‹ Théorie du droit constitutionnel français esprit des constitutions de 1848 et de 1852 et des sénatusconsultes organiques précédé d'un essai sur le pouvoir constituant et d'un précis historique des constitutions francaisesChapitre 167 sur 567 · ABSTRACTION DES OPINIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

ABSTRACTION DES OPINIONS RELIGIEUSES

d’administration , de juger des procès; aucun n’a été chargé de résoudre des problèmes de philosophie.

490. Concluons que la loi doit faire abstraction de la croyance des individus dans la répartition des charges et des avantages de la société. Pour que les citoyens jouissent d’une liberté entière , à l’égard de leur religion , et d’une éytile liberté (1), il faut qu’ils n’aient aucune peine à craindre, aucune récompense à espérer du gouvernement, à raison de leurs opinions religieuses (2).

491. Si c’est là ce qu’ont voulu dire les publicistes qui ont affirmé que le législateur doit être athée , ils ont eu raison. Mais ils ont mal exprimé leur pensée : car l’athéisme est un système; il serait 5 craindre qu’un législateur athée voulût persécuter les déistes. 11 fallait dire que le législateur doit rester étrajigef à toutes les opinions individuelles et se placer au-dessus de tous les systèmes.

492. La plupart des hommes instruits adopteraient sans doute ce principe s’ils ne se préoccupaient que du dogme. Ils sacrifieraient volontiers les propositions composées de termes contradictoires , qui , unies à des emblèmes de phénomènes astronomiques, forment le fond des religions fausses; mais ils attachent, avec raison, plus d’importance à la morale , et craignent d’en affaiblir les fondements. C’est, en effet, un préjugé bien généralement répandu que celui qui déclare toute morale impossible, si elle ne repose sur une base religieuse.

493. La religion est, sans contredit, un moyen d’assurer l’observation de certaines règles. Persuadez un homme qu’il subira des douleurs atroces pendant l’éternité s’il commet certaines actions , il est fort vraisemblable qu’il sera détourné de les commettre. Mais est-il bien sûr qu’il n’y ait

(1) Expression de la Charte de 1830, omise à tort dans la constitution nouvelle. Légalité se retrouve toutefois dans la disposition qui règle la protection des cultes (V alinéa de l'art. 7 ).

(2) Les lois qui dispensent les ministres des cultes chrétiens des obligations du recrutement et du service de la garde nationale, offrent des exemples de privilèges fondés sur un motif purement religieux , et dès lors contraires à l'esprit de la Constitution. La loi qui défendrait le mariage aux prêtres catholiques, si elle existait; la loi du sacrilège, si elle n’était abrogée, fourniraient des exemples inverses.

234 • Cil! II, ART. 7. — LA MORALE EST

aucun moyen rationnel de convaincre les hommes qu’ils doivent résister aux penchants vicieux et s’abstenir de corn-» mettre des délits?

494, La véritable méthode pour rechercher les règles de la morale est la même que pour vérifier l’existence des lois naturelles. J'ai déjà dit qu’elle consiste à comparer les biens et les maux que produisent les diverses actions. Si la somme des biens l’emporte, l’action est bonne; elle est mauvaise si elle occasionne plus de mal que de bien. Plus la diirérence est grande, plus l’action mérite de blâme ou d’éloge. Si la différence varie avec les circonstances, le caractère de l’action est variable, et les distinctions deviennent nécessaires, malgré le préjugé inspiré par la méthode qui substitue l’autorité au raisonnement. Si l’on s’en tient au précepte absolu du décaloguo « vous ne mentirez point » , on mettra sur la même ligne le mensonge qui sauve la vie d’un proscrit, le mensonge par lequel un homme laborieux se débarrasse poliment d’un importun, et le mensonge par lequel un fripon s’approprie le bien d'autrui. Si l’on prend à la lettre l’adage qui fait de la gourmandise un péché capital, on en conclura qu'un homme dont la fortune et la constitution sont également solides doit vivre de cresson, et qu’un malade doit s’abstenir de mets succulents propres à lui rendre la santé (J). ^

La méthode expérimentale ne favorise point l’égoïsme ; elle démontre, au contraire, combien l’état social est nécessaire au bonheur de l’homme ; elle oblige ù envisager avant tout les biens et les maux du point de vue de la société.

Elle n’autorise point l’homme dont les habitudes sont vicieuses ù se justifier par le commode prétexte : » Mes habitudes ne nuisent qu'à moi-môme », Elle prouve au contraire que les maux d’un individu rejaillissent sur tous les autres, avec d’autant plus de force qu’ils dépendent davantage de lui, Les excès d’un père de famille nuisent à sa femme et à ses enfants; les vices d’un magistrat l’empêchent de remplir ses devoirs; l’intempérance d’un philosophe ou

(l) Les casuistes ont abusé des distinctions. Néanmoins, il me parai presque impossible de trouver des vérités absolues en morale.

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