CHAPITRE II
De V Espèce et de ses variétés.
§. 1 58. La nature ne montre à nos jeux que des individus. Le fait est vrai, mais on en a souvent tiré des conséquences fausses. Quoique tous les chênes d’une foret et tous les pigeons d’un colombier soient autant d’individus, y a-t-il jamais eu besoin de la moindre étude pour reconnaître que ces individus se ressemblent plus entr’eux , qu’ils ne ressemblent aux autres êtres qui les entourent ? Y a-t-il besoin de la moindre science pour s’assurer que les glands de ces chênes et les ceuls de ces pigeons, reproduisent , dans des circonstances favorables, des êtres plus semblables à ceux qui les ont créés, qu’à tout autre? De ces deux connaissances populaires, est venue l’idée fondamentale de l’espece. On désigne sous le nom d’ESPÈcE ( Species , Proies , Neck. ), la collection de tous les individus £]ui se ressemblent plus entr’eux cju ils ne ressemblent: à d autres ; qui peuvent, par une fécondation réciproque , produire des individus fertiles ; et qui se
taxonomie.
reproduisent par la génération , de telle sorte qu on peut par analogie les supposer tous sortis originairement d’un seul individu . Telle est l’idée essentielle de l'espèce qui , en théorie générale , souffre peu de difficultés, mais qui dans l’application en présente si souvent, qu’il est nécessaire de les apprécier, soit pour éviter des erreurs de détail , soit pour apprécier les objections que quelques naturalistes estimables ont faites contre l’existence des espèces.
§. 15g. Personne ne nie que les graines d’un végétai ne produisent en général des êtres semblables a lui ; mais on remarque que tous les individus nés des mêmes graines ne sont pas absolument semblables entr’eux ; leur couleur , leur grandeur , ou même leur forme , présentent quelquefois de légères nuances ; et comme on remarque aussi, dans la nature, que certaines plantes ne diffèrent entr’elles que par des circonstances en apparence minutieuses , on en conclut que ces plantes , si analogues entr’elles , pourraient bien provenir originai- : jen,ent d’une même souche, comme les plantes prove-
nues de graines récoltées et semées sous nos yeux. Ce raisonnement peut être vrai dans plusieurs cas ; mais tant qu’on ne l’exagère point, il n’attaque nullement l’idee théorique de l’espèce, et prouve seulement que, dans tel cas donné, on s’etait trompé sur l’application. Si on venait a prouver que toutes les renoncules à fruit strié ne sont que des modifications les unes des autres, au-lieu d’être, connue on le croit aujourd’hui, des espèces voisines , il en faudrait seulement conclure que nous avions, dans ce cas, mal connu le caractère essentiel de l’espèce. Mais si de cet exemple et de plusieurs autres analogues, on en vient à conclure que les espèces n’ont rien de fixe , et passent indéfiniment de 1 une
dans l'autre, «e demanderai pourquoi un si grand nombre de végétaux ont des caractères si bien prononces, et que nous ne voyons jamais varier ? Pourquoi ces végétaux isolés, pour ainsi dire, du reste de leur règne, se trouvent aussi-bien parmi ceux exclusivement réservés à l’Europe, et où par conséquent nous devrions, mieux qu’ailîeurs , voir les nuances? Pourquoi les espèces ambiguës à nos yeux se trouvent de préférence parmi les végétaux qui, par leur petitesse ou leur fugacité, échappent à nos regards, tandis que les grands végétaux laissent, à cet égard , peu de doutes ? Comment , enfin, les monumens les plus anciens que nous possédions, nous représentent certains végétaux dans l’état même où nous les voyons aujourd’hui.
Je sais que les partisans du système de la non-permanence des espèces, admettent que ces changemens ne s’opèrent que lentement et graduellement, et exigent pour se consommer, plus de siècles que nous n’en pouvons apprécier. Mais si , d’un côté , on est forcé de convenir que quelques ambiguïtés sur un certain nombre o e végétaux, ne détruisent pas la theone de 1 espèce, si, de l’autre, cette théorie s’accorde avec tous les faits bien observés et observables pendant plusieurs siècles , ne devons-nous pas reconnaître que cette théorie porte avec elle un grand caractère de probabilité; que nous devons étudier et décrire les espèces, comme des choses constantes , et joindre seulement à cette première étude , ia recherche approfondie des causes qui peuvent faire V iner les caractères spécifiques , des limites de ces variations , et des moyens de les reconnaître ? Cette recherche est infiniment plus digne d’occuper un naturaliste , que 1 accumulation d’exemples ambigus en faveur de la non -permanence des espèces ; théorie im-
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probable, puisqu’elle est contraire à la masse générale des faits les mieux connus , et inutile, puisque, si elle était vraie, nous devrions, sous peine de ne rien savoir, nous conduire comme si elle était fausse, et étudier, comme aujourd’hui, les formes les plus habituelles des êtres. Pvemarquons que tous ceux qui ont nié la permanence des espèces, une fois engagés dans cette route, se sont trouvés entraînés à soutenir des assertions évidemment absurdes ; comme , par exemple , que les formes des êtres sont les résultats de leurs habitudes ; que le fourmi" ar a une langue allongée et visqueuse, parce qu’il aime les fourmis ; ou que l’homme a un nez , parce qu’il se mouche , etc. Défions-nous donc de ce pyrrhonisme dangereux, et cherchons d’abord àôapprécier exactement les causes possibles des variations des êtres. , ...
§. 160. On appelle Variété, ( Varietas\ un changement quelconque dans l’etat ordinaire d’une espèce. Les causes des variétés qu'on observe dans les espèces des êtres organisés et des plantes en particulier, doivent se classer sous deux chefs généraux , savoir: l'influence des circonstances extérieures , et le croisement des races.
§. i6i. Qu’on suppose en effet , comme il arrive réellement dans la nature, que les graines des plantes sont disséminées sur la surface du globe par le hasard , ou , pour parler plus exactement, par des causes qui n’ont aucun rapport nécessaire avec l’existence de ces plantes: ces graines se trouvent jetées dans des circonstances qui varient à l’infini 5 les unes placées dans un sol trop tenace ou trop mobile , trop sec ou trop humide, trop chaud ou trop froid, ne lèvent point, ou sont bientôt détruites. Mais entre ces extrêmes, il en est qui reus»
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sissent, bien que soumises à des circonslances assez diverses ; ainsi , par exemple , si !e lieu n’est pas assez éclaire, la plante éprouvera un demi-étiolement, qui se manifestera par sa pâleur et sa faiblesse, ou par des panachuies , ou par la diminution, la suppression même de ses poils; si (a lumière est trop vive, la plante sera plus forte, plus trapue, plus colorée, plus dure, plus velue qu’à l’ordinaire. L’influence de la température se ïnanileste aussi, quoique d’une manière moins puissante; dans un climat froid, les mêmes plantes sont plus petites, plus faibles qu’à l’ordinaire; la couleur de leurs fleurs. et de leurs fruits est plus pâle; leur bois s’aoûte moins bien; leurs feuilles sont plus souvent caduques; leurs fruits avortent souvent; et la sève qui était destinée à les nourrir , se jetant sur les parties voisines , change quelquefois leur apparence. Dans un climat chaud, les plantes deviennent plus grandes, plus ligneuses, poussent davantage en bois et en feuilles, présentent des couleurs plus vives , des saveurs plus exaltées. Dans le même climat, l’influence de l’humidité fait naître des diversités sans nombre ; les plantes qui croissent dans l’eau perdent tous leurs poils; leurs feuilles se découpent en filets menus, de manière à sembler des racines chevelues; leurs tiges et surtout leurs pédoncules s’allongent pour atteindre à la surface de l’eau; et ces divers effets sont encore variables selon que l’eau est tranquille, ou agitée, ou courante, claire ou trouble, pure ou mêlée de substances hétérogènes. Les variations de la Renoncule aquatile en offrent un exemple remarquable; qu’au contraire, une plante accoutumée à f humidité soit forcée de vivre dans un terrain plus sec, elle se couvrira de poils, restera plus petite qu’à l’ordinaire, et acquerra plus de dureté Dans un air raréfié , comme l’est celui
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des montagnes , on voit 10 plus souvent les plantes plus petites et plus rabougries qu’à l’ordinaire ; tandis que les fleurs des mêmes espèces sont plus grandes que dans la plaine. L’influence du sol n’est pas moins manifeste; s’il est fort tenace , les racines qui y pénètrent avec peine restent petites, dures et resserrées; s’il est fort sablonneux, les racines y deviennent grandes, charnues et développées; s’il contient une grande quantité de charbon, les couleurs des fleurs en sont souvent altérées , et passent au bleu, comme les Jardiniers Allemands l’assurent de l’hortensia, ou au violet, comme on le dit de l’œillet; s’il est chargé de sel marin ou si l’air en apporte à la plante , on voit le plus souvent celle - ci prendre des feuilles plus charnues et plus glauques, par exemple, le Lotus corniculatus. Toutes ces diverses circonstances, combinées les unes avec les autres par la nature, multiplient encore les causes de variété. La culture augmente considérablement cet effet, en ce qu’elle sait diversifier à l’infini les circonstances , et que, par ses soins multipliés, elle fait supporter à chaque plante des changemens qui, donnés brusquement, l'auraient probablement tuée. On conçoit , d’après ce rapide exposé, combien les variétés des plantes doivent être nombreuses et importantes, et nous n’avons encore parcouru que l’une des causes qui leur donne naissance.
§. 162. La seconde de ces causes est Xhybriditè ou le croisement des races. Après avoir découvert que les végétaux pouvaient, dans certaines circonstances, se féconder les uns les autres de manière à produire de nouvelles races, Linné, se livrant à son imagination , pensa que dans l origine il pouvait n'avoir existé qu’une espèce de chaque famille naturelle; que ces espèces en se croisant avaient produit les genres, lesquels , par leurs fé-
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fondations réciproques , avaient donné naissance aux es» pèces et aux variétés. Cette idée est séduisante, comme toutes celles qui tendent à ramener des faits nombreux et compliqués à une cause unique et facile à saisir; mais j’ai déjà eu occasion de remarquer ailleurs (*), combien les hybrides sont plus rares dans l’état naturel des choses* que Linné ne l’avait dit. Relativement au point de vue qui nous occupe aujourd’hui, ]e ferai remarquer que nous n avons pas encore un seul exemple prouvé de fécondations hétérogènes, c’est-à-dire provenant ou de familles différentes, ou de genres éloignés les uns des autres dans la même famille. Quant aux hybrides prove* nues, ou d’espèces congénères , ou de genres très-voisins, on ne peut en nier l’existence; mais il faut observer à leur égard : i.° qu’elles sont beaucoup plus rares dans la nature que dans nos jardins , où se trouvent réunies toutes les causes qui peuvent leur donner naissance; 2.0 que plusieurs d’enlr’elles sont dépourvues de la faculté de produire des graines fertiles, comme je lai remarqué dans le Ranunculus lacerus, le Centaurea hybrida , etc. Ces considérations tendent à réduire beaucoup l’impor» tance de l’iiybridisé, considérée comme moyen déformer de nouvelles espèces; mais ce genre de multiplication des êtres reprend toute son importance , lorsqu’il est question de l’origine des variétés, et sous ce rapport, on lira , avec beaucoup d’intérêt, les observations consignées par M. Galesio, dans son traité du Cilrus.
Les variétés d’une même plante, produites par les causes extérieures énumérées plus haut, peuvent lorsqu elles sont accidentellement rapprochées, se féconder réciproquement, de manière à faire naître des races hy-
{*) Flore Française, 3. édit, vol. I. p 2i3.
brides ou intermédiaires. Celte cause de variation est extrêmement commune dans les jardins des fleuristes, et
on s’en sert habituellement comme moyen de varier les couleurs des fleurs ; il n’y a pas de doute cpi elle n ait eu aussi une grande part dans la formation des variétés des fruits et même des légumes. On peut affirmer que, relativement aux végétaux cultivés, le croisement des races est la cause la plus fréquente des variétés qu’ils présentent : aussi les espèces solitaires dans leur genre, offrent-elles rarement des variations par la culture; ainsi par exemple, le Seigle, la Tubéreuse n offrent que peu ou point de variétés et contrastent ainsi avec le grand nombre de celles que présentent certains genres analogues, tels que le Froment ou le Narcisse, genres qui sont composés de plusieurs espèces distinctes; mais on voit en même temps que cette cause doit avoir moins d’action sur les plantes sauvages, dont les variétés, produites par les causes externes, sont nécessairement disséminées et ne peuvent aussi facilement influer l’une sur l’autre.
§. ]63. Chacune des variétés de second ordre ou produites par l’hybridité, étant placée dans des localités diverses, pourra présenter encore de nouvelles variations , de sorte que le nombre des formes possibles de chaque espèce peut être indéfini, sans cependant que
les caractères vraiment essentiels a l’espèce soient altérés. C’est ainsi que dans chaque espèce d êtres organisés , aussi-bien que dans l’espèce humaine, du arrive à concevoir comment chaque individu , chaque peuplade, chaque race, a ses formes particulières, sans cependant cesser d’avoir le caractère de l’espèce. •
§. 164. On ne peut nier que ces variations 11e tendent
souvent à égarer les naître les véritables
naturalistes , et à leur faire mécon- 1 urnes de démarcation des espèces.
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Tantôt des variétés très-disparates, dont l’origine ou les intermédiaires sont inconnus , passent pour espèces, et augmentent injustement le catalogue déjà si nombreux des êtres naturels; tantôt c’est l’inverse qui a lieu , et des espèces voisines sont confondues sous le nom de variétés : ce dernier effet a probablement lieu dans la classification de nos arbres fruitiers. Je suppose, par exemple, ou plutôt je crois qu’il a existé originairement plusieurs espèces voisines mais distinctes de Cerisiers ou de Poiriers; chacune d’elles soumise à des circonstances diverses aura produit des variétés, qui par leur accroissement se seront encore multipliées; il aura pu se former des hybrides entre ces espèces; de sorte qu’aujourd’hui nous n’osons plus compter qu’une seule espèce, là où, sans la naissance des variétés , nous en aurions vu plusieurs.
§. i65. Ces incertitudes sur les limites réelles des espèces tendraient à désespérer les commençans, et à décourager les naturalistes consommés, si elles étaient aussi fréquentes qu’elles le paraissent au premier instan'. Mais par une loi qui paraît étrange et qui est cependant très-simple , la nature a borné cette faculté indéfinie de varier aux espèces les plus communes et à celles qui sont cultivées. Qu’est-ce, en effet, qu’une plante rare? C’est une plante qui est organisée de manière à ne pouvoir vivre que dans une localité déterminée, et qui périt dans toutes les autres : un pareil végétal n’est pas, comme on voit, susceptible de revêtir différentes formes. Qu’estce au contraire qu’une plante commune? C’est une plante assez robuste pour pouvoir, sans périr, végéter dans différentes localités , et qui par conséquent pourra présenter des formes variées. Ces premières variations établies pourront se multiplier par l’bybridité, à cause du grand nombre de ses individus, ce qui ne peut arriver dans
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les espèces rares où le nombre des individus est borné. La culture, avons-nous dit plus haut, est une cause qui tend à multiplier les variétés , soit parce qu’elle fait varier les circonstances externes, soit parce qu’en rapprochant les végétaux, elle leur donne plus d’occasion de produire des hybrides. Mais une plante rare, c’est-à-dire, qui exige une localité particulière , ne peut être généralement cultivée, et est encore par-là privée d’une des principales causes de variations. Ces considérations, qu’il est inutile de pousser trop loin , tendent à faire comprendre que les plantes sont d’autant plus susceptibles dévaluations, qu’elles sont plus robustes, plus communes ou plus cultivées, par exemple, Lotus corniculatus , Anthyllis vu'neria , Pyrus communis^ etc. Elles expliquent pourquoi il est souvent plus aisé de cultiver des plantes exotiques , que certaines de nos plantes indigènes, telles que les Orchis, les Gentianes, les Pédiculaires, etc., qui ont besoin d’un sol très-particulier* pourquoi les genres de constitution robuste, tels que les Hieraciuins , les P elargoniwns , sont plus susceptibles que d’autres de présenter des variétés nombreuses; pourquoi , enfin, nous choisissons de préférence pour la culture les genres que nous savons être plus susceptibles de variations.
§. 166. Si les causes des variétés des plantes sont utiles à connaître , la permanence ou la durée de ces variétés ne l’est pas moins pour notre but actuel, savoir pour l’art de reconnaître les végétaux; cette permanence est eu effet très-diverse : il est des variétés qui sont purement locales: ainsi, par exemple, qu’une plante naisse dans un sol fertile, elle sera plus grande dans toutes ou dans quelques-unes de ses parties; mais ses boutures et ses graines transportées ailleurs, reprendront leurs dimen~
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sions habituelles ; il en est de même pour des individus trop ou tropqfeu éclairés, et qui ont pris lin étiolement plus ou moins complet. Ces sortes de variétés , que je nomme variations ou variétés locales , sont souvent utiles a connaître pour le cultivateur, mais ont peu d’intéiêt pour la classification , parce qu’elles ne peuvent jamais induire en erreur sur la démarcation des espèces.
§. 167. Une seconde sorte de variétés plus importante à bien connaître, se compose des aberrations du type primitif, qui, bien que produites par des causes extérieures, sont, lorsqu elles ont été une fois créées, permanentes dans le même individu, lors même qu’on Fé-
îend indéfiniment par les greffes , les boutures, les marcottes, mais qui ne se conservent point parles graines. Celte sorte de variations, qu’011 nomme variétés proorement dites, ou variétés permanentes par extension , est la plus fréquente surtout dans nos arbres cultivés : c est par elle que nous conservons indéfiniment les fleurs doubles , les couleurs variées des divers organes, les panachures, les saveurs et les odeurs de presque tous les fruiisj et meme la disparution des épines de certains
arbres, les dimensions variées de certains organes, etc» est par elle que nous profitons, pour augmenter nos jouissances , des accidens nombreux qui , soit dans i ordi e naturel , soit dans l’etat de culture , tendent à modifier la forme primitive des végétaux. Ce genre d’amé- Ü01 ation des êtres utiles est entièrement réservé au règne végétal, et est une conséquence de la loi, en apparence si paradoxale, dune vitalité indéfinie dans les plantes. Ces variétés permanentes par extension ne doivent pas cependant être prises dans un sens trop rigoureux, ni trop uniforme; si on les place dans des circonstances tout-à-fait contraires à celles qui leur ont donné nais-
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sraice , on les voit peu à peu disparaître; c’est ce qu on remarque surtout dans certaines panaohures et dans les Heurs doubles; mais il en est d’autres qui conservent obstinément leurs caractères dans toutes les positions. Ce sera l’un des résultats les plus utiles et les plus curieux de la science botanique appliquée à la culture, que de déterminer le degré de permanence des diverses variétés, par conséquent l’influence des circonstances extérieures sur leur durée et le degré de probabilité avec lequel on peut espérer de conserver chaque variété dans un lieu donné. Cette classe de variétés ne peut induire en erreur le botaniste exact, que lorsqu fi s agit de végétaux que nous ne multiplions que par extension , comme, par exemple , les saules, les plantes bulbeuses, les plantes-grasses vivaces.
§ 1 68, il est, enfin, une troisième classe de variétés trop long-temps méconnue des naturalistes, et en mêmetemps peut-être trop exagérée par les cultivateurs, savoir celle des races ( stirpes ) ou des variétés permanentes par les graines. Personne ne nie que, dans l’espèce humaine, il n’y ait des maladies, des formes , des dimensions héréditaires. Lorsqu’on voit les enfans de parens scrophuleux avoir les écrouelles, ou ceux de parens blonds rester blonds au milieu même des pays où le peuple entier est brun; lorsqu’on voit des parens trèspetits produire de petits enfans; lorsque certaines lamifiés ont montré, pendant une longue suite de générations, ou de grosses lèvres, ou un nezaquilin, ou une peau écailleuse, ou des mains à six doilgs; lors, dis-je, qu’on a vu ces circonstances se conserver par l’hérédité, a-t-on jamais prétendu que les scrophuleux , les blonds, les nains, ou les hommes à peau écailleuse, fussent des espèces distinctes ? Pourquoi raisonnerait-on autrement
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lorsqu'il s’agit des différences que les végétaux peuvent se transmettre par la génération? Comment se faii-ii que les naturalistes recourent à la multiplication par graines, pour reconnaître les véritables espèces, tandis que les cultivateurs emploient ce même moyen pour faire développer le plus grand nombre de variétés passibles ? \ eut-on la preuve manifeste qu’ily a des variétés héréditaires dans le règne végétal ? qu’on sème les graines du hêtre pourpre (+), et on verra que, sur les jeunes plants, environ moitié naîtront verts comme l’espèce primitive, un quart d’un pourpre pâle , et un quart d’un pourpre décidé; qu’on sème des graines de l’alizier à larges feuilles, qu’on a regardé comme hybride du Cratœgus aria et du Sorbus aucuparia , on obtient des plants qui pour la plupart sont des Cratœgus latifoiia^ mais souvent mélangés de Cratœgus aria. Les jardiniers savent tous que les variétés à fleurs blanches de la Digitale pourprée, delà Lichnide de Chalcédoine, etc., se conservent de graines. Lorsqu’on n’a dans un jardin que des belles de nuit à fleurs jaunes, les graines donnent toutes des plantes à fleurs jaunes; lorsqu’on n’en a que de rouges , elles donnent des plantes rouges. Toutes les nuances de nos haricots, de nos pois , de nos bleds, et en général de nos plantes cultivées Annuelles , ne se conservent-elles pas par les graines? Mais peut-être dira-t-on que, sous le nom de variétés, nous confondons ici de vraies espèces; cherchons donc un exemple plus décisif, Linné et Wildenow nous le fourniront. On sait que plusieurs A ntirhinum ont la propriété de se changer en Peloria , c’est-à-dire, de prendre des fleurs réguiieres à 5 étamines , sans éperon ou avec 5 éperons, au- heu de (*)
(*) Fagus sjlvatica purpurca.
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fleurs irrégulières à 4 étamines et un éperon, et il est si avéré que ce changement est une simple variété , qu’on trouve quelquefois une partie des fleurs d’une grappe changée en Peloria, et l’autre restée dans son état naturel : or, lorsqu’on obtient des graines fertiles des fleurs de Peloria , les pieds qui en proviennent sont presque toujours des Peloria; ily a donc des variétés héréditaires dans les végétaux. Ces variétés sont, comme les précédentes, plus ou moins tenaces, plus ou moins permanentes : les graines des petits pois de Paris ou de courgerons de Genève , transportées dans d’autres pays produisent la première année des légumes fort semblables à ceux de leur soi natal ; mais à la seconde ou a la troisième génération, les graines ne produisent plus que des petits pois ou des potirons communs. Il faut un peu plus de temps pour altérer le blé de miracle, par exemple, au point de l’amener à l’état de blé commun. Où s’arrête cette progression? Quel est le nombre de générations suffisant pour affirmer que deux végétaux donnés sont des espèces ou des variétés? C’est ce qu’il est impossible d’affirmer, et c’est relativement à ces cas , heureusement fort rares, que doit exister le doute sur la démarcation des espèces. Ce doute se trouve même infiniment restreint, lorsque par des études générales on a acquis des idées suffisantes pour distinguer et classer les caractères des espèces et des variétés. Essayons de donner un précis de ce genre de recherches.
§. 169. Toutes les variétés se rapportent aux couleurs, aux saveurs , aux odeurs , aux proportions , aux nombres, ou aux formes des parties des plantes. Voyons quel est le degré d’importance qu’on doit attachera ces diverses classes.
§. jyo. Les variétés de couleurs sont les plus nom-’
breuses de toutes, et on admet généralement depuis Linné, que deux plantes qui ne diffèrent que par la couleur, doivent être considérées comme appartenant à une seule espèce, lors même que ces différences se conservent de graines. Mais, pour éviter toute exagération, il est nécessaire de descendre dans quelques détails.
Les panachures des feuilles et des tiges ne peuvent , dans aucun cas, servir de caractère spécifique; nous les voyons naître et disparaître dans les mêmes individus, et nous n’avons aucun exemple qu’elles se conservent par la génération ; les taches de -certaines feuilles , telles que les Arums, par exemple, ne inéritent pas plus d’importance; mais lorsque ces taches sont les indices appareils de certains organes difficiles à voir, comme dans les Millepertuis , on doit alors y donner une sérieuse attention.
Les couleurs des feuilles et des tiges varient d’importance, selon qu’elles sont maladives ou naturelles; des feuilles rouges ou jaunes ne sont jamais des caractères spécifiques , lors même qu’elles se conserveraient de graines; tandis que des nuances de vert peuvent l’être lorsqu’elles sont bien constantes, comme on le voit , par exemple, dans les plantes glauques.
Les couleurs des péricarpes varient généralement fort peu dans les plantes sauvages et dans celles à fruit capsulaire ; ce caractère est équivoque dans les plantes cultivées , et surtout dans celles à fruit charnu ; il se conserve par les boutures , mais je ne connais pas d’exemple avéré qu’il se conserve de graines , quoique je le croie possible.
Les couleurs des graines sont généralement constantes , mais l’exemple des haricots et de quelques
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autres plantes jette encore quelque incertitude sur ce caractère; il prouve que ces couleurs peuvent varier, et que les variations sont transmissibles par la génération.
Les couleurs des racines sont en général constantes, cependant les exemples des variations de couleur des tubercules de la Pomme de terre, des bulbes de la Scille , tendent à infirmer la valeur de ce caractère.
La couleur des sucs propres est constante : je 11e connais aucune exception à cette loi, et je pense qu’on peut utilement employer ce caractère dans la distinction des espèces.
Les couleurs des fleurs sont très-variables ,mais entre certaines limites; ainsi les fleurs d’un jaune vif sont au nombre des moins variables ; les fleurs jaunes , en général , peuvent devenir blanches ou rouges , mais jamais bleues ; les fleurs bleues deviennent plus facilement encore blanches ou rouges , mais jamais jaunes; si on observe deux plantes, l’une bleue et l’autre jaune, 011 doit donc les examiner avec le plus grand soin dans toutes leurs parties, car l’ensemble des faits connus jusqu’ici doit faire présumer qu’on y trouvera une différence spécifique. La couleur de certaines fleurs s’altère diversement parla dessication; il en est qui de jaunes deviennent vertes, et ce changement est un indice que ces plantes diffèrent comme espèce de leurs congénères; je ne connais pas, par exemple, de caractère plus aisé pour reconnaître Y Iiieracium staticifolium.
Dans les végétaux cellulaires on est convenu de regarder les couleurs comme caractères spécifiques, mais cela tient peut-être seulement à l’ignorance où nous sommes de leur vraie nature. Il y a, au reste, dans ces végétaux, deux classes de couleurs bien prononcées.
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savoir , le vert et ses variations en vert jaunâtre , olivâtre ou brunâtre, qu’on reconnaît par l’exhalaison du gaz oxigène sous l’eau au soleil , et le coloré quisé distingue par la non-exhalaison de ce gaz; dans cette dernière classe les couleurs paraissent avoir plus d’importance que dans la première, et être véritablement essentielles et non maladives.
§. 171. Les saveurs ou les odeurs (qu’on peut réunir en un seul article sous ce point de vue comme sous tant d’autres) ne sont dans aucun cas considérées comme des caractères spécifiques, lorsqu’elles ne se trouvent liées avec aucune différence perceptible dans la structure ; mais le naturaliste exact ne manque pas de remarquer avec soin les êtres qui diffèrent par ces qualités sensibles, et souvent ce premier indice le conduit à observer des différences réelles auparavant négligées. Ainsi, l’observation delà saveur de l 'Erysimum prœcox a fait remarquer les caractères qui le distinguent de VErysimum barbarea. L’odeur de YErysimurn odoratum l’a fait distinguer des espèces avec lesquelles on l’avait confondu.
§. 172. Quant aux dimensions des plantes, l’importance de leurs variations est très-différente, selon qu’il s’agit des dimensions générales de la plante ou de quelqu’organe en particulier. Lorsqu’il est question de la grandeur générale , ce caractère isolé de tout autre ne peut devenir spécifique , que lorsqu’il s’agit de différences extrêmes, que ces différences en entraînent dans la consistance des plantes, et surtout lorsqu’elles sont en sens inverse de ce qu’elles devraient être, comme, par exemple , si la petite croît dans le sol le plus fertile ; mais si les plantes, étant égales en grandeur, ont certains organes proportionnellement plus grands ou plus
aïo
petits, cette différence dans les proportions est en général un vrai et solide caractère spécifique. Exceplons-en cependant les dimensions des fleurs qui sont quelquefois plus grandes, lorsque leur nombre est accidentellement diminué, ou quelles ont cru sur de hautes montagnes ; les grandeurs des feuilles, des fruits charnus et des tubercules radicaux qui se développent mieux dans certains terrains ou par certains modes de
culture.
§. I?3. Les différences dans le nombre des parties exigent la plus sérieuse attention de la part du naturaliste, soit parce qu’on en a souvent exagéré l’importance , soit parce que cette importance est tantôt trèsgrande, tantôt très-petite. Au milieu de ces anomalies , tentons de la réduire à sa juste valeur. Les différences générales dans le nombre des tiges, des branches, des feuilles on des fleurs, n’ont presque jamais d’importance , à moins qu’il ne s’agisse de termes extrêmes , ou de l’unité comparée à un nombre quelconque , ou qu’enfin une observation spéciale n’ait prouvé la constance de certains nombres. Ainsi le nombre des feuilles ou des fleurs d’un verticille pourra bien varier oe i , 2, ou peut-être 3 en dessus , et en dessous du nombre habituel , mais plus on s’en écartera , plus on devi a mettie d’attention à ne pas confondre des êtres disparates ; il est au contraire certaines plantes où le nombre total semble constant ; ainsi le Convallaria bifolia a constamment deux feuilles , le Trillium sessilc t : ois , le Paris quadrifolia presque toujours quatre , etc. ; le Tulipa gessneriana ne porte qu’une fleur , le Lonicera xilotteon en a deux sur chaque pédoncule , le Cytisus triflorus eu a ordinairement trois , le Litsea tetranthus quatre, etc.; à cet égard 011 doit établir
comme mie règle générale, dans les objets dénombré en botanique, que le nombre des organes ou des parties est dJ autant plus sujet à variations , ejuil est plus considérable. Quoiqu’il y ait bien quelques exceptions à cette loi , elle est cependant assez constante pour servir de guide dans la pratique. Le nombre absolu des parties des fleurs et des fruits , rentre dans les observations précédentes, mais mérite cependant plus de confiance que celui des autres organes; il est rare que les différences y excèdent l’unité en plus ou en moins, et encore doit-on mettre beaucoup de soin pour l’établir avec précision. On doit, en effet, se défier des soudures naturelles et des avortemens accidentels qui peuvent, dans certaines circonstances , masquer le véritable nombre. Mais le nombre devient tout-d’un-coupun caractère d’une haine importance, lorsque ces changemens , au-lieu d être absolus, sont relatifs : qu’une fleur à quatre pétales et quatre étamines prenne cinq pétales et cinq etamines , rien de plus fréquent dans les fleurs d une même espèce ; mais que , conservant quatie pétales, elle varie dans le nombre des étamines, alors on trouve dans le nombre un caractère très-important, pourvu, je le répète, qu’on se tienne en garde contre les illusions des soudures et des avortemens accidentels.
§• 174* Les différences dans les formes sont en général celles auxquelles ou doit accorder le plus de confiance; mais encore ici il est nécessaire d’entrer dans quelques details pour éviter les erreurs ou les exagérations. Ainsi la présence ou l’absence des poils est un caiactère variable, à moins qu’il ne s’agisse de termes extrêmes; mais la forme propre aux poils d’une plante est en générai très-constante; les épines peuvent de
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même , selon les circonstances, exister ou ne point exister; mais lorsqu’elles existent, leur forme est constante, Il en est de même des aiguillons , dont la présence est cependant moins variable. Quant aux formes générales des organes, elles n’ont d’importance qu autant quelles sont des conséquences des formes anatomiques, c’est-à-dire, de la disposition des vaisseaux: ainsi la forme d’une feuille peut varier entre des limites assez larges, sans supposer aucun changement dans la disposition de ses vaisseaux, et c’est par ce motif que nous voyons souvent les mêmes espèces de plantes revêtir des feu lies en apparence dissemblables. Enfin les greffes naturelles et les avortemens accidentels peuvent faire varier les formes comme les nombres des parties ,
et doivent encore être mentionnées ici.
§. iy5. Le seul caractère qui ne présente presqu’aucune variation, c’est la disposition relative des parties: c’est à celte etude que le naturaliste doit s’attacher de préférence ; c’est là qu’il trouvera l’explication de toutes les anomalies dont je viens de faire l’exposition.
§. 176. Au milieu de toutes ces difficultés, voyons comment un botaniste qui veut être exact sans être pyrrhonien , doit se conduire pour déterminer si deux plantes qu’il a sous les yeux sont des espèces ou des variétés. Si les différences de ces plantes sont d’un ordre tel qu’on connaisse, et qu’on admette déjà plusieurs especes bien distinguées par elles , il pourra les admettre comme espèces ; mais si ces différences sont au nombre de celles sur lesquelles il s’élève des doutes , il devra alors mettre plus de circonspection dans sa
decision.
i.° Il devra s’assurer si ces différences sont communes à un grand nombre d’individus de chaque plante;
2.° Cultiver chaque plante dans des terrains divers, afin de voir s’il ne pourrait point faire évanouir leurs différences ;
o.° $einer les graines de chacune d’elles pour vérifier si les différences résistent à la génération, et même à plusieurs générations. Si, comme il arrive souvent pour les plantes rares ou exotiques, on n’est pas à même de faire les vérifications que je viens d’indiquer, on doit recourir alors à d’autres moyens. Il faut, dans ce cas:
• i.° Vérifier si les différences observées tiennent ou non à des dispositions contradictoires dans les organes ou les vaisseaux;
2. ° Rechercher avec tout le soin possible s’il existe quelque différence sensible dans les organes de la fructification , qui sont en général moins variables que les autres;
3. ° Remarquer la patrie des deux plantes; on conçoit, en effet, que deux espèces analogues du même pays peuvent, par leur croisement, produire des hybrides, tandis qu’un pareil soupçon ne peut guère être admis pour des espèces de pays éloignés;
4-- Remarquer la station des deux plantes; car si toutes les deux se trouvent dans les mêmes localités, il est probable que leurs différences sont spécifiques , tandis que si elles croissent dans des localités différentes, cette diversité pourrait expliquer celles de leurs formes;