BUT DE LA LÉGISLATION
ses nuances. On veut conserver la santé, et chasser la maladie. La tendance au bien-être est aussi énergique chez les hommes réunis que chez l’homme isolé. Tous les peuples travaillent à se défendre contre leurs ennemis, à s’abriter contre l’intempérie des éléments, à extirper les animaux et les plantes nuisibles , à multiplier les espèces utiles.
208. Une somme quelconque de bien-être ne suffit pas a satisfaire les individus, ni les nations. Les uns et les autres cherchent à accroître les biens acquis , à diminuer les maux dont ils n’ont pas encore su se défaire. Ils s'efforcent sans relâche d’améliorer leur sort. C’est ce qu’ils appellent « marcher dans la voie du progrès. » Le progrès par excellence consiste en effet dans l’amélioration do la destinée humaine.
209. Les gouvernements ne cherchent guère à accabler de maux l’universalité des individus soumis à leur empire : les instruments leur manqueraient. Mais il en est qui travaillent exclusivement à favoriser le bien-être d’une fraction du peuple, quelquefois aux dépens du surplus : c’est l’aristocratie, entendue dans le sens le plus large. Ces gouvernements luttent contre une puissance naturelle et, par conséquent , plus gronde que la leur : ils doivent succomber tôt ou tard.
210. Un bonheur absolu, soit eu intensité, soit en durée, est une chimère. La sagesse n’aspire point à l’impossible. Assurer, même dans des limites restreintes, le bienêtre de tous les hommes sans exception, semble pareillement impraticable. Il y aura toujours quelques criminels qu’il faudra punir pour la sûreté des honnêtes gens. Le but du législateur et du moraliste se réduit donc à procurer la plus grande somme possible de bien-être au plus grand nombre d’hommes possible (1).
211. Les philosophes distinguent dans l’homme une intelligence, des sentiments moraux , des organes. Ils distinguent, par cela môme, des plaisirs intellectuels, moraux et matériels. Le bonheur que le législateur doit avoir en vue ne consiste pas seulement dans la satisfaction des appétits
(I) « The beat qf the moat, » selon l'expression de Bentham, lt disait aussi : la maximisation du bonheur.
grossiers; il réside aussi dans le développement de l’intelligence et des sentiments généreux. L’étude de la vérité et la pratique des affections de famille sont, en ce sens , des éléments de bien-être.
212. L’homme isolé est incapable de se procurer la même somme de bonheur que l’homme en société , surtout dans l’ordre moral et intellectuel. L’imprimerie, et la plupart des prodiges de la science, de l’art et de l’industrie, sont irréalisables pour un individu solitaire. Donc, le bonheur de l’homme est invinciblement lié à l’état social.
213. Les peuples, dans leurs rapports respectifs, sont susceptibles d’être assimilés à des individus : ennemis, ils peuvent se faire beaucoup de mal ; amis , ils peuvent améliorer considérablement leur sort : le commerce multiplie les richesses. Donc, en définitive, le bonheur de l’humanité entière est le but principal du législateur; la prospérité de la nation dont il s’occupe est un but secondaire ; le bien-être des individus qui composent cette nation est un but encore plus secondaire. En d’autres termes , la morale humanitaire l’emporte sur la morale nationale, qui l’emporte è son tour sur la morale individuelle.
214. N’oublions pas toutefois que les individus sont des êtres réels ; les nations et l'humanité sont des êtres fictifs qui n’existent que dans l’entendement. Si les législateurs doivent se préoccuper avant tout de la prospérité du genre humain, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen d’assurer la prospérité de chaque nation en particulier. S’ils doivent se préoccuper en second lieu du bien-être de la masse de tel ou tel peuple, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen d’assurer le bien-être de chacun des hommes qui composent ce peuple (1).