, n'ont pas mêlé leur voix au chœur, et ont cru sans doute que la femme était une création du démon, faite pour perdre l'homme , comme tve, notre mère commune. Saint Thomas poursuivit d'un tison ardent la belle jeune fille que ses parents lui envoyaient pour le ramener au monde. Démocrite prit le rude parti de se rendre aveugle, pour n'êire pas tyrannisé par la vue du sexe.

Ce sont là, il faut en convenir, de. singulières, d'étonnantes, et surtout de fort rares aberrations du bon sens, de bien violentes résistances à la volonté de Dieu. On dirait qu'il y là le dépit du Gros-Réné de Molière, concluant sa tirade colère, en s'écrianl que les femmes ne valent pas le diable ; ou bien avec Dorine :

Vous ôles donc bien tendre h la tcntalion.

Certainement , les femmes ont causé des malheurs et ont fait faire de solennelles sottises ; il y a longtemps que Virgile le disait :

Improbe amor , quid non mortalia peclora cogis?

Boileau , il faut en convenir, a tracé quelques portraits ressemblants dans sa satire; on ne saurait non plus nier qu'il y a des femmes laides, coquettes , jalouses , boudeuses et acariâtres ; mais il y en a de belles , belles d'une beauté qui les ferait croire d'une nature supérieure à celle de notre sexe, doté plus largement encore de tous les vices qui dégradent l'espèce humaine , et si elles ne sont pas toujours des auges, nous n'avons guère le droit de les condamner.

Mais laissons les Tartufes qui se donnent l'air d'avoir inventé la chasteté et la continence. Honorons les anciens païens , qui praticjuaient ces vertus, les louaient et les récompensaient, avant celte prétendue

invention. Ne perdons pas de vue notre sujet pour faire de la philosophie , et continuons nos observations purement artistiques . Examinons en détail les parties du corps de la femme , où se montrent les courbes ravissantes qui lui sont particulières, caractères magiques dont Dieu s'est servi pour écrire sa volonté dans une langue qui ne mourra jamais et qui sera éternellement comprise de tout l'univers vivant. Si nous commençons par la chevelure, nous y trouverons une source inépuisable de ces courbes. Lorsqu'elle se déroule, c'est une véritable corne d'abondance, qui verse à flots les tons les plus chatoyants et les ondulations de forme les plus pittoresques. J'ai donné dans une seule planche (N" XXII) quelques exemples pris d'après nature , sur des personnes vivant autour de moi. Si j'avais voulu en offrir d'autres et présenter une collection plus variée et plus étendue, les modèles ne m'auraient pas manqué, en puisant dans les modes des pays étrangers et des époques plus ou moins éloignées ; mais mon spécimen suffira pour montrer la richesse pittoresque de la chevelure chez la femme. Soit qu'elle s'applique sur les tempes en bandeaux ondulés ou crépus, soit qu'elle présente une large masse lisse, soit qu'elle se torde en grosses boucles, soit que ces boucles tombent éparpillées en légères et fines spirales, soit que, tressés ou nattés, les cheveux ceignent la tête d'une espèce de couronne, la chevelure est la plus belle parure donnée par le Créateur à la femme. Elle est d'un effet plus admirable encore, lorsqu'elle vole aïi gré du vent, ou lorsqu'elle couvre le torse, comme un voile transparent dans toute sa longueur, ainsi que Raphaël l'a peinte dans sa Galatée (Planche XXI) et dans l'Ève du Paradis terrestre.

Quoique chaque trait de la figure ait chez la femme une grâce particulière à son sexe , je ne m'arrêterai pas à ces observations trop minutieuses, que , d'ailleurs, tout le monde peut faire , à moins qu'on ne se trouve en Orient, et je passerai aux parties qui ont des caractères différentiels plus tranchés avec les parties semblables chez l'homme. Ces détails me feraient répéter d'ailleurs des descriptions que l'on peut trouver dans tous les ouvrages d'anatomie , dont quelques-uns ont été spécialement écrits pour les artistes.

Les diverses beautés de la femme ne parviennent pas en même temps à leur plus grand développement. Il en est qui arrivent plus tard , comme

une consolation , lorsque d'autres partent pour toujours. Je veux parler de toute la région des épaules, dont les grandes lignes ont un caractère puissant de magnificence. Rien ne saurait offrir de contraste plus heureux que celui de leur blancheur avec les tons plus ou moins intenses de la chevelure, ni que celui de la longue ligne arquée de leur contour et la largeur de leur surface avec cette masse de jolis détails que présente la tête. A cette surface, mollement arrondie par le tissu cellulaire, les ondulations produites par la clavicule sont d'une douceur admirable. Il n'y a de saillie plus douce , de forme plus ravissante que celles du sein , partie qui doit paraître d'autant plus belle, qu'elle est un des attributs les plus manifestes de ce sexe que nous devons trouver séduisant par-dessus tout, et qui est l'organe d'une des plus douces et des plus saintes fonctions que la femme ait à remplir, celle de la nutrition de son jeune enfant.

Une autre partie , belle par les mêmes motifs de contraste, c'est la région des hanches. De même que nous avons vu comment la grande étendue des épaules faisait valoir les beaux détails de la tête, nous observerons ici que les vastes et souples contours des hanches font ressortir , par un heureuse opposition, la finesse et l'élégance de la taille. Quant à l'ensemble du torse, j'essaierai de laisser la plume et de prendre le crayon pour donner une idée de l'étonnante variété de courbure et de dimension qu'offre cette partie du corps de la femme , qu'un anatomiste appelle le chef-d'œuvre de la nature; mais, à cause de l'insuffisance du croquis tracé sur la Planche XXI , je renverrai les lecteurs aux œuvres admirables et populaires de notre célèbre statuaire Pradier, l'artiste qui , peut-être de tous les temps, aie mieux compris et rendu la beauté pittoresque de la femme. C'est sur le marbre ciselé de sa main qu'on pourra découvrir toute cette beauté, et s'émerveiller sur son art et sur la nature.

Les membres supérieurs sont chez la femme , par la grâce de leur forme et la souplesse des mouvements qui leur sont naturels, d'une grande beauté pittoresque. Si, dans l'homme, la saillie des muscles deltoïde, biceps , supinateur cl autres annonce la force , chez la femme ces saillies , moins fortes, s'effacent sous le tissu cellulaire , et la peau se moulant sur le tout, il ne parait plus que des ondulations serpentines d'une grâce inouïe.

L'attache du poignet présente encore chez la femme des particularités

remarquables qui lui sont propres. La transition des os du bras à ceux du carpe, qui semblerait n'offrir que des aspérités, a lieu chez elle par des courbes délicieuses qui ondulent jusqu'au bout des doigts à formes fines et coniques. Le bras droit de la Vénus de Médicis montre parfaitement , quoique avec un peu d'exagération peut-être, ces beautés du poignet et de la main. Pour rendre hommage à la beauté de l'ensemble de ces parties, je consacre une Planche (la XXIII®) à leur illustration ; elle fera apprécier les ressources pittoresques qu'offre le mouvement des bras. Rien n'est joli comme ce mouvement, lorsqu'il s'exécute pour le soin de la coiffure. Les lignes serpentines des contours , les ondulations soyeuses de la chevelure, les mouvements des doigts si déliés, forment un concert des plus harmonieux à l'œil. Dans la pose qui est à gauche , au bas de la Planche , on ne voit pas les traits du visage, mais on ne les suppose que plus jolis , car cette charmante main , sur laquelle retombent des boucles serpentines de cheveux, ne peut cacher qu'une figure ravissante. Je regrette beaucoup de n'avoir pas mis au dessin de cette Planche tout le soin et la correction que les sujets méritaient. Au reste, je n'ai eu d'autre but, en dessinant ces figures, que d'offrir dans leurs détails des démonstrations iconographiques de ce que je disais sur la beauté de la femme , et , dans leur composition, des exemples d'application de ma théorie. Sous ce dernier rapport , j'espère avoir introduit convenablement la variété dans les poses et dans la disposition des parties.

Le membre inférieur, la jambe et le pied, offre des accords de lignes semblables à ceux du membre supérieur ; mais il n'y en a peut-être pas de plus pénétrant que celui que forme le bas de la jambe et le cou-de-pied. Aussi, l'impression que produit la beauté de celte partie sur notre sens intime, est vive. Il passe alors par nos yeux quelque chose qui est rapide et qui ébranle , comme une étincelle électrique , comme une transition ou une modulation imprévue dans une marche d'harmonie.

Le sculpteur Canova me semble avoir rendu parfaitement la valeur pittoresque du bas de la jambe dans une danseuse , et je donne , au côté droit de la Planche XXI, un dessin d'après cette partie de sa statue ; cela me dispensera de toute autre observation , et même de celles qui s'appliqueraient aux charmants contours du pied.

Si nous récapitulons maintenant tout ce que j'ai fait remarquer rapidement sur chaque partie du corps de la femme, nous verrons que, depuis les cheveux jusqu'aux orteils, il existe une suite de formes les plus belles et les plus gracieuses, et qu'elles sont produites constamment par la ligne serpentine , ou courbe irrégulière ; et si nous jetons un regard sur l'ensemble du corps, nous trouverons que tous ses contours forment un concert de lignes le plus suave, le plus doux, le plus ravissant qu'il soit donné à l'homme d'entendre par les yeux.

Dans la Planche XXIII, j'ai donne une idée des ressources pittoresques offertes par le buste. Je voudrais maintenant mettre sous les yeux du lecteur tout ce que le statuaire antique et moderne, et tout ce que la peinture ont produit de chefs-d'œuvre en représentant le corps entier de la femme , ce type le plus parfait de la beauté sur cette terre ; puisque je suis obligé d'y renoncer, j'emploierai le peu d'espace quime reste, c'est-à-dire une XXIV*^ planche et un coin de la XXI", à donner un échantillon seulement des ressources que les formes, la grâce et la souplesse du corps de la femme ont offertes à Raphaël , à Flaxmann , à Ingres et à Pradier. Dans tous les temps , la femme a été le sujet qui a fourni à l'artiste le moyen de s'élever au plus haut degré du beau idéal ; je regrette de ne pouvoir prouver matériellement cette vérité en traçant des exemples empruntés aux statuaires de l'antiquité, à Titien, au Corrège, à Jean Goujon, ouà Girodet, en un mot à tous ces artistes qui ont atteint, par le secours de la femme, cette qualité si rare et si séduisante qu'on appelle la grâce.

Maintenant j'ai quitté le crayon et bientôt je vais laisser la plume, mais que ce ne soit qu'après que j'aurai ajouté quelques mots pour ceux qui ne partagent ni mes idées , ni mes sympathies sur ce que je viens d'écrire et de dessiner dans ce dernier supplément. Il ne manque pas de gens que la moindre nudité semble offenser, et cela par un prétendu esprit de religion. Or, cette condamnation du nu ne peut avoir lieu que par l'effet de ces conventions sociales diverses dans chaque pays, qui font un devoir , en Europe , d'ôlcr le chapeau dans le temple du Seigneur , et qui , en Orient, obligent, au contraire , à le garder. Ace titre, je respecte autant que personne au monde ces conventions en général, et en particulier celle établie sans doute au proOt de la laideur , et peut-être aussi de la

passion et de la cof|uetterie , qui défend de montrer ce qu'il y a de plus beau dans le corps; mais , au point de vue religieux, j'admets le nu, parce que rien ne saurait montrer la grandeur de Dieu comme le corps de l'homme, contemplé dans sa forme extérieure et dans son ensemble anatomique el physiologique. En cela , il n'y a pas d'esprit intelligent qui ne dise, comme saint Augustin : Mirantur aliqui alliludines montium, ingénies fluctus maris , ahissimos lapsus ftuminum et gyros siderum : — rcJinquunt seipsos nec mirantur! ou bien avec Moïse: Anatome sola est quœ Dei vias et relicta vestigia speculatur et novit.

Le nu est aussi le plus grand moyen que puisse employer l'artiste , pour arriver à la plus haute beauté d'expression et pour idéaliser ses sujets. Il suffit d'avoir tant soit peu étudié le modèle vivant dans un atelier , pour avoir observé comment le pauvre prolétaire en veste ou la jeune ouvrière en jupon se transforment en héros ou en déesse; comment un jeune manœuvre devient un charmant berger virgilieu. Lorsque l'artiste voit tomber ces oripeaux , ces étuis dans lesquels le corps du modèle était auparavant enfermé , il se sent saisi d'une espèce de sainte admiration et il ôte son chapeau devant cette forme humaine débarrassée de ces vêlements qui la rendraient certainement très-ridicule, si nous n'étions habitués à nous voir habillés comme nous sommes. Si j'avais pu joindre à mon texte un plus grand nombre de planches , j'en aurais volontiers consacré une à rendre frappant ce que je viens de dire sur les figures nues comparées aux figures habillées. Après avoir vu le même individu nu et habillé , on serait convaincu que rien , dans le domaine de l'art , n'est susceptible d'une aussi grande beauté idéale de forme et d'expression, témoins les sculptures du Parthénon, la Vénus de Milo, le Torse antique, les compositions de Flaxmann, de Michel Ange, et bien d'autres. Je trouve même qu'une statuette de Pradier chante plus la gloire du Créateur, que toutes ces figures à plis raides, à membres estropiés , à tête d'hydrocéphale monstrueuse que la sculpture du moyenâge nous a laissées et qu'un certain calme d'expression religieuse a trop fait admirer. La Prière et la Pudeur personnifiées dans les marbres dus au ciseau de notre statuaire contemporain Jalley , et placées à Paris dans la galerie du Luxembourg , sont des œuvres d'art qui prouvent que la

nudité peut exprimer de la manière la plus pénétrante , les sentiments les plus chasles et les plus religieux.

Il se trouve enfin d'autres gens qui ne voient dans la femme, comme je l'ai déjà dit , qu'un objet de crime et de débauche. Us ne voudraient pas, je pense, les faire toutes massar;rer; mais ils les feraient volontiers toutes enfermer dans des couve its. C'est comme si l'on arrachait la vigne, parce qu'elle porte un fruit dont le jus enivre ; en d'autres termes, parce que celte belle et utile plante est cause qu'il y a des ivrognes. C'est comme si l'on foulait aux pieds les roses, parce qu'elles ont des épines ; ou bien , comme si l'on tuait le bon chien qui nous caresse , parce qu'il peut nous mordre. Ce sont les femmes qui auraient plutôt des raisons de vouloir l'extermination des hommes, elles qui donnent les plaisirs et gardent les douleurs, elles q>ii expient et paient sf cher le bonheur qu'elles nous font partager. Aussi, loin de les haïr, consolons-les par nos sympathies et par nos louanges. Disons avec les anciens ces litanies qu'ils chantaient à la déesse de la beauté , sous le nom de parfum, en l'appelant Filia Cœli, Dea meUca , aima Parens , l'ictrix omnium, Malir nccossitalis , Mater gratiarum, piilchrè Sitbridens , mira Concilialrix , Dea eut placent tcncbrœ noctis , quœ dits ipsis dulcem immittis cupidinem , quœ domas gentes mortalium omnium avesque aerias et feras omnes ; et beaucoup mieux répétons ici ces invocat ons adressées par les chrétiens à la Vierge , cette personnification des vertus et de la beauté de la femme :

Mater amahdis , Mater Salvatoris , Virgo veneranda , Virgo pitlcherrima , Virgo polens , Virgo démens , Causa noslrœ lœtitiœ , Vas spirituale, Rosa mystica , Turris eburnea , Fœderis arca , Janua cœli, Stella maturtina , Salus infirmorum , Consolait ir afjlictorum ; tota formosa et suaviscs, pulchra ut luna , electa ut sol. Specie luà et pulchritudine tua , inlende , prospéré procède et régna.

En citant si près les unes des autres des paroles très-saintes et d'autres très-profanes, je ne pense pas avoir commis un rapprochement inconvenant. Cependant si je me trompais et s'il y avait des gens scandalisés , je demanderais un peu de la tolérance qui était pratiquée en pareille circonstance envers les artistes des siècles de ce raoyen-àge qu'on donne comme l'âge d'or des vertus et de la dévotion. Il est bien avéré

qu'à cette époque , avant que Paleslrina , ce grand musicien de la renaissance fût venu fixer les types inimitables de la vraie musique religieuse, on chantait la messe et des antiennes, sur des airs de chansons populaires le plus souvent très-profaces et même obscènes. Ainsi, pendant que les uns chantaient sur ces airs : Sanclus ou et incarnatus est , d'autres faisaient un contre-point en chantant les paroles mêmes de ces chansons, telles que : En espoir d'amour merci; ou Baise-moi, ma mie ; Las, mon ami, tu m'as

J'ai eu nommément entre les mains les preuves matérielles de cette tolérance inouïe. La bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier possède un charmant manuscrit, richement orné de miniatures qui représentent, tantôt le Christ crucifié, tantôt un amant qui embrasse sa maîtresse , et les paroles sont alternativenieut de saintes prières et des chansons dont l'objet est de raconter des aventures amoureuses de Robin, et de célébrer surtout les belles dames , docetles , au corps gent , dont la peau est blanche comme fier de Us , dont on remire la bouchelle, la frechelle coulour ; les paslorelles qui s'amusent avec les bergiers dans la prairie sous un glai , pour guérir les griefs maux d'amour , etc.

La conclusion et la moralité de tout cela, c'est la première ligne de l'épigraphe empruntée au grand poète allemand , c'est-à-dire , que la beauté fut toujours le Dieu du monde. Adorons donc ce Dieu en imitant le poëte, qui de tout temps lui a voué sa plume, le musicien sa lyre, le sculpteur son ciseau , et terminons notre œuvre avec la satisfaction d'avoir voué les derniers traits de notre crayon à la beauté suprême dont la femme est la réalisation ici-bas.

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