CHAPITRE I
Des Classifications en général.
§. i5. Tant qu’on n’a connu qu’un petit nombre d’êtres de chaque règne, on a été peu frappé de la nécessité des classifications; aussi voyons-nous la plupart des anciens naturalistes décrire sans ordre les êtres dont ils parlent , tels sont Hésiode, Pline , et depuis la renaissance des lettres , Cuba , Leonicenus , etc. , ou du moins suivre des classifications tellement vagues, qu’elles méritent à peine ce nom , comme on le voit par les exemples de Théophraste et de Dioscoride , chez les anciens; de Tragus et de Lonicer, parmi les modernes, etc.
Cependant, dès la renaissance des lettres, on ne tarda pas à sentir la nécessité de distribuer les descriptions des êtres , dans un ordre tel qu’on pût les retrouver au besoin. Mais si tout le monde a senti l’utilité d’un ordre quelconque, on a été fort loin d’être d’accord sur la méthode de la classification qui méritait la préférence; on compte surtout avant l’époque actuelle presqu’autant de méthodes qu’il y a eu de Botanistes. Leur nombre est si grand et leurs principes si divers, que, pour leur simple indication, il est nécessaire déclasser les classifications elles-mêmes.
§. 16. En les considérant d’une manière très-générale, on peut distinguer les classifications empiriques et les classifications rationnelles ; les premières sont indépendantes de la nature même de l’objet; telles sont, par exemple , les classifications par ordre alphabétique, qui, étant fondées sur le nom de l’objet , n’ont aucun rapport xéel avec les êtres , et ne peuvent servir qu’à ceux qui les
TAXONOMIE
connaissent déjà par leur nom. La plus ancienne classification alphabétique est celle de Villanova, publiée en l5o8. Cet ordre est encore bon à admettre dans les ouvrages qui ont pour but spécial d’indiquer rapidement ce qu’on a à dire de certaines plantes à ceux qui les connaissent par leur nom, tels sont, par exemple , les catalogues des jardins , et peut-être même les recueils d’observations éparses.
Buxbaum (en 1728) a aussi admis un ordre purement empirique, lorsque, pour publier les espèces qu'il avait recueillies dans 1 Orient , il les a divisées en trois classes : celles qui étaient entièrement inconnues avant lui , celles qui étaient décrites mais non figurées , et enfin celles qui étaient décrites et figurées d’une manièreincertaine.Une pareille division est d’un secours presqu’illusoire pour ceux qui se servent de l’ouvrage de Buxbaum , et elle ne peut être employée que dans le cas où l’on fait l’extrait d’un livre, et où l’on veut faire sentir en quoi son auteur a augmenté la masse des connaissances de son temps.
§. 17. Les classifications rationnelles sont celles qui ont un rapport réel avec les objets auxquels on les applique : ce sont les seules qui méritent quelqu’at tendon ; mais ici nous verrons une grande diversité dans la marche et les principes des divers auteurs; cette diversité tient essentiellement au but spécial que chacun d’eux s’est proposé. Les uns ont voulu étudier les végétaux , quant à leurs rapports avec un autre ordre de connaissances , et alors ils les ont classés en ayant égard à leurs usages, à leurs propriétés, à leurs patries, etc.; ce sont les classifications que je désigne sous le nom d’ Usuelles ou Pratiques.
D’autres ont eu pour but essentiel de donner à ceux
TAXONOMIE
qui ne connaissent point le nom des plantes, un moyen facile de le découvrir dans les livres par l’inspection de la plante elle-même ; leurs classifications ont reçu le nom de Méthodes artificielles.
Il en est enfin qui veulent étudier les plantes , soit en elles-mêmes , soit dans les rapports réels qu’elles ont entre elles , et les classer de manière que celles qui sont les plus voisines dans l’ordre de la nature , soient aussi les plus rapprochées dans nos livres; ces classifications ont reçu le nom de Méthodes naturelles.
§. 18. Ces trois sortes de classifications suivent des lois et des règles entièrement différentes; cependant elles ont été et sont encore souvent confondues , et nous verrons, en les analysant séparément , que toutes les fautes qui ont été faites dans chacune d’elles, tiennent à ce qu’on a voulu y introduire les principes d’une des autres classifications. Nous verrons que toutes les critiques injustes qui ont été faites de telle ou telle méthode, tiennent à ce qu’on les a jugées par les lois d’une autre sorte de méthodes. Nous arriverons peut-être à ce résultat , beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense dans les discussions même les plus sérieuses , que si les Botanistes actuels paraissent offrir de si grandes diversités sur le mérité comparatif des différentes méthodes, c’est que , sous des noms semblables, iis parlent en réalité de choses différentes.