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II. — LE MOYEN AGE

Deux nouvelles puissances vinrent transformer ou détruire l'empire universel de Rome : le Christianisme et les Germains.

A. Le Christianisme. — La religion chétienne étendit son empire sur les âmes. Son fondateur n'était pas un roi de ce monde. L'État persécuta et mit à mort le chef et les disciples. Si les premiers chrétiens n'étaient pas directement hostiles à l'État, ce n'était cependant ni Tordre ni les intérêts de celui-ci qui les inspiraient; et, lorsque la paix fut faite entre le monde chrétien et le inonde greco- romain, la communauté religieuse, déjà pénétrée de son caractère spirituel, sentait qu'elle n'est pas simplement une des institutions de l'État. La vie religieuse fut déclarée essentiellement indépendante de celui-ci, sans être absolument soustraite à son influence et à ses soins. La dualité î^ti manifesta d'une manière grandiose et devint une véritable Jiniitationde l'État. Il était encore la communauté du droit etdc ''i i'olitique ; il n'Hait plus celle dp la religion ci du cuKe,

'^'ancienne idée romaine d'em[)ire universel se reproduisit dans '^'^lomaine spirituel, lorsque l'Église eut ac({uis dans le Pape un t'iiel' visible et indépendant, et dans Rome son centre et sa capitale. L'Église, même au faîte de sa puissance, ne parvint pas

sans doute à réduire à son tour TÉtat au rôle de Tune de ses institutions, ni à fonder un empire romain nouveau, unique, universel et spirituel ; mais les rayons de sa brillante apparition éclipsèrent pendant longtemps la gloire de TÉtat. Elle était le soleil ; l'État était semblable à Tastre qui éclaire les nuits d'une lumière empruntée; Tempire des corps devait modestement céder le premier rang à l'empire des esprits ^ Cependant la dualité resta reconnue, et par le fait, l'indépendance de l'État fut sauvée dans son essence : « Le glaive de l'Empereur, comme celui du Pape, vient de Dieu même, le seul et vrai maître du monde 2. »

Mais la doctrine triomphante de l'Église fit trop souvent oublier la valeur morale de l'État, en ramenant à sa base l'idée religieuse de l'ancien Orient, que l'État tient son pouvoir de Dieu. Toute vie de l'esprit dérivait de l'Église ; l'État, simplement corporel, était rejeté dans une position inférieure. L'élévation de l'idée de l'État au-dessus de l'étroite nationalité ne formait pas une compensation suffisante. C'était moins l'humanité que le christianisme que l'État devait ordonner et conduire dans le monde externe. L'ancien Empire fut renouvelé tant bien que mal dans les formes féodales, mais l'Église romaine en était l'expression la plus respectée, et éclipsait le Saint Empire ro^ main du peuple allemand,

B. Les Germains. — Les peuplades guerrières des Germains arrachèrent successivement ses provinces à l'Empire, et Rome succomba sous leurs coups. Pendant le moyen âge, les Germains dominèrent sur tout l'Occident. Ils reçurent de l'Église l'éducation chrétienne et subirent l'influence des débris de la culture romaine, tout en s'établissant sur les trônes des princes et dans les châteaux-forts. Le sceptre et le glaive étaient dans leurs mains.

* V., pour plus de détails, notre seconde partie.

' Hincmari, de Ordine Palatii, 5 : « Duo sunt, quibus principalitery — mundus hic regitur : auctoritas sacra Pontificum, et Regalis potestas. » — Sachsensp,, I, 1 : « Dieu a donné deux glaives pour le gouvervement de la chrétienté : au pape le glaive spirituel, à l'empereur le temporel. »

NOTION DE l'état. 37

Les Germains n'ont pas pour rÉtat Taptitude éminente des Romains ; c'est à contre-cœur qu'ils s'y soumettent. La conscience individuelle, fière et indépendante du Germain, arrêtait la marche et la puissance de la conscience générale ; l'éducation romaine leur était nécessaire. Cependant l'État leur doit de grands progrès. Ils brisèrent les premiers l'absolutisme de l'État romain, et remplirent les formations postérieures de l'esprit de liberlé de la personne, des associations et des ordres. Montesquieu voitavec raison les germes des constitutions parlementaires dans les forêts de la Germanie. Nous retrouvons les commencements grossiers de l'État représentatif dans les formes primitives du pouvoir des rois germains, que Tacite peint entourés des princes régionaux, des chefs militaires, et de la grande commune des hommes libres.

Le Germain ne fait pas dériver le droit, du moins immédiatement, de la volonté de la nation. Il revendique pour lui-même un droit inné, que l'État protège, qu'il ne crée pas, et quele Germain défend contre tous, même contre l'État. Il repousse énergiquement Tidée antique que l'État est tout dans tout. Le rapport est renversé ; la liberté individuelle est sa plus forte passion ; il en fait à regret le sacrifice partiel à l'État, pour mieux en conserver le reste.

L'État germain devait donc respecter plus franchement et plus largement Vindépendance du droit privé, la liberté de la personne, de la famille, de l'association. Le droit public devait y souffrir les bornes que lui marque le droit des individus.

Les Germains ne reconnaissent ni ne supportent aucun pouvoir P^lic absolu. Vimperium romain leur est étranger. Avant d'obéir, ils veulent délibérer et voter. Leurs ordres sont un pouvoir politique auquel le roi doit s'unir pour faire la loi. L'idée delà personnalité une de l'État leur est inconnue, presque inintelligible. Pour eux, l'État se résout plutôt dans les individus ou dans les. groupes de personnes; ils le voient directement dans le ï'oi, dans les princes qui dirigent les cours de justice ou l'assemblée du peuple, dans les chefs des cantons et des dizaines, dans la commune. Le souille de la. liberté remplit tout l'organisme.

L'unité est faible relativement ; V indépendance individuelle, forte.

Cette modification de Tidée et les progrès qu'elle renfçrme se montraient plus dans la pratique que dans la théorie. Il n'y avait pas de doctrine du droit public germanique. La science du moyen âge fut d'abord dominée par l'Église, puis par les traditions de la jurisprudence romaine et de la philosophie grecque. Des réminiscences de ces sources se trouvent déjà dans les anciennes lois populaires. La loi des Visigoths, par exemple, compare, comme la littérature classique, le corps de l'État à l'homme, le roi à la tète, le peuple aux membres ^ Mais ce n'est là qu'une figure de langage, sans signification réfléchie, et qui ne définît nullement l'État du moyen âge.

Sous d'autres rapports, l'idée de l'État s'était obscurcie, et ceci indépendamment de l'Église, qui l'avait abaissée.

L'État du moyen âge n'était plus, comme à Rome, la simple organisation du droit public. Toutes les institutions s'étaient mêlées d'éléments de droit 'privé. La souveraineté était devenue un bien de famille, une propriété héréditaire ; les devoirs publics, des sortes de servitudes réelles. Tout le droit féodal, toutes les manifestations de l'État patrimonial soufi*rent de ce mélange. Le droit public, chez les Romains, était le fondement du bien public poursuivi; au moyen âge, le droit féodal devient lui-mùme le but essentiel de l'État, et le bien public est négligé.

L'idée de la nation avait également péri par le morcellement du pouvoir et du territoire, le droit des fiefs, l'opposition des ordres et des dynasties. Il ne restait de l'ancien empire romain qu'une sorte de liaison idéale des pays chrétiens de l'Occident ; lien de droit international plutôt que de droit public, maintenu par l'autorité des Papes et du clergé romain plus encore que par celle de l'Empire.

* Lez Visigoth., II. V. 4 « Bene Deus conditor rerura disponeas humani corporis formara, in sublime caput erexit, atque ex illo cunctas membrorum fibras exoriri decrevit. Hinc est et peritorum medicorum prœcipua cura, ut ante capiti quam membris incipiant adhibcre mcdelam. Sicque in Statu et ncgotiis plebiuni ordinatio dirigenda, ut dum salus competens prospioitur Regum, lida valentibus tencatur salvatio populoruni. »

NOTION DR l'état. 39

En résumé, la notion romaine avait perdu beaucoup de sa clarté et de son énergie, mais les temps avaient apporté des semences nouvelles de liberté et de progrès.

C. Influence de la Renaissance. — Le souvenir du vieil Empire ne s'éteignit jamais complètement ; Borne demeura la capitale intellectuelle de l'Europe occidentale. Les Germains et les royaumes qu'ils fondent dans les provinces conquises reçoivent de Rome tombée leur éducation et leur religion ; ils se convertissent et obéissent à YÊglise romaine, qui devient la puissance universelle du moyen âge. L'Église emprunta beaucoup à Tancien État romain : institutions, méthodes, mœurs, langue, droit; Tempire ancien était devenu l'empire des papes; l'État universel, TÉglise universelle. L'Empereur avait exercé son pouvoir par ses lieutenants et ses fonctionnaires, avec l'appui du droit romain, au nom du peuple romain, au besoin par la force des légions ; le Pape vénéré de Rome exerça le sien au nom de Dieu et de l'Église, par les évoques, avec le secours du droit canon, de la discipline ecclésiastique et de ses nombreux ordres monastiques.

On sait aujourd'hui combien l'empire romain des rois francs, et, depuis Othon le Grand, celui des rois allemands, différaient de l'ancien empire de Rome et de Constantinople. Au moyen âge, on ne voyait dans les premiers que la continuation de celui-ci; l'empereur des Francs et l'empereur des Allemands étaient considérés comme les successeurs des Claudes, des Antoninset des Constantins. II est vrai, d'ailleurs, que la nouvelle ^lignite impériale se rattachait par l'idée au monde ancien.

La découverte du Corpus juris romani \mi encore donner p\\is de force aux souvenirs. On l'admira comme une révélation du droit humain universel, et dès le xii° siècle on l'enseignait en Italie. Son autorité se répandit bientôt sur toute l'Europe occidentale, dès le xiii° siècle en France, dès le xv«, et avec plus d'effet encore en Allemagne. C'était une source de droit privé, et peut-être de droit pénal, bien plus que de droit public ; mais on y trouvait aussi certaines formules romaines, certaines opinions fondamentales sur l'État, la législation, la souveraineté.

Les grands souvenirs de Rome poussaient également les b§ geois enthousiastes des villes à fonder des municipalités répùi caines^ et les noms des conseillers et magistrats des ville^ii Hennés et allemandes rappellent ceux de l'ancienne Républiq La bourgeoisie de Rome essaya par deux fois, au cour du mo; âge, d'en ressusciter le cadavre depuis longtemps refroidi, d'ab au xii« siècle, sous la conduite d'Arnold de Brescia, puis au x sous le tribun Cola Rienzi. Ces deux tentatives d'un enthousias romantique échouèrent à cause de l'incapacité politique des mains d'alors; mais elles montrent la force des traditions.

Le moyen âge roman connaissait même, au moins en par les théories politiques des Grecs, Nombre d'écoles monastiq étudiaient la Politique d^Aristote: Le plus estimé des théologie Thomas d'Aquin lui-même, commenta l'œuvre célèbre du ph sophe grec.

Néanmoins, la formation du droit, et surtout l'organisatioi l'État, demeurent essentiellement différentes de la manière cienne. Le caractère germanique domine dans les institutio les principes de l'Église et de la théologie, dans les idées.

Les souvenirs classiques ne se réveillent avec plus de viva que dans la seconde moitié du xv® siècle ; le grand esprit Grecs et des Romains célèbre alors sa renaissance. Les ch d'œuvre anciens viennent orner et affranchir l'esprit des arti italiens, architectes, sculpteurs, peintres ou poètes. Les idéei la science ancienne sont remises en honneur et rompent les 1 rièresde la théologie scolastique des couvents. L'éducation f dée sur les langues anciennes, Yhumanisme, triomphe du mép de l'Église pour le monde, et les cours et les villes envisager vie sous un jour plus riant. Les sophistes avaient été deux n ans auparavant les maîtres des fils de famille de la Grèce ; humanistes le devinrent de la jeunesse intelligente de Frai d'Italie et d'Allemagne. Les esprits éclairés ne se laissent j effrayer par la crainte de redevenir païens. Les papes eux-mêi marchent à la tête du mouvement des esprits : Nicolas F (14 1455), Pie II (Aeneas Silvius, 1458-1464), Jules II (1503-15 Lhn X (1513-1521), protègent et encouragent les tendances |

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libres de la Renaissance. Les princes de Médicis, Cosmo (1428- 1464) et lorenro (1427-1492) surtout, font de Florence l'Athènes de ritalie.

La notion et la théorie anciennes de TÉtat se renouvellent ('gaiement, et influent sur les rapports publics.

On le voit surtout :

1" Dans la tentative reprise par de hardis penseurs de fonder et d'expliquer humainement l'origine des États et l'essence de Tautorité, et de combattre les opinions théocratiqucs.

2® Dans une 'politique froidement calculatrice des voies et du but, qui tend à régler le gouvernement et la domination des hommes, et qui l'emporte enfin dans la pratique et dans la théorie. Machiavel (1469-1527) lui donne son expression la plus forte et la plus exacte. Ses discours sur Tite-Live, qui célèbrent la république romaine, et son a Prince, » qui montre les voies à l'ambition de dominer, sont remplis de Tesprit politique de la Renaissance.

3* Dans le rétablissement de Vini'perium et de la souveraineté de l'État, pouvoir unique devant lequel tout doit s'incliner. Cette souveraineté devient dans la main des princes un absolutisme qui rappelle celui des empereurs romains, et qui contraste vive- Tement avec le système féodal et les barrières ordonnées du moyen âge.

4* Dans la contradiction que soulève ce pouvoir exorbitant qui marche à une <c tyrannie » illimitée. Le souvenir de César réveille celui de Brutus, et le meurtre du tyran est nommé vertu républicaine. Catilina réenfante des conspirateurs *.

Mais ce retour des idées et des teiîdances antiques ne passe pas les bornes d'un cercle relativement étroit d'esprits cultivés ; •es masses ne les comprennent ni ne les sentent. L'influence de 'a Renaissance sur l'État ne fut que partielle, et bientôt elle s'évanouit. Elle aida à la dissolution du monde féodal et à la préparation du monde moderne ; elle ne fonda aucune forme nouvelle d'État.

* Bwkardtf Die Renaissance, p. 44 et ?uiv.

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