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CHAPITRE Y

Principes des diverses Classifications naturelles.

§. 41. Je n’ai point l’intention de présenter ici le tableau détaillé de différentes classes qui ont été successivement proposées comme naturelles par les Botanistes, mais bien de faire sentir la diversité et la valeur relative des bases sur lesquelles ils les ont établies. Sous ce point de vue, on peut distinguer trois sortes de classifications naturelles, savoir: celles d s tâtonnement , de compa raison générale et de subordination des caractères . Donnons quelques détails sur chacune d’elles.

§. 42* Des anciens naturalistes, qui ne distinguaient pas nettement le but réel de3 méthodes naturelles et artificielles , ont , comme je l’ai déjà dit, établi des classifications mixtes, et qu’on ne peut admettre ni dans l’une ni dans l’autre classe. Tout ce qu’on peut conclure de leurs ouvrages, c’est qu’ils sentaient les rapprochemens naturels par cette espèce de tact qu’on doit au simple bon sens, et qu’011 perfectionne par l’habitude, mais sans soumettre ces aperçus à aucune règle; c’est là ce que j’entends par les méthodes de tâtonnement. Les premières idées un peu précises qu’on rencontre à cet égard dans les anciens ,- sont dues à Magnol; après avoir examiné les méthodes les plus usitées, «. j’aL, dit ce célèbre botaniste (*), » cru apercev oir dans les plantes une affinité ,

(*) P fl ri Magnol prodmmus historiée generalis plantarum. Mortslehi. 1 vol. 12. 1689. i”Pr'cpf. Je me sers ici, en l’abrégeant beaucoup, de la traduction déjà un peu abrégée (ju’Adanson a donnée de cc morceau dans ses familles des plantes.

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^"suivant les degrés de laquelle on pourrait les ranger » en diverses familles , comme on range les animaux,- » Celte relation entre les animaux et les végétaux m’a donné occasion de réduire les plantes en certaines *> familles par comparaison aux familles des hommes;

» et comme il’m’a paru impossible de tirer les caractères i> de ces familles de la seule fructification, j’ai choisi » les parties des plantes où se rencontrent les principales » notes caractéristiques. , telles que les racines , les tiges,

>> les fleurs et les graines ; il y a même dans nombre de 5> plantes une certaine similitude, une affinité qui ne » consiste pas dans les parties considérées séparément , » mais en total; affinité sensible , mais qui ne se peut » exprimer comme on le voit dans les familles des ai- » gremoines et des quintefeuilles , que tout botaniste ju^ >> géra congénères quoiqu’elles diffèrent par les racines, >> les feuilles, les fleurs et les graines, et je ne doute pas que les Caractères des familles ne puissent être tirés' » aussi des premières feuilles du germe au sortir de la » graine. J’ai donc suivi l’ordre que gardent les parties » des plantes dans lesquelles se trouvent les notes prin- » cipales et distinctives des familles ; et sans me borner »> à une seule partie, j’en ai souvent considéré plusieurs ensemble ».

Cet ouvrage de Magnol présente , de la manière la plus naïve, cette idée générale des rapports naturels que tous les anciens ont sentie, mais on y voit clairement, en même temps, qu’ils n’avaient aucune règle pour rechercher ces rapports ; aussi la plante que les uns regardaient comme analogue à telleaulre,en était écartée par un autre botaniste , sans qu’aucune des opinions pût être prouvée Vraie ou fausse. C’est encore l’inconvénient majeur que

ïaxonomië.

présentent les ouvrages de Crantz(i), de Necker (2) et même de Trattinick (3), qui, parmi les modernes , ont Voulu suivre exclusivement la même méthode.

Cinquante ans après Magnol , Linné présenta ses ordres naturels , où l’on reconnaît la même marche de tâtonnement; il commença le premier à établir que tou9 les caractères devaient être tirés de la fructification; mais* ajoute-t-il, « aucune règle a priori ne peut être i> admise dans la classification naturelle ( class . plant. » 487);- aucune partie de la fructification 11e peut être » prise exclusivement en considération , mais on doit » s’attacher seulement à la simple symétrie de toutes les » parties ». Il disposa les genres en groupes , mais il évita de donner les caractères de ces groupes et de les lier par aucune méthode; on lit même dans l’ouvrage de Giseke, que Linné se moqua beaucoup de l’un de ses disciples (Fagrœus)qui avait entrepris un travail de ce genre, et lui demanda en riant ce que c’était qu’un ordre naturel. On voit, en suivant la marche de Linné dans ses fragmens d’ordres naturels, qu’il sentait, avec sa sagacité ordinaire , les rapports des plantes ; mais qu’entraîné par la trop grande importance qu’il avait donnée au nombre des parties comparé à leur position, et surtout par la prépondérance qu’il attribuait à la fleur sur le fruit , il n’avait su découvrir les caractères réels qui unissaient les êtres, dont il sentait cependant les rapports ; que , découragé par ce mauvais succès , il avait proclamé comme impossible ce à quoi il n’était pas parvenu, et cette dernière

(1) Instit. reiherb. 1776.

(2) Elementa botanica . 1790.

(3) Généra plant, meth. nat. digesta. 1802,

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erreur est sans doute pardonnable dans un homme cjui, par son génie et ses connaissances , semblait avoir acquis le droit de juger de la portée de tous les autres par la sienne. Les ordres naturels de Linné ont été admis presque sans modification par Scopoli (1), Murray (2) , etc.

§. 43. Pour suppléer à cette espèce de vague qui existait dans les anciennes méthodes naturelles, Adanson(3) imagina ce qu’il nomma sa méthode universelle ou de comparaison générale ; ayant pensé avec raison que toutes les parties des plantes devaient être prises en considération dans la méthode naturelle, il établit, sur chaque organe des plantes pris séparément , un ou plusieurs systèmes déduits de leur situation, de leur figure, de leur nombre, de leur proportion, de leur durée et de leur substance : il résulta de cette entreprise la formation de 65 systèmes artificiels; après cet immense travail, Adanson pensa que les plantes qui se trouvaient les unes à côté des autres dans le plus grand nombre de ces systèmes devaientêtre celles qui avaiententreelles leplusde rapports, et qu’011 devait le plus rapprocher dans l’ordre naturel. Cette idée est en effet séduisante au premier coup-d’œil par son exactitude apparente, mais elle ne peut soutenir un examen approfondi; en effet, i.° elle suppose que nous connaissons, non-seulement tous les organes des plantes, mais encore tous les points de vue sous lesquels il est possible de les considérer : or, il est clair, et que cette supposition était fausse lorsqu’Adanson l’a faite, et qu’elle le sera très -long -temps, peut-être toujours ; en second lieu , lors même que nous connaî-

(r) Flora camîolica. 1760.

(2) sipparatus medicaminum. 1776.

(3) Familles des plantes. 1763.

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Irions tous les organes des plantes, et que nous les examinerions sous tous les points de vue possibles, l’idée fondamentale n’en serait pas moins vicieuse en ceci, qu’elle suppose à tous les organes une égale importance entre eux, et à tous'les points de vue sous lesquels on peut les considérer , un égal degré d’intérêt : or, c’est ce qu’on ne peut admettre; il est évident que certains organes tres-importans par leur usage , ont une influence plus grande que d’autres sur l’ensemble de l’organisation ou sur la conservation des êtres, et que par conséquent leur importance pour la classification doit être plus considérable. Il est démontré par l’observation , que des divers points de vue sous lesquels on peut les considérer, il en est de fixes, et d’autres variables; les premiers doivent par conséquent jouer un rôle plus important dans la classification; or, la théorie d’Adanson ne peut se prêter à aucune de ces modifications, de ces graduations d’importance. On n’en doit pas moins reconnaître que les familles qu’il a indiquées , mais qu’il a peut-être formées, autant par voie de tâtonnement , que par sa propre méthode, sont, en général, avouées par la nature , et dignes de l’attention des observateurs. La marche et les principes d’Adanson, ont servi de base aux travaux de B-uttner , dont son disciple Riiling a publié le résumé. ( Usteri delect. opusc. 2,p. l\ 52 ).

§. 44- Cependant , bien avant la publication des familles d’Adanson , il existait un ouvrage fort remarquable , qui a été mal apprécié par ses contemporains, et oublié par les modernes ; c’est le Systema plantarum generale de Heister , imprimé en 1748, mais qui donne l’exposition d’une méthode mise en pratique, depuis j j3o , dans le Jardin de Helmstatd. Heister paraît avoir bien senti toutes les idées qui ont été depuis reconnues

pour vraies , et qui ont fait la base de la méthode admise aujourd’hui; mais trop imbu du système de Tournefort, il a commencé par diviser les végétaux en arbres et en herbes; cette faute l’a forcé à rompre presque tous les rapports les plus simples; si l’on fait abstraction de cette première division, le reste de son ouvrage est un monument historique très - remarquable. Il n’eut, à ce qu’il paraît, aucune influence sur la généralité des Botanistes , mais il a peut-être servi à guider les méditations de Bernard de Jussieu. Dès 1768 , c’est-à-dire , cinq ans avant la publication de l’ouvrage d’Adanson et dix ans après celle de Heister, Bernard de Jussieu avait disposé le Jardin de Trianon, d’après une méthode particulière, au perfectionnement de laquelle il a consacré sa vie entière : ami zélé de la vérité, observateur assidu de la nature, simple et communicatif dans sa conversation , il s'est acquis , sans rien écrire d’important , une réputation durable, et se trouve le chef d’une grande école , sans qu’on puisse savoir quelle est la véritable part de gloire qui lui appartient. Sa méthode, en effet, n’a été publiée qu’en 178g, par son neveu M. Antoine-Laurent de Jussieu, et celui-ci y a sans doute ajouté un grand nombre de perfectionnemens, soit dans l’ensemble, soit dans les détails. Sans chercher donc, en aucune manière, à faire une part distincte à chacun de ces habiles botanistes, et à séparer des noms qui , déjà unis par la parenté et la confiance la plus intime, le seront toujours plus par la gloire, nous ferons remarquer que ce qui caractérise la méthode des Jussieu , c’est qu’elle est fondée sur la subordination des caractères. Sentant le vague des simples méthodes de tâtonnement, l’exagération du principe de comparaison uniforme et générale des organes, ils ont les premiers remarqué avec soin, que tous les organes , tous les

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points de vue sous lesquels en peut les considérer, n’ont pas un égal degré d’importance, ni de permanence; que quelques-uns semblent, pour ainsi dire, dominer les autres ; de sorte qu’en établissant la classification d’abord sur ces organes prédominans, puis les divisions secondaires sur ceux qui ont un moindre degré d’intérêt, on est conduit à imiter le plus possible l’ordre de la nature dans celui de la classification. Ce principe simple et peu contestable a été fépond en conséquences importantes; et c’est sous ce point de vue, que l’un des hommes qui a le plus profondément réfléchi sur la marche des sciences et sur le plan général de la nature, a proclamé, dans une occasion solennelle, le livre de M. de Jussieu , « comme un ouvrage fondamental, qui fait, dans les » sciences d’observation , une époque peut-être aussi im- » portante que la chimie de Lavoisier dans les sciences » d’expérience ». ( Cuvier , rapp. sur les prog. des sciences ).

§. 45. Parmi ceux qui ont admis cette subordination des caractères , les uns , négligeant les observations des Jussieu, connaissant trop peu les végétaux étrangers, et donnant trop d’importance à des considérations secondaires , ont présenté, sous le nom de méthodes naturelles, de vrais systèmes artificiels : c’est ainsique, quoiqu’on puisse citer quelques rapprochemens heureux dans les ouvrages de Batsch (1) et d’Augier (2), on est

(1) Tabula ajjinilatum regni vegetabilis , aulore Si. J. G. C. IBasIch • Vinariœ , 1802.

(2) Essai d’une nouvelle classification des Végétaux, conforme à l’ordre que la nature parait avoir suivi , etc. , par A. Augier; Lyon,l4°i‘

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forcé d’avouer que leur base, qui est le nombre absolu ou relatif des parties de la fleur , est réellement arbitraire.

§. 4 6. Depuis 1789, la plupart des naturalistes qui, par la disposition de leur esprit, ont été dirigés vers l’étude des rapports naturels, ont pensé que si, en étudiant l’ouvrage des Jussieu , on pouvait différer d’opinion avec eux sur quelques points en particulier, l’ensemble de ce vaste travail n’en présentait pas moins une marche sage et rigoureuse, des principes justes et féconds, enfin, des considérations de détail fines et heureuses. Ils ont donc dirigé toute leur attention sur les moyens de perfectionner les diverses parties de ce grand édifice; M. Antoine - Laurent de Jussieu s’est occupé sans relâche des corrections et des additions que son ouvrage réclamait. MM. Lamarck et Ventenat ont examiné avec soin et les meilleurs moyens d’estimer la valeur comparée des caractères, et les changemens que de nouvelles observations devaient apporter dans les limites des familles et des genres. M. Desfontaines a confirmé les grandes bases de cette méthode, en les liant avec celles de l’anatomie végétale, au moyen d’une de ces découvertes qui étonnent à-la-fois par leur simplicité et leur fécondité. MM. Gœrtner, père et fils, Richard et Corréa , ont singulièrement perfectionné la connaissance intime des fruits et des graines, et ont ainsi éclairé d’un jour nouveau les organes les plus importans pour la classification naturelle. La plupart des voyageurs, parmi lesquels les noms de MM. Swarlz, Labillardière, Dpsfontaines, Ruiz et Pavon, Humboltd et Bonpland , Petit-Thouars , Robert Brown , doivent être surtout cités avec honneur et reconnaissance , ont décrit les végétaux avec un soin inconnu jusqu’à nos jours. Les botanistes sédentaires, tels que MM. L’Héritier,

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Cavanilles, Valh, Smith, Schrader , Wildenow, Jaçquin, Host, Waldstein et Kitaibel ,etc. , ont, par l’exactitude rigoureuse , ou l’abondance de leurs descriptions „ fourni d’importans matériaux pour l'étude des rapports naturels. La connaissance plus approfondie des végétaux cryptogames, que nous devons principalement aux recherches de MM. Hedwig, Bulliard,Persoon, Acharius, Vaucher, Dawson-Turner , Palissot-Beauvois , Weber, Mohr, Bridel, Swartz, Hooker, Roth, etc. , a habitué les esprits à la comparaison des formes insolites , et qui n’étaient pas prévues par les systèmes les plus habituels. Les analyses d’anatomie interne de Hedwig, et plus tard celles de MM. Sprengel, Mirbel,Link, Treviranus et Rudolphi, nous ont mis à portée de déterminer avec plus de rigueur certaines circonstances de la structure végétale. Plusieurs monographies ont eu pour but ou pour résultat d’éclaircir les points douteux de la classification. Plusieurs auteurs, pénétrés des principes de la méthode naturelle, tels que MM. Lamarck, Ventenat, Corréa,Link, Richard, Petit-Thouars, Robert Brown, Gawler, Sims, Kœnig, Salisbury, Desvaux, Saint-Hilaire, Dunal,Kunlh, Cassini, etc., auxquels il m’est peutêtre permis de joindre mon propre nom, ont indiqué dans leurs ouvrages les divers changemens dans la classification que la découverte de végétaux nouveaux a successivement rendu nécessaires. Je dois encore compter, au nombre des causes qui ont influé sur l’amélioration des méthodes botaniques, d’un côté les perfectionnemens imporlans que la classification zoologique a reçus , principalement par les travaux philosophiques de M. Cuvier, travaux qui ont réagi sur quelques parties de la Botanique elle-même , et dont je m’honore d’avoir profité ; ^de l’autre, les imporlans

travaux de M. Haüy sur les lois de la cristallisation, et notamment sur les décroissemens des rangées de molécules des cristaux, lois par lesquelles j’ai été conduit à quelques-unes des idées que j’exposerai dans le livre suivant. En un mot, des ouvrages si nombreux et si importans ont été présentés sur toutes les branches de la science, qu’il devient nécessaire de recueillir les principes de la méthode naturelle, non en suivant strictement tel ou tel auteur , mais en profitant de toutes les observations récentes : c’est ce qui fera l’objet du livre suivant, dont je ne me dissimule point la difficulté, mais qui pourra, j’ose l’espérer, contribuer à fixer les idées des Botanistes sur la direction de leurs travaux ultérieurs.

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