MOBILES DE L'APPROPRIATION
ne sont pas toujours également faciles à saisir, et leur conservation exige des soins analogues.
Donc la prudence la plus vulgaire porte l’homme à s’approprier, dans le but de les garder, même au prix de quelques privations actuelles, une quantité de choses suffisante pour satisfaire ses besoins à venir.
299. La série des besoins et des désirs secondaires est infinie. Quand on compare la manière de vivre des sauvages et des hommes civilisés, on voit que les derniers ont à leur usage un nombre incommensurable d’objets dont les premiers ignorent même l’existence. Le coucher, les vêtements, l’habitation des peuples chasseurs inspireraient la pitié à ceux de nos laboureurs et de nos ouvriers qui se plaignent le plus amèrement d’être maltraités par la société civilisée. Les sciences et les arts ont multiplié et multiplieront encore les jouissances humaines. La presse et la vapeur attesteraient seules la puissance de la civilisation. Ici, l'appropriation des choses n’a pas seulement pour but d’obtenir le nécessaire; elle tend à acquérir, en outre, l’utile et l’agréable. Aussi la quantité des biens qui peuvent convenir à un homme sous ce point de vue n’a plus de limites.
' 300. En résumé, les mobiles (1) qui nous poussent à nous approprier les choses peuvent se ramener à trois principaux : la nécessité de pourvoir au besoin actuel ; la prévoyance de nos besoins futurs; le désir de nous procurer dans le présent et dans l’avenir la plus grande somme possible de jouissances matérielles ou morales approuvées par la raison ; et comme parmi ces jouissances se trouve le plaisir de faire du bien aux autres hommes , ou conçoit que le dernier mobile agit indéfiniment, même sur l’esprit le plus philosophe.
Ces mobiles sont établis par la nature des choses. Contrarier leur action , c’est lutter contre une puissance supérieure; c’est faire violence aux instincts de l’homme.
La propriété des choses nécessaires à la satisfaction immédiate de nos besoins est indestructible. Je ne saurais concevoir comment un système socialiste quelconque parviendrait à la supprimer. Sans elle , les hommes périraient ou
(t) Ou pliitai les moteurs
s’eutre-détruiraieut réciproquement, comme des navigateurs abandonnés au milieu des mers.
Faute de pouvoir conserver les choses nécessaires à la satisfaction de leurs besoins ultérieurs, les agglomérations d’hommes seraient détruites eu partie pendant la mauvaise saison , et périraient dans les années stériles.
Faute de pouvoir s’approprier des objets utiles ou agréables , toute civilisation analogue à la nôtre est impossible ; les peuples resteraient à l’état de tribus nomades, vivant uniquement de la chasse et de la pêche. Tout au plus se formerait-il quelques associations de laboureurs tout à fait étrangers aux douceurs de la vie civilisée.
301. Voyons maintenant s’il suffît à l’homme d’appréhender les choses et de se les approprier telles quelles sont, pour les faire servir à son usage et satisfaire scs besoins ou ses désirs.
On s’aperçoit bientôt qu’il n’en est rien, et qu’un travail quelconque est indispensable pour tirer parti des choses. Il n’y a guère à excepter que le cas où un homme se trouve sous un arbre à la portée d’une branche dont les fruits , déjà mûrs , sont susceptibles d’être consommés sans aucune préparation. Dans toute autre hypothèse, un travail sera nécessaire pour rechercher, appréhender, transporter, conserver la chose, et, presque toujours, pour la rendre propre à l’usage auquel on la destine.
302. Le travail de recherche précède tous les autres. Les métaux sont enfouis à de grandes profondeurs. Les végétaux sont disséminés à la surface du sol; certaines espèces sont rares, d’autres difficiles à découvrir. Les animaux ne peuvent subsister partout et se cachent parfois dans leurs retraites.
Le travail d’ appréhension vient ensuite. Il faut extraire le métal , arracher l’arbre, poursuivre ou surprendre le gibier et le poisson, et s’en saisir.
Le travail de transport succède. On ne saurait toujours consommer le gibier et les fruits sur la place même où l’on s’en est emparé. Tous les autres objets seraient à peu près inutiles dans l’endroit où on les appréhende. 11 faut les porter au séjour du possesseur et de sa famille. Les peuples noma-