I. — LE MONDE ANTIQUE
A. L'idée de l'État chez les Hellènes. — La scienee de rÉtat ne commence véritablement que chez les Hellènes. C'est en Grèce que l'esprit humain, conscient de lui-même, se manifeste pour la première fois dans les arts, dans la philosophie et dans la politique.
Le territoire était petit, la puissance restreinte ; mais l'idée grecque de TÉtat n'en était que plus large et plus compréhensive, les formules de ses penseurs plus nobles et plus élevées. Ils fondent l'État sur la nature humaine ; ils pensent que c'est dans l'État seulement que l'homme peut atteindre à sa perfection et trouver pleine satisfaction. L'État est pour eux Tordre moral du monde, dans lequel l'homme remplit ses destinées.
Suivant la belle expression de Platon (Rép., V) : « L'État est d'autant meilleur qu'il se rapproche davantage de Vhomme par son organisation. Si une partie quelconque du corps de l'Étal souffre, le corps entier s'en ressent ; il souffre ou jouit avec la partie affectée. » Platon n'a pas poursuivi dans ses conséquences cette idée féconde, mais c'est un mérite que de l'avoir formulée.
NOTION DE l'État. 31
*Pour lui, l'État est la plus haute révélation de la vertu de l'homme, la représentation harmonieuse des facultés de Tâme humaine, Thumanité parfaite. Notre âme se compose d'une force intelligente consciente d'elle-même (la raison), d'un courage viril, de désirs sensuels, et les deux premiers doivent dominer les derniers; de même, dans l'idéal platonicien de l'État, il appartient aux sages de régner, aux guerriers de protéger, aux classes commerçantes ou exerçant des professions manuelles d'obéir. Mais la justice doit régler tous les rapports, chacun suivant sa nature.
Aristote, que nous admirons toujours davantage lorsque nous étudions ses successeurs, se laisse moins emporter par l'imagination, scrute plus profondément les réalités et reconnaît plus exactement les besoins de l'homme. Platon rompt complet ement les liens de la famille pour les classes dirigeantes des sages et des guerriers ; elles ne doivent vivre que pour l'État ; il réclame pour elles la communauté des femmes et des biens. Aristote conserve intactes les grandes institutions du mariage, de la famille, de la propriété privée*. Pour lui, l'État est la communauté des familles et des lieux (nation et pays), en vue d'arriver à une vie parfaite et satisfaisante en soi '. L'homme est « un être politique par sa nature même ; d L'État est donc un produit de la nature humaine. « Fondé d'abord pour la sécurité de la vie commune, l'État, » dit-il, « en a eu ensuite le bien-être pour objet *. »
Toutes les tendances, tous les efforts communs des Hellènes dans la religion et le droit, les mœurs et la sociabilité, l'art et la science, la propriété et l'agriculture, le commerce et l'industrie, se rencontrent et se mêlent dans cette idée de l'État. C'est dans l*Ëtat seulement que l'homme est un être juridique ; en dehors, il n'a ni sécurité ni liberté. Le barbare est un ennemi naturel et lennemi vaincu devient esclave, parce qu'étant exclus de la
* Ârislote, Pol., III, 5, 14. izokiç 8è ii ysvwv xai xcojxcov xoivwvia Çwtj^ fî^iaç xai owTŒpxouç. Comp. III, 1, 8.
' Aristote, Pol., I, t, 8, 9. t) ttoXiç — yivouLevri uev ouv loZ C-QV svsxev, ^'Ç» 06 TOI eu Çtjv.
communauté de l'Ëtat, ils sont rejetés dans un abaissement incompatible avecla dignité deThomme.
L'Étatgrec, comme l'État antique en général, est trop puissant, parce qu'il est réputé tout-puissant. Il est tout dans tout. Le citoyen n'est quelque chose que parce qu'il est membre de l'État; toute son existence dépend de l'État, est soumise à TÉtat. Si les Athéniens jouissaient de la liberté de penser, c'était qu'Athènes aimait la liberté, non qu'elle reconnut des droits à rindividu. Cette ville libre fit périr Socrate, et croyait user de son droit. L'indépendance de la famille, l'éducation paternelle la fidélité conjugale même, ne sont point à Fabri des empiétements de l'État grec. La fortune des particuliers l'est encore moins. L'État se mêle à tout. La morale ou le droit ne restreignent point sa puissance. Il dispose des corps et même des talents des citoyens. Il force l'acceptation des emplois comme le service militaire. L'individu meurt d'abord, puis ressuscite dans l'État ; il est comme engendré à nouveau par l'État pour une vie libre et noble. Si l'on fait abstraction de la force de la coutume, la puissance absolue de l'État grec n'est guère tempérée que par la participation des ciloyens à son exercice, et par la crainte de subir à son tour le despotisme du démos, crainte qui fait seule éviter les conséquences extrêmes d'un communisme public ; ou encore, par l'étroitesse des rapports .d'un petit pays, qui ne met au service des passions que de faibles moyens et force de compter avec ses voisins. Chaque État grec n'est qu'une fraction du peuple hellène, l'une de ses branches ou même un rameau de cellesci, il ne dépasse guère les proportions d'une commune urbaine. Les Grecs ne donnent qu'un corps infime à leur haute conception de l'État. L'idée embrasse l'humanité, et elle ne se réalise que dans les formes de l'enfance, dans le cercle étroit d'une vallée ou d'un rivage.
Tendance extrême à la toute-puissauce de l'État, impuissance dans la réalisation formelle, tels sont les deux principaux défauts de la notion, d'ailleurs si humaine et si élevée, de l'État chez les Grecs.
NOTION DE LETAT. 33
B. Lldée romaine de TËtat. — Les Romains ont eu plus qu'aucun autre peuple de Tantiquité classique le génie de l'État et du droilj et cela mieux encore par le caractère que par l'esprit. Aussi leur influence a-t-elle été ici bien plus considérable que celle des Grecs.
L'idée romaine se rapproche beaucoup, au premier abord, de ridée grecque. Cicéron^ dans ses œuvres politiques, a toujours les philosophes d'Athènes devant les yeux; et les définitions générales du droit et de l'État des jurisconsultes romains sont imitées des Grecs, surtout des stoïciens.
Cicéron célèbre aussi dans l'État la plus haute création de la vertu [mrtus) de l'homme : a L'homme ne se rapproche jamais plus de la vertu des dieux que dans la fondation et la conservation des Etats ^ » Il compare, à l'occasion, l'État à l'homme; son chef, à l'intelligence qui gouverne le corps ^.
Cependant la notion romaine diffère de la notion grecque par des points essentiels :
1° En distinguant le droit de la morale, en précisant la forme du premier, les Romains font ressortir avec bien plus de force la ntUure juridique [Rechtsnatur) de l'État; ils bornent son pouvoir et le fortifient en même temps. L'État n'est plus, pour eux, l'ensemble de l'ordre moral du monde, mais avant tout Vordre juridique commun (gemeinsameRechtsordnung). Les Romains laissent un large champ à la liberté des mœurs et à la nature religieuse de l'homme. La famille romaine est plus libre vis-à-vis de l'État; la fortune privée, le droit privé, sont mieux protégés, même contre les pouvoirs publics. A Rome aussi, sans doute, le salut de l'État est la suprême loi ; les honneurs des dieux sont déterminés au nom même de l'État ; personne ne résiste à la volonté qu'il exprime. Mais l'État romain s'est posé à lui-même les bornes de son pouvoir et de son action.
* Cicérorif de Rep., I, 7 : « Neque est uUa res, in qua propius ad Deorum Dumen virtus accédât humana, quam civitales aut condore novas, aut conservare jam conditas. »
^ Cicèron, de Rep., III, 25 : « Sic regura, sic imperatorum, sic magistratuum sic patrum, sic populorum imperia civibus sociisque prsesunt, ut coppoi'ibus animus. »
2° Les Romains ont Vidée de la nation, et mettent la constitution de l'État en rapport orgaiffque avec elle. Pour eux, TÉtat, c'est a la nation organisée, » et la volonté de celle-ci est la source de tout droite L'État romain n'est pas une simple commune; il s'élève, et comprend une nation {respublica — Volksstal),
3° Enfin, l'État romain est destiné à enf\brasser le monde. Toute: l'histoire romaine est pénétrée de cette grande idée. Un droit des gens plus humain vient se placer à côté du droit civil. La Ville éternelle {urhs) devient la capitale du monde {orhis) ; Yimptriurm de ses magistrats, Vimperium mundi ; son sénat, celui de tous les peuples et de tous les rois. La majesté du peuple romain s'incarna enfin dans la majesté de l'empire, et, suivant laj fière expression de Florus, l'histoire de Rome devint l'histoires de l'humanité. L'État romain, par cet élan hardi, dépasse des beaucoup les États grecs ; ils durent s'incliner devant sa grandeur. Un empire corporel et vivant dominaitle monde ancien, et les Germains et les Perses seuls le combattaient encore.
* Cicéron, de Rep., I, 25 : « Est igitur, inquit (Scipio) Africanus, res publica, res populi; populus autem non omnis hominûm cœtus quoquo modo congregatus, sed cœtus multitudinis juris consensu et utiliiatis ccmmunione socialus.» I, 26: « Givitas est constitutio populi. » — Gajus, Inst.9 I, §. I : « Nam quod quisque populus ipse sihi jus constituit, id ipsius proprium civitatis est, vocaturque jus civile. »
CIlAlTniE IV.