CHAPITRE VII
Application de ces principes à la distance respective ou à la disposition générale des êtres dans le plan de la nature.
§. 196. Nous venons de parcourir tous les divers degrés établis par les naturalistes dans la classification des êtres \ élevons-nous maintenant à quelques idées plus
TAXONOMIE
générales, et cherchons à nous représenter de la ma' nière la moins imparfaite , l’ensemble de cet ordre que la nature paraît avoir suivi dans les rapports que les êtres observent entr’eux. Cette discussion pourra paraître oiseuse aux esprits amateurs des détails, mais peut-être offrira-t-elle quelqu’intérêt à ceux qui se plaisent aux généralités; elle doit au moins avoir pour résultat pratique, de nous guider sur la marche que nous devons adopter dans la classification et l’exposition des familles comparées entr’elles.
§. 197. Dans tout ce qui précède, je n’ai parlé que de groupes plus ou moins étendus , et celte idée est la première qui se présente à l’esprit, lorsqu’on examine la Nature sans prévention ; les oiseaux , les poissons parmi les animaux, les champignons, les palmiers parmi les végétaux, se présentent d’abord à nos yeux comme de nombreuses associations d’êtres qui se ressemblent. Qu’est-ce donc que cette chaîne des êtres si célébrée par les métaphysiciens et par Charles Bonnet en particulier ? Lorsqu’on étudie principalement le règne animal, lorsqu’on voit l’intelligence et la complication de ^organisation décroître depuis l’homme jusqu’au polype ; lorsqu'on pense que les trois règnes de la Nature semblent offrir eux- mêmes une gradation de perfection ; on envient à conclure qu’il existe réellement une chaîne des êtres, que l’homme est placé à son extrémité supérieure, etquepardes dégradations insensibles on descend jusques à la pierre la plus inerte : on va même jusqu’à marquer les passages d’une classe à la suivante. La chauve-souris réunit, dit-on, les mammifères aux oiseaux , les palmipèdes conduisent de ceux-ci aux reptiles, les éponges font le passage des polypes aux végétaux, et 011 est allé jusqu’à dire que l’amiante faisait celui des plantes aux
TAXONOMIE
minéraux. Si l’on ne prend celte métaphore de la chaîne des êtres, que dans se* grandes généralités, elle est une image exagérée d’un fait tort simple, savoir, que les règnes de la Nature , ou les grandes classes des êtres organisés, n 'offrent pas toutes le même degré de complication ni de perfection dans leur structure. Mais si l’on veut, te moins du monde, scruter cette image de la chaîne dès êtres, et entrer dans quelques détails, tout cet échafaudage poétique ne peut se soutenir; j’accorde si l’on veut que les éponges et les oonferves soient le passage des deux règnes organisés; mais si je commence le règne végétal par la couferve, je serai obligé, dans une simple série , de le terminer par une dicotylédone quelconque , et alors que deviendra le prétendu passage au règne minéral ? Mais tenons-nous en au règne animal , celui où la chaîne des êtres paraît la plus claire: ou ne peut nier qu’en comparant entr’elles les grandes classes de ce règne , elles ne présentent de l’homme au polype une dégradations de perfection. Mais y a-t-il pour cela une chaîne , une sérié qui soit sensible dans les détails ? Non sans doute. Si je prends les mammifères pour exemple, je les vois, selon les auteurs même du système, bien décidément placés à la tête de l’échelle, et cependant toucher aux oiseaux par la chauvesouris , aux poissons par les céiacées , aux reptiles par les ornithorinques. Il n’est donc pas possible de soutenir qu’on peut indiquer les rapports de ces êtres par une simple série. Mais que serait-ce, si nous examinions anatomiquement la plupart de ces prétendus passages ; nous les verrions le plus souvent tenir à de simples apparences , et être démentis par toutes les lois anatomiques.
Que si nous en venons au règne végétal , il sera bien
plus impossible de le disposer d’après une simple série : à-la-vérilé, nous pouvons bien dire que les Dicotylédones sonl plus compliquées que les Monocotjdédones , et celles-ci, plus que les Acotylédones. Mais, après ces trois grandes divisions, nous ne trouvons plus aucun guide pour disposer les familles en série linéaire; chacune d’elles est liée , non pas avec la précédente et la suivante , mais avec plusieurs autres , et' quelquefois avec des familles qui d’ailleurs se ressemblent fort peu enlr’elles. Nous sommes, il est vrai, obligés de ranger nos livres dans un ordre quelconque nécessairement linéaire, c’est-à-dire , que nous sommes obligés de commencer le règne végétal par un bout, et de le disposer comme si chaque groupe ne ressemblait qu’à celui qui le précède et celui qui le suit; mais tous ceux qui ont observé savent qu’il n’en est point ainsi, et que les rapports des êtres sont beaucoup plus multipliés que la forme de nos livres ne semble l’indiquer.
§. 198. Les Métaphysiciens semblent avoir voulu renchérir encore sur cette idée de la chaîne ou de l’échelle des êtres , -en soutenant que la nature ne fait pas de sauts : Naturel nonfacit s al tus ; et cet adage se trouve répété sans réflexion dans une foule de livres estimables. La série des êtres naturels, dit-on, est continue; tous les êtres y sont à distances égales les uns des autres. Si çà et l i nous apercevons des lacunes , elles ne sont dues qu’à notre ignorance , et la découverte d’êtres encore inconnus viendra les combler. Mais ceux qui soutiennent un principe si contraire aux faits, pourraient-ils dire quel est de tous les oiseaux celai qui ressemble le plus à un mammifère? Pourraient-ils indiquer quelle est la lacune , entre les grandes classes , qui a été comblée par le nombre prodigieux des êtres découverts depuis cent
TAXONOMIE
ans? Plus nos voyageurs se sont éloignés de nous, plus nous comptons, au contraire, d’êtres qui gênent nos prétendues séries. Abandonnons donc ces systèmes introduits dans la science de la nature par les Métaphysiciens, avant que l’histoire naturelle elle-même existât; et cherchons, dans la simple observation des faits, une méthode plus vraie pour nous représenter l’ensemble des êtres.
§. igg. Le fait principal qui se présente à nous dans celte recherche , celui autour duquel tous les autres viennent se rattacher, c’est que certains êtres se ressemblent tellement entr’eux, qu'ils paraissent, auxyeux du naturaliste, constituer un groupe distinct; ces groupes eux-mêmes , considérés comme des êtres , se ressemblent et se groupent enlr’eux; enfin, le règne végétal n’est autre chose qu’un vaste groupe composé d’une foule de groupes d’ordre inférieur. C’est sous ce point de vue que Linné a le premier , avec sa sagacité ordinaire, comparé le règne végétal à une carte géographique ; cette métaphore, indiquée dans son livre par un seul mot , a été développée ensuite par Giseke, Batsch, Bernardin de Saint-Pierre, L’Héritier (*) , Petit-Thouars , etc. Et quoiqu’on ne doive la prendre que pour une simple image, celle image est tellement juste, tellement féconde en conséquences utiles , qu’il est peut-être convenable d’entrer dans quelques détails ultérieurs.
§. 200. Je suppose pour un moment celte carte exécutée; les classes répondent aux parties du monde, les familles aux royaumes, les tribus aux provinces, les
(*) Mémoire sur le Cadia , à la fin. Ce mémoire , le moins connu de tous les ouvrages de L’Héritier, est celui où il montre le plus da logique et de raisonnement.
TAXONOMIE
genres aux cantons et les espèces aux villes ou villages. Si nous jetons les yeux sur celte carte, nous y remarquerons son extrême similitude avec une carte géographique ordinaire.
Les groupes y sont essentiellement inégaux : un royaume ou une famille n’en est pas moins distincte, quel que soit l’espace qu’il ocpupe sur la surface du globe , ou dans l’ensemble du règne végétal.
La distance qui sépare chaque espèce , chaque genre, chaque tribu , chaque famille, peut être réellement calculée, sinon d’une manière absolue , au-moins d’après une méthode comparative, et indiquera à l’œil les rapports plus ou moins intimes des végétaux entr’eux. Les genres non encore classés dans la méthode naturelle, seront représentés sous la forme d'îles plus ou moins éloignées de certains conlinens. Mais dans les classes les mieux connues , nous remarquerons encore que , dans certaines parties , les genres et les espèces sont rapprochés et serrés les uns à côté des autres, tandis que , dans d’autres, ils sont très-espacés : ainsi, par exemple, si l’on compare la famille des Composées et celle des Palmiers, qui certainement sont l’une et l’autre très-naturelles , on ne tardera pas à remarquer que les genres se touchent, pour ainsi dire, tous dans la première , tandis que , dans la seconde , ils offrent des différences ou des distances remarquables : c’est là ce que l’ordre linéaire, établi dans nos livres, ne fait jamais sentir, et qui s’obtient facilement par la disposition d’une carte géographique. En second lieu , on ne tardera pas à sentir que, comme je l’ai déjà indiqué, chaque genre, chaque famille, ne ressemble pas seulement aux groupes qui le précèdent et qui le suivent, mais qu’il a encore des rapports multipliés avec plusieurs autres.
taxonomie.
L’ordre linéaire ne peul faire sentir ces rapports complexes, tandis qu’on peut les représenter sans peine dans la forme decai te géographique ; et c’est la connaissance plus intime de ces rapports multiples, qui constitue réellement la supériorité de tel classificateur sur tel autre.
Je ne me hasarderai point encore à tracer moi-même une esquisse, même hasardée, dune pareille carte, vu que ce travail me paraît encore prématuré , et ne pourra s’exécuter avec quelque soin, que lorsqu’on aura fixé d’une manière positive les divisions naturelles des Dicotylédones; j’ai voulu seulement, par ces considérations generales, rappeler aux classificateurs le but vers lequel ils doivent se diriger, et faire comprendre aux commençans ce qu’ils doivent réellement entendre par la Méthode naturelle.
§. 201 . Mais pour atteindre ce but de former un jour une carte générale, qui peigne à l’œil les affinités croisées des êtres organisés, la meilleure marche, à ce qu’il me semble, c’est de commencer par des cartes partielles. Ainsi comme les géographes exacts, lorsqu’ils veulent tracer une carte générale, réunissent toutes les cartes de topographie particulière, de même on pourra peu-àpeu, en histoire naturelle, aggrandir et combiner ensemble ces premiers essais. Ceux qui voudraient prendre une idée de l’application de cette méthode , à l’étude des rapports des genres d’une seule famille, pourront consulter la monographie des Anonacées , où mon ami M. Dunal, suivant les principes que j’ai plusieurs fois exposés dans mes cours , a donné un tableau élégant et ingénieux représentant les rapports des genres qui composent cette famille, et leurs analogies avec les familles voisines.