Ainsi posée, la question est aisément résolue
Une institution vicieuse quand on l’applique à des individus, devient plus pernicieuse encore quand on l’applique à la société entière. Le mal quelle peut produire s’accroît nécessairement par la multiplicité des personnes qui y sont soumises. Si l’esclavage individuel tend à dépraver le maître en abrutissant l’esclave, l'asservissement de tout un peuple doit amener des résultats analogues sur une échelle plus vaste. On conçoit que l’homme se soit attribué un droit de propriété sur les animaux à cause de l'infériorité de leur intelligence et de l’impuissance où ils sè trouvent de se communiquer toutes leurs idées. Mais les lois qui ont consacré la propriété de l’homme sur l’homme , au lieu d’être fondées sur une supériorité constante et naturelle, ont toujours été l’œuvre d’une suprématie accidentelle aidée par une force et une ignorance passagères. L’histoire atteste que la sottise et l’immoralité se sont rencontrées chez les maîtres et chez les dynasties de conquérants plus fréquemment encore que le génie chez les esclaves et chez les peuples conquis.
13. Au surplus, à quoi bon démontrer plus longuement que les générations successives qui habitent un pays quelconque ne sauraient être pour toujours inféodées à un chef et à ses descendants ? Quel peuple éclairé voudra souffrir qu’on le traite comme un troupeau ou qu’on le vende comme un bien patrimonial ? L’instinct irrésistible qui porte les hommes, isolés ou réunis, vers le bien-être, suffit pour empêcher les masses de subordonner leur sort au caprice des individus.
(1) Quelques moralistes semblent avoir considéré la servitude comme obligatoire pour l'esclave : • Un esclave qui craint les dieux , dit Mentor, doit suivie fidèlement son maître, » Fénélon; Télémaque, liv. IV.