‹ Théorie élémentaire de la botaniqueChapitre 14 sur 84 · XXIV. Cryptogami · texte numérisé non relu

XXIV. Cryptogami

TAXONOMIE

§. 3o. Chacune de ces classes est divisée en ordres d’après des principes un peu divers ; ainsi dans les XIII premières classes essentiellement fondées sur le nombre des étamines, les ordres sont établis sur celui des styles; ainsi on les désigne sous les noms de

Monogynie, quand il y a i style.

Digynie 2

Trigynie 3

Tétragynie 4

Penlagynie. 5

' Hexagynie 6

Heplagynie 7

Octogynie « 8

Ennéagynie. . g

Décagynie io

Dodécagynie de il à ig

Polygynie 20 ou plus.

Dans la Didynamie ou la XI V.e classe , on trouve deux ordres; l’un, qui se nomme gymnospermie , renferme les plantes qui ont quatre graines nues au fond du calice, ou, pour parler plus exactement , l’ovaire fendu en quatre portions; le second , qu’on nomme angiospermie , a les graines renfermées dans un péricarpe apparent , ou l’ovaire non divisé en quatre portions.

La Tétradynamie se divise en deux ordres ; la T. siliqueuse , ou dont le fruit est quatre fois au moins plus long que large; la T. siliculeuse , ou dont le fruit n’est pas quatre fois plus long que large.

Dans la Monadelphie, laDiadelphie, la Polyadelphie, la Gjmandrie, la Monœcie et la Diœcie , qui sont fondées sur l’adhérence des étamines par leurs filets, soit entre elles , soit avec l’ovaire, ou sur leur position dans des fleurs diverses, les ordres sont déduits du nombre des

44 TAXONOMIE

étamines elles-mêmes, et portent par conséquent les noms des premières classes; ainsi on dit Monadelphie (*) diandrie, Monadelphie triandrie, etc.

Dans la Syngénésie, les ordres sont très -compliqués et fondés sur les rapports qui existent dans la disposition des deux sexes et sur celle des fleurs elles -mêmes : la classe est d’abord divisée en deux ordres , savoir ; la Syngénésie polygamie , où les fleurs sont réunies plusieurs ensemble dans un calice commun, et la Syngénésie monogamie , où elles sont séparées; ce dernier ordre1 ne se sous - divise point , mais le premier se partage en cinq autres, savoir; la Polygamie égale , dont toutes les fleurs sont hermaphrodites; la Pol. superflue , dont les fleurs centrales sont hermaphrodites et les marginales femelles ; la Pol. frustranèe , où les fleurs centrales sont hermaphrodites et les marginales stériles; la Pol. nécessaire, où les fleurs marginales sont seules fertiles; et enfin , la Pol. séparée , où les fleurs, quoique renfermées dans un involucre ou calice commun, ont encore chacune un calice propre.

La classe XXIII.e ou la Polygamie se divise en trois ordres déduits de la disposition des trois sortes de fleurs ou, sur les mêmes plantes, et alors on obtient l’ordre appelé P. monœcie, ou sur deux individus diffé rens, comme dans la P. diœcie , ou sur trois , comme dans la P. triœcie.

Enfin, la Cryptogamie se divise en quatre ordres , les Fougères, les Mousses, les Algues et les Champignons, déduits simplement du port et exposés sans caractère rigoureux.

§. 3i. On a fait, contre le système sexuel, plusieurs

(*) On conçoit <jue la Monadelphie monandrie est un cas impossible.

TAXONOMIE

objections déduites de ce qu’il admet souvent des rapprochemens ou des séparations contraires à l’ordre naturel; mais comme Linné a le premier distingué, avec soin, la méthode artificielle et la méthode naturelle, qu’il a le premier donné des exemples de l’une et de l’autre, il est loin de mériter un pareil reproche. Aussi ne devons-nous examiner son système , que relativement à la facilité et à la certitude qu’il donne pour découvrir le nom des plantes.

On a vu, par l’exposition précédente, que les considérations déduites du nombre absolu des organes sexuels y occupent le premier rang : ce nombre est, en général, assez constant, mais il offre cependant une foule d’anomalies ; ainsi plusieurs genres très-naturels et admis par tous les auteurs, offrent des espèces où le nombre des étamines est différent de celui qu’indique la classe où il est placé; tels sont, par exemple, les genres V aleriana , Géranium , Phy lolacca , Cleome , Alsine ; dans ce cas, Linné a placé le genre dans la classe qu’indiquait ou l’espèce la plus commune ou le plus grand nombre des espèces, et ses commentateurs ont pris soin d’ajouter à l’énumération de chaque classe, la liste des espèces qui devraient y être rapportées, quoiqu’elles soient classées ailleurs; cette précaution a diminué l’incommodité de ces exceptions , mais est fort loin de l’avoir détruite. Cette incommodité est plus grave encore , lorsqu’il s'agit des cas où le nombre des étamines est variable, non-seulement dans les espèces du même genre, mais dans les individus de même espèce; quelquefois les fleurs d’une même plante ont un nombre différent d’étamines, selon l’époque de .leur développement; et, dans ce cas, la plante a été classée par Linné, d’après la première fleur qui s’épa-

TAXONO JÎÏE.

nouit ; ainsi la Rue est dans la Décandrie, parce que la première fleur a dix étamines, tandis que toutes les suivantes en ont huit; mais, soit dans ce cas, soit surtout dans les cas très - nombreux où les changemens dans le nombre ordinaire des étamines ne suivent aücurié règle fixe, il est extrêmement difficile de classer une plante avec certitude.

Tout ce que je viens de dire sur l’incertitude du nombre des étamines , est vrai du nombre des organes femelles, et ici se présentent de nouvelles difficultés : en effet, tantôt les plantes sont classées d’après le nombre des ovaires, comme, par exemple, les genres Periploca , Cynanchum , Asclepias , qui ont deux ovaires et un st yle, et qui sont mis dans la Pentandrie digynie ; tandis que P Eclates et le Taberncemoniana qui sont organisés de même, sont dans la Pentandrie monogynie : en général, les ordres sont déduits du nombre des styles, mais dans beaucoup de cas ils se tirent du nombre des stigmates, de sorte qu’il est souvent difficile dans la pratique, de deviner dans quel ordre se trouve telle ou telle plante.

Outre ces difficultés générales , on doit remarquer que les genres de la Pentandrie sont tellement nombreux , qu’on a souvent beaucoup de peine à les reconnaître; queceuxdela dodecandrie offrent beaucoup d’anomalies; quéles ordres de la Syngénésie fondés sur des caractères minutieux, offrent de grandes difficultés; qu’une partie des genres qui sont réellement monadelphes, sont placés dans la Diadelpliie ; qu’il y a un grand nombre de plantes dioïques ou monoïques , qu’on ne trouve point dans la Diœcie et la Monœcie; qu’il est presque absolument impossible de reconnaître les genres de la Polygamie ; qu’enfin les ordres de la Cryptogamie sont trèsdifficiles pour les ccmmençans. Malgré ces diverses ob-

TAXONOMIE. (fl

jections, de la vérité desquelles les plus zélés disciples de Linné ne peuvent disconvenir, le système sexuel a continué à être généralement admis , et comme la plupart des ouvrages sont disposés dans cet ordre, il est nécessaire de le connaître à fond, quelle que soit d’ailleurs l’opinion que l’on peut avoir de son mérite réel.

§. 32. Plusieurs Botanistes ont , comme je l’ai dit plus haut, tenté de présenter de nouvelles méthodes artificielles ; mais quoique plusieurs d’entre elles offrent plus de facilité que celle de Linné , elles n’ont point été suivies ; si le système sexuel a continué à prévaloir, les causes en sont, d’un côté, le soin qu’a eu Linné pendant sa longue vie, et ensuite ses disciples, de publier, d’après le système sexuel , tous les recensemens généraux des plantes connues, recensemens qui sont d’un usage tellement habituel, que tout le monde a été obligé de se familiariser avec l’ordre adopté pour ces ouvrages. D un autre côté , à mesure que l’anatomie , la physiologie des plantes, et l’étude de leurs rapports naturels ont fait des progrès, on a senti le vide des méthodes artificielles; tous les bons esprits se sont dégoûtés d’en créer de nouvelles, et ont dirigé leurs efforts sur l’étude de la méthode naturelle, de sorte que la suprématie des méthodes artificielles a été presque sans contradiction laissée au système sexuel , et un système artificiel est, dans le fait, une chose de si peu d’importance, que pour ceux qui en veulent un, autant vaut admettre celui-là que tout autre.

§. 33. Parmi les méthodes destinées à donner un moyen facile de trouver le nom des plantes , la seule qui, avec celle de Linné , mérite une attention particulière, est la méthode analytique; la première idée de cette méthode se trouve dans un petit ouvrage de Johre-

TAXONOMIE

nius, intitulé: Hodegus Botanicus , et imprimé à Colmar en 1710. Voici à peu près la marche de cet auteur; il part des classes de Tournefort, et cherche à faciliter la découverte du genre dans la classe : prenons pour exemple la première classe, celle des Campanulacées.Si, dit Johrenius, la plante que vous avez sous les yeux a un pistil qui se change en un fruit mol, elle est ou une Belladona , ou une Mandragora , ou un Liliuin convallium , ou un Polygonation , ou un Ruscus. Maintenant, pour se décider entre ces cinq suppositions, il ajoute : si elle a la fleur multifide et le fruit globuleux divisé en deux loges, elle est une Belladona', si elle a la fleur multifide , le fruit à peu près globuleux , dont la cloison n’est pas visible, et dont les graines sont nichées dans la pulpe , elle est une Mandr agora, & te. Ainsi, en conduisant l’élève de questions en questions, Johrenius lui fait conclure le nom de la plante; cet ouvrage est resté presque ignoré, et quoique assez ingénieux, méritait en effet peu d’attention, à cause de la faiblesse de son exécution.

§. 34- En 1778, M. de Lamarck présenta, dans la Elore Française, un autre genre de méthode analytique infiniment supérieur au précédent, et l’accompagna de réflexions générales sur les méthodes tellement remarquables, que cet ouvrage a mérité de faire époque parmi ceux qui ont préparé l’heureuse direction que l’histoire naturelle a prise de nos jours. M. de Lamarck observe que la marche naturelle de l’esprit , dans la recherche du nom d’une plante, serait de séparer d’abord le règne végétal en deux grandes classes, ce qui réduirait la difficulté du choix à moitié; de diviser de même chacune de ces classes en deux parties , puis chacune de ces parties en deux autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on

TAXONOMIE

arrivât à n’avoir à comparer ensemble que deux plantes qu’on séparerait par un caractèredistinctif; il fait remarquer que, dans cette suite de bifurcations, il serait aisé de présenter toujours en règard des caractères contradictoires, c’est-à-dire, tels que la vérité de l’un entraînât nécessairement la fausseté de l’autre, de sorte que l’élève le moins exercé pourrait éprouver très-peu d’embarras ; il aurait pu ajouter, et c’est ici le grand avantage de celte méthode , que n’étant astreint à aucune classe, il pouvait prévoir toutes les exceptions et les anomalies de certains genres , et faire arriver par diverses routes aux noms des genres sujets à varier. Prenons un exemple pour donner l’idée de cette méthode; je suppose qu’un élève connaissant les termes et n’ayant jamais su le nom d’aucune plante , ait à la main un Myrte dont il veut apprendre le nom botanique ; il y sera conduit par les questions suivantes. La plante a-t-elle les fleurs distinctes ou indistinctes? Prenant le premier parti, il sera conduit par un numéro à une seconde, savoir : a-t-elle les fleurs conjointes, c’est-à-dire, réunies dans une enveloppe commune, ou bien les a-t-elle disjointes? Ce dernier cas étant évident, un numéro le conduira de même aux suivantes : a-t-elle les deux sexes dans la même fleur ou les a-t-elle séparés? A-t-elle des pélates ou n’en a-t-elle point? A-t-elle l'ovaire libre ou dans la corolle, ou bien l’a-t-elle adhérent ou sous la corolle? Cette corolle est-elle monopétale ou polypétale? A-t-elle cinq pétales, plus ou moins de cinq pétales? A-t-elle plus ou moins de cinq étamines? Sa lige est-elle herbacée ou ligneuse? A-t-elle un ou plusieurs styles? Ses feuilles sont-elles entières ou découpées? Sa fleur estelle blanche ou rouge? Ces diverses questions conduisent nécessairement l’élève au nom de la plante, et l’y

TAXONOMIE

conduisent avec une grande certitude, et en lui faisant parcourir tous les caractères de la plante qu’il a sous les jeux. Celte méthode a, comme on voit, de grands avantages , savoir : de se prêter à toutes le3 variations connues des plantes , de n’exiger dans la recherche des noms que des connaissances très-élémentaires, d’être tellement artificielle quelle ne puisse induire en erreur sur son véritable but, de faire usage de toutes les parties des plantes qui existent au moment de la fleuraison, etc. Je crois donc qu’à cause de son extrême facilité , elle est préférable à toutes pour les commençans ; mais à peine a-t-onacquis quelque force, qu’on s’en dégoûte bientôt; on se lasse de celte monotonie de questions souvent uniformes ; on s’impatiente de la longueur de certaines recherches ; on s’ennuie de l’attention qu’exigent les numéros de renvois d’une question à l’autre; on se plaint, enfin, de ne pouvoir suivre facilement la marche par laquelle on arrive au nom, et de ne trouver que trop rarement des points de repos qui soient des termes fixes pour la mémoire et l’attention. La plupart de ces inconvéniens ont été lévés par M. Lestiboudois , dans sa Flore de Belgique , et par M. Dubois , dans celle d’Orléans ; et l’un l’autre ont lié la méthode analytique avec une méthode plus ou moins naturelle , et ont présenté, sous forme de tableaux généalogiques , les séries de questions de M. de Lamarck. Ces livres sont peut-être les ouvrages élémentaires les plus faciles de toute la Littérature Botanique; mais comme ils sont relatifs à des pays très - bornés , leur emploi est malheureusement aussi fort restreint. CHAPITRE IV.

Des Classifications naturelles en général comparées aux artificielles.

§. 35. Les méthodes artificielles ont, comme nous ve-

TAXONOMIE

nons de le voir, pour unique but, pour unique résultat , de faire connaître avec plus ou moins de facilité le nom des êtres auxquels elles sont appliquées. Mais savoir le nom d’un objet, ce n’est pas le connaître! Si quelques esprits superficiels peuvent se contenter de cette connaissance purement nominale, celui qui est digne de pénétrer dans les sentiers de la science, s’aperçoit bien vite qu’il lui reste beaucoup à apprendre sur un être lors même qu’il sait son nom; il veut qu’on lui enseigne et sa structure générale , et son histoire ; il veut qu’on lui montre les véritables rapports de cet être, comparé à ceux qui ont avec lui une analogie plus ou moins intime : il ne tarde pas à sentir que la connaissance de ces analogies lui donne , de la manière la plus exacte et la plus abrégée, celle de tous les traits principaux de l’anatomie et de la physiologie de l’être dont il s’occupe; dès qu’il est assez avancé dans l’étude pour comparer les diverses méthodes artificielles, il ne manque pas de reconnaître que les mêmes plantes sont rarement les unes à côté des autres dans ces divers ordres, et que par conséquent les rapports que ces méthodes expriment sont purement arbitraires ; enfin , à peine a-t-il jeté les yeux sur les végétaux, qu’il y reconnaît certains groupes bien prononcés par l’ensemble de leur structure, et dont les individus ont ensemble un certain air de famille, comme, par exemple, les Graminées , les Ombellifères , les Crucifères, etc. Il s’apercevra qu’il est plus aisé de reconnaître, dès le premier coup d’œil , ces groupes naturels , que de rechercher en détail leurs caractères à chaque fois qu’on en trouve un nouvel individu ; il pensera , enfin, que l’Europe n’est pas la seule partie du monde, où l’on puisse reconnaître de pareils groupes. A mesure qu’il avancera dans l’élude, il s’apercevra que la plupart

TAXONOMIE

des plantes d’Europe qui lui paraissaient isolées par leur structure, font partie de familles dont le plus grand nombre des individus sont exotiques ; il concevra alors qu’il serait possible de ranger tous les végétaux bien connus en groupes naturels, c’est-à-dire, déterminés par l’ensemble de leurs ressemblances anatomiques , et qu’un pareil ordre donnerait à celui qui le connaîtrait l’image la plus fidèle de tout ce que nous savons sur la structure , et par conséquent sur l’histoire des végétaux. C’est cette manière de ranger les plantes d’après l’ensemble de leurs organes essentiels, qui porte le nom de Méthode naturelle ; c’est à son étude que se sont consacrés tous les naturalistes célèbres ; c’est d’elle que ce Linné, du nom duquel on abuse si souvent, a dit qu’elle était le but de toute l’histoire naturelle.

§. 36. Avant de rechercher quelles sont les lois et les règles fondamentales de la méthode naturelle , consacrons quelques instans à la comparer aux méthodes artificielles , afin de faire mieux sentir le genre d’utilité, d’emploi, de facilité, de certitude, dont chacune d’elles est susceptible.

Et d’abord , quant à la facilité , il est évident que , pour le commençant , une méthode artificielle doit paraître, et est en réalité plus facile; en effet, l’auteur systématique ayant le choix parmi tous les caractères des plantes, et n’étant gêné par aucune des combinaisons, des nuances, des relations qui gênent la marche de ceux qui veulent se conformer à la nature, serait bien maladroit s’il ne choisissait des organes très-apparens et faciles à voir pour bases de sa classification , tandis que l’auteur d’une méthode naturelle n’a pas la liberté du choix ; il est conduit par des principes rigoureux à observer tous les organes, et à donner à chacun

TAXONOMIE

une importance relative , non à la facilité que nous avons de le voir , mais au rôle que cet organe joue dans la vie des êtres : or , ces organes les plus importuns peuvent être, et sont souvent en effet, les plus difficiles à voir. De plus, clans la méthode naturelle, on reconnaît souvent la place de3 êtres , non par leurs caractères absolus, mais par la voie de l’analogie; cette voie n’est ouverte qu’à ceux qui connaissent déjà un certain nombre d’êtres de chaque famille, et n’est par conséquent d’aucun secours pour les commençans : enfin , la méthode naturelle qui embrasse tous les organes, suppose une connaissance plus profonde de l’organographie que la méthode artificielle qui n’exige que la connaissance d’un petit nombre de parties ; il est donc bien certain que lorsqu’on ne connaît encore aucune plante, et qu’on est réduit à chercher par soi-même le nom des premières qui se présentent, on doit employer une méthode artificielle; et sous ce point de vue , la plus facile de toutes est la meilleure.

Mais si , entraîné par le charme de la facilité , on persiste dans la même marche, il arrive au bout de quelque temps que la scène change ; à force de s’habituer à ne considérer les végétaux que sous un certain point de vue , on finit par croire que cet objet seul constitue toute la science ; on néglige l’étude de tous les organes qui n’ont pas été employés par l’auteur systématique dont on adopte la marche; on s’habitue à donner une valeur exagérée à certaines idées ou à certains organes, à éloigner des êtres qui ont entre eux une foule de rapports, ou à en rapprocher qui n’en ont presque aucuns. Alors, selon la trempe de son esprit , on tombe dans des exagérations bizarres ; les uns , et c’est le plus grand nombre, sentant qu’ils n’apprennent que des

TAXONOMIE

noms , voyant que les rapports indiqués dans leurs livres ne sont nullement en harmonie avec ce que le plus simple bon sens indique sur les êtres, finissent par croire que la Botanique est une simple étude de nomenclature, ou une occasion de promenade et d’amusement, et la regardent comme indigne d’occuper les facultés d’un homme pensant; d’autres , il est vrai , persistent dans leur amour pour la Botanique; mais suivons encore le développement de leur esprit.

Ceux qui ne sont pas doués d’un génie inventif persistent toute leur vie à apprendre des noms de plantes; ils sont aptes à voyager, à recueillir des plantes diverses, à les décrire d’après la marche tracée par leur guide primitif, à reconnaître dans les livres, si telle plante a été ou non .mentionnée par les auteurs. Tous ces travaux sont utiles , sans doute, et ceux qui les exécutent sont dignes de reconnaissance; mais ces travaux nécessairement incohérens ajoutent peu de chose à la masse des idées humaines, s’ils ne sont pas saisis et travaillés de nouveau par des hommes d’un esprit supérieur. El ces mêmes travaux eussent été exécutés avec encore plus de perfection par ceux qui, dès le commencement de leurs études, auraient suivi une marche plus philosophique.

Supposons, au contraire, que le botaniste dont nous suivons le développement intellectuel , soit doué d’un esprit inventif : alors , s’il est profondément imbu de l’utilité d’un ordre artificiel , il croira rendre un grand service à la science, que d’en fabriquer un nouveau, ce qui, de l’aveu même des systématiques les plus prépondérans , est , au contraire , de la plus parfaite inuliltié,ou bien, il se livrera à des recherches anatomiques ou physiologiques. Mais ici , s’il est fidèle à sa

TAXONOMIE

mélhode , il tombera dans des erreurs palpables , comme de rechercher, ainsi que l’a fait un savant d’ailleurs recommandable, les rapports anatomiques des plantes qui ont le même nombre d’étamines (*} ; ou bien , il négligera toute méthode, et alors ses observations isolées et incohérentes seront réduites à n’être que des matériaux, dont le naturaliste, scrutateur des rapports naturels , pourra seul former un édifice.

Supposons , au contraire, un élève qui commence à étudier la Botanique par la mélhode naturelle : dans les premiers jours, il sera à chaque pas arrêté par la nécessité de connaître tous les organes des plantes, et de saisir des caractères difficiles à voir; il sentira alors la nécessité d’étudier avec précision , non pas une seule partie, mais toutes les parties des plantes , et mettra sa principale attention à la connaissance des organes, cette branche de la science de laquelle dérivent toutes les autres, et quiest la plus propre de toutes à piquer la curiosité, à satisfaire l’avidité des bons esprits. Sans doute , à ce premier moment , il saura moins facilement découvrir le nom d’une plan te; mais àpeine aura-t-il franchi ce premier pas, qu’il se trouvera savoir à -la-fois toutes les méthodes artificielles , qui sont nécessairement fondées sur la cou

(*) M. Du Petit Touars a cherché au contraire à démêler comment, dans certains genres où le nombre des étamines est variable, ce nombre est cependant dans un rapport réel avec d’autres parties de l'organisation des fleurs. Il a donc fait à-peu-près le contraire de ce que j’ai blâmé ici; ceux qui y réfléchiront trouveront d’autant plus extraordinaire la lettre qu’il a insérée dans le journal de botanique , i8i3. v. II. p. 124, où il croit que je l’ai attaqué dans cet article, tandis que je n’en avais pas la moindre idée ; si j’avais pensé à le citer ici, c’aurait été avec éloge et ccmrne preuve de ce que j’avançais.

TAXONOMIE

naissance de tel ou tel organe, et par cette facilité, il regagnera bien rapidement l’avance que son concurrent avait sur lui quant à la nomenclature. Ce n’est pas tout ; en se servant de diverses méthodes, il habituera son esprit à considérer les plantes sous divers points de vue ; il remarquera alors leurs véritables différences, leurs véritables ressemblances : car il est clair que les plantes, qui sont voisines dans la plupart des systèmes, devront l’être aussi dans la méthode naturelle ; il saura par conséquent non-seulement le nom, mais beaucoup de particularités sur la structure des plantes.

Je crois donc que la véritable marche qu’on doit suivre dans la Botanique , est de se familiariser d’abord avec les organes, puis de s’exercer à nommer quelques plantes d’après diverses méthodes artificielles, et de les rapporter ensuite à la méthode naturelle, qui seule est la science.

§. 37. Que si, après avoir comparé les résultats des deux méthodes pour les commençans, nous les considérons quant à la science elle-même, la supériorité des méthodes naturelles brillera toujours davantage. Peut-on espérer d’obtenir une bonne anatomie des plantes , si on ne groupe pas celles qui ont entre elles des rapports réels? Saunait-on jusqu’à quel point on doit généraliser les observations de physiologie , si la classification en familles naturelles 11e nous l’indiquait? Peut-on établir des genres exacts, au milieu des nombreuses exceptions de tous les caractères , si on ne commence pas par comparer entre eux ceux qui sont réellement comparables ? Oserait-on généraliser quelqu’idée que ce pût être, sur les propriétés des plantes, sans remonter à leur analogie? Existera-t-il jamais une glossologie rigoureuse, sans une comparaison exacte des êtres qui se ressem-

TAXONOMIE

blent , et qui s’éclairent mutuellement par leurs rapports ? Enfin, les descriptions des plantes elles-mêmes ne sontelles pas éclairées d’un tout autre jour , lorsqu’elles sont faites sous un point de vue comparatif.

Je le demande au plus zélé d’entre les amis des systèmes. Que penserait-il d’un auteur qui, pour faire un livre élémentaire de Zoologie, classerait les animaux d’après le nombre de leurs pattes; mettrait les serpens et les vers dans les apodes ; les mollusques et les polypes dans les êtres qui n’ont qu’un pied ; l’homme, la chauvesouris et les oiseaux dans la classe des bipèdes ; les quadrupèdes ovipares et vivipares dans un quatrième, etc. ? Il dirait, sans doute, que cette manière de considérer les animaux peut bien avoir quelque commodité pour trouver les noms, ou quelque utilité dans l’étude des mouvemens des animaux ; mais que ce n’est pas la science elle-même , et qu’il faut bien se garder de suivre un ordre pareil dans l’étude. Pourquoi donc la même idée, que personne n’a osé ni proposer ni soutenir quant aux animaux, est-elle défendue avec tant de chaleur, quand il s’agit des plantes ? Les causes en sont claires : c’est r.° que l’anatomie végétale étant de sa nature plus difficile, et n’ayant été étudiée que long-temps après celle des animaux, les rapports naturels des Plantes entre elles , quoique non moins réels que ceux des Animaux , frappent moins les regards vulgaires.

§. 38. La seconde cause qui est aujourd’hui la plus puissante , c’est que le parti ( car l’esprit de parti s’étend jusqu’aux objets qui sembleraient le plus devoir en être exempts ) , -c’est , dis-je , que le parti des prétendus imitateurs de Linné a mal entendu ce grand maître, et lui a attribué des opinions contraires aux siennes. Il est, en effet, très-remarquable que ceux qui se disent aujourd’hui

TAXONOMIE

Linnéens , soien t en opposition directe avec toutes les pages de Linné, tandis que Linné et les Jussieu sont presque d’accord sur tous les principes de la science. Qu’on me permette ici une courte digression pour donner la preuve de ce que j’avance ; et pour qu’on ne pense pas que j’altère le sens des principes émis par ces auteurs , je citerai leurs propres expressions :

« La méthode naturelle, a dit Linné, a été le premier » et sera le dernier terme de la Botanique (i) ; le travail » habituel des plus grands botanistes est et doit être d’y » travailler (2); les fragmens mêmes de cette méthode » doivent être étudiés avec soin (3) ; c’est le premier et le » dernier but des désirs des botanistes (4). La méthode w naturelle est regardée comme peu de chose par les bo- » tanistes ignorans ; mais elle a toujours été fort estimée » par les plus habiles , quoiqu’elle ne soit pas encore « découverte (5). J’ai pendant long-temps, comme plu- » sieurs autres , travaillé à l’établir; j’ai obtenu quelques » découvertes; je n’ai pu la terminer, et y travaillerai « tant que je vivrai. Je publierai ce que je trouverai :

(1) Melhodus naluralis piimtts et ultimus finis Botanices est et ent. Phil. bot.

(2) Summorum Bolanicorum hodiernus lalor in his sudal et desudare decet. Phil. pot.

(3) Methodi naluralis fragmenta studiosè inquirenda «un/. Phil. bot.

(4) Primum et ulùmum hoc in Botanicis desideratum est. Phil. bot. p. 3i.

(5) Primum et ultimum in parte systematica botanices quœsrtuin est melhodus naluralis ; hœc adeo à Botanicis minus doctis vili habita , à sapientioribus semper lanti œsùmata adhuc licet détecta nondum. Class. plant. 1738. p. 484.

TAXONOMIE

;elui-là qui pourra résoudre le peu de doutes qui m’arrêtent, sera pour moi un Apollon (i). Que ceux qui a en sont capables corrigent , augmentent, perfection- » uent cette méthode; que ceux qui ne le peuvent pas, » ne s’en mêlent pas; ceux qui le iont , sont des bolanistes supérieurs (2) ».

Ces témoignages, en faveur de la méthode naturelle, sortent de la bouche de Linné. Mais allons plus loin, et nous verrons que ce grand homme sentait parfaitement, à cet égard , certaines vérités que ses prétendus disciples nient aujourd’hui avec ardeur : ainsi, il a bien énoncé la différence qui existe entre les méthodes artificielles et naturelles. « Les ordres naturels, a-t-il dit, » sont utiles pour connaître la nature des plantes, les » ordres artificiels pour distinguer les espèces entre » elles (3). Il est constant que la méthode artificielle n’est » que secondaire de la méthode naturelle, et lui cédera » le pas si celle-ci vient à se découvrir (4) »•

Il a de même bien senti l’importance réelle des caractères sur lesquels la méthode naturelle doit être fondée ; et il est encore, à cet égard, tout-à-fait d’accord avec Jussieu. « Que ceux qui veulent faire la clef des ordres » naturels, sachent qu’aucune considération générale

(1) Diu et ego circa methodum naturalem inveniendam laboravi , iene mulla quce adderem obtinui , perficere non potui , contim/aturi/s chim vixero ; intérim quœ novi proponam ; qui paucas quœ restant bene alsolvit plantas ; eril mihi magnas ^ 4pollo . Class. plant, p. 484.

(a) Emendent , au géant, perfîciant liane methodum qui possunt', désistant qui impares sunl; qui valent botanici sunteximii. Class. plant. 487.

(3) Ordines naturales valent de natura plantarum , artijiciales in diagnosi plantarum. Gen. plant, ed. 1764 in præf.

(4) Perpetuum est quod methodus arlijîcialis s'il tantum naturalis succedanea , nec possit non ccdere naturali. Class. plant, in præf.

TAXONOMIE

» n’est si essentielle , que la situation des parties, e.

» tout celle de la graine, et dans la graine, cellede ï » bryon(i). Les plantes ont entre elles une affinité i » pourrait se comparer à celle des territoires sur un » carte géographique (2) ».

Il est même assez remarquable qu’en comparant, à cet égard , les écrits de Linné avec ceux de Jussieu, ce soit à Linné qu’on soit obligé de reprocher trop d’exagération en faveur des principes de la méthode naturelle. Ainsi, il a répété après mille autres, la nature ne fait pas de sauls (3) : tandis que les plus zélés partisans des ordres naturels reconnaissent aujourd’hui qu’il y a des sauts ou des interruptions dans la série des êtres. Il a partout proclamé que tous les genres étaient naturels (4), ce que nient un grand nombre des plus zélés partisans des familles naturelles ; il a dit en principe, et sans admettre même d’exceptions : « les plantes du même » genre ont la même vertu ; celles du même ordre nalu- « rel ont des vertus analogues ; celles de la même » classe naturelle ont aussi quelques rapports de pro- >>. priétés (5) » ; et les partisans de l’ordre naturel sont

(1 ) Qui claremfabiicare student , sciant nullam partent universalem magis valere quam illam à situ , proeserlim seminis , in semble, punctum regetans , etc. , Class. plant, p. 487.

(2) Plantes omnes utrinque affinitatèm Thonstrant uti terrilorium in rnappa geographica. Pliil. bot. 3l.

(3) Natura non facit saltus. Phil. bot. 40.

(4) Omnia généra natura.lia sunt. Gcn. pl. ect. 1764. p. II.

(5) Plantas quœ genere conveniunt etiain virtute conveniunt , quet erdine naturali continentur etiam virtute propius accédant , queeque ê lasse naturali congruunt etiam viribus quodam modo congruunt. Pliil. bot. p. 282.

TAXONOMIE

loin d’ac'mettre ce principe d’une manière aussi absolue, comme on pourra en juger en parcourant mon Essai sur les propriétés des plantes comparées à leurs formes extérieures et leur classification naturelle. (Paris. i8i5.)

§. 39. Si des principes émis par Linné nous passons à sa propre conduite, nous le verrons dans plusieurs circonstances proclamer Bernard de Jussieu comme le premier des Botanistes de son siècle ; établir lui-même des ordres naturels qui diffèrent peu de ceux que Jussieu adoptait à la même époque ; les répéter dans presque toutes les éditions de ses ouvrages, comme s’il voulait sans cesse avertir les botanistes qu’il n’avait suivi un ordre artificiel qu’à cause de l’imperfection où était alors la méthode naturelle ; nous le verrons enfin donner à ses disciples particuliers des leçons d’après les ordres naturels.

Comment donc est-il arrivé qu’après avoir eu sur l’ensemble de la science des idées si vastes et si justes, il ait été si mal compris ? D’un côté, certains partisans zélés des ordres naturels , tels qu’Adanson et Buffon , ont blâmé sans mesure et sans justice le système sexuel, parce qu’ils n’ont pas senti la différence de but et de moyens qui se trouve entre les méthodes naturelles et artificielles ; de l’autre, les disciples immédiatement formés dans la doctrine de Linné, ont la plupart déclamé contrela méthode naturelle, et par un effet singulier de leur admiration pour Linné, ont témoigné le plus souverain mépris pour cet objet de la vénération de Linné lui-même. Pour se rendre raison de cette bizarrerie de l’esprit humain, il faut se rappeler ce que nous avons dit plus haut du danger de suivre un système artificiel exclusivement à tout autre ; à force de rapporter toutes les plantes au système sexuel ; à force d’y étudier avant

TAXONOMIE

tout les organes fécondateurs et le nombre desparties , ces botanistes ont fini par négliger les autres organes des plantes et les divers points de vue sou3 lesquels ou peut et on doit les considérer ; à force de voir toujours les végétaux rangés dans cet ordre , ils ont fini par trouver tout autre ordre incommode et absurde, et ont regardé tout travail relatif à la méthode naturelle, comme uneespècede sacrilège envers leur maître. C’estainsique de l’usage trop exclusif d’un système utile dans certains cas, on est passé à des idées complètement opposées à celles de Linné. Cet exemple historique tendra donc à confirmer les raisonnemens présentés plus haut sur la marche que l’on doit suivre dans l’étude de la Botanique.

§. 4°- Si, d’après ces considérations , j osais présenter ici en peu de mots la marche qu’il faut suivre dans cette science , je donnerais aux commençans les conseils suivans, et je diviserais leur instruction botanique en trois époques :

Dans la première on doit s’occuper avant tout à bien connaître les noms et les formes de tous les organes des végétaux , et surtout de ceux de la fleur et du fruit; prendre quelque idée de leur physiologie ; examiner ensuite les modifications de ces organes qui sont indiquées par les termes adjectifs ou composés dont on se sert pour les désigner; se familiariser avec ces différens termes, en décrivant soi-même dans le style botanique quelques végétaux.

2.0 Après ces études préparatoires, il faut prendre un système artificiel quelconque et déterminer le nom de. quelques plantes ; ne se point borner à un seul système, mais chercher à se servir indifféremment de plusieurs , tels par exemple de ceux de Lestiboudois , de Dubois, de

TAXONOMIE

Lamarck, de Linné, de Haller, de Tour nefort , etc., que j’indique ici dans l’ordre de leur facilité respective.

Chaque fois que l’on détermine une plante avec un système artificiel quelconque, on devra recourir, par la simple table, à une méthode naturelle pour connaître les véritables rapports de la plante dont on sait le nom. L’ouvrage de Jussieu , ou de ceux qui ont suivi les mêmes principes(*), doivent ici servir de guide. On devra ranger, d’après cette rûéthode, ses notes et ses collections, afin de familiariser son esprit avec elle , et ne négliger aucune occasion de vérifier les caractères des familles et des genres.

3.° Après cette seconde époque dans l’étude , on devra chercher à reconnaître directement à quelle famille chaque plante appartient, et ne plus se servir des méthodes artificielles que dans les cas difficiles et dans ceux où les livres existant aujourd’hui, d’après l’ordre naturel, sont insuffisans.

Dans tout ce que je viens de dire, j’ai supposé la méthode naturelle exécutée; il me reste maintenant à exposer les principes de cette méthode que j’ai volontairement séparés de ces considérations générales sur leur utilité, afin de pouvoir développer ces divers objets d’une manière plus complète.

(*) Jussieu ( Gérera plantarum ) , Ventenat ( 'Tableau du règne végétal, Jaume St. -Hilaire ( exposition des familles naturelles ) , Mirbel ( Hist. rat. des Végétaux , dans la noue, édition de Bujfon ) , peuvent servir de guide pour les genres. La troisième édition de la Flore Française , le Prodromus Flores Novœ Hollandiœ de M. Robert Brown, et le Généra nova et species plantarum de MM. de Humbold, Bonpland et Kuntli, et mon Sjslema universale Regni vegetabilis, sont les seuls ouvrages où un nombre d’espèces considérable soit rangé d’après la méthode naturelle.

TAXONOMIE

Page 1