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L'esclavage et sa suppression

A l'origine, l'esclave se présente comme un étranger dans la famille et dans la nation.

Si répandu qu'il ait été dans l'antiquité, l'esclavage n'a jamais été considéré comme un ordre national, ce qui témoigne déjà qu'il ne se fonde pas sur une nécessité naturelle.

Aristote (PoL, I, ii) essaye cependant de démontrer que, par nature, les uns sont maîtres, les autres esclaves; mais il ne prouve que l'incontestable nécessité des classes servantes. L'homme intelligent, qui veut remplir ses destinées, a besoin, comme dit Aristote, à* instruments animés qui le servent. Sans doute encore, il est des hommes que la nature elle-même semble avoir principalement destinés aux travaux du corps, et qui ont besoin du commandement et de la direction d'un maître pour accomplie leurs fins. II s'ensuit simplement que maîtres et domestiques, patrons et compagnons, fermiers et valets, fabricants et ouvriers, ont besoin les uns des autres, et nullement que les rapports de dépendance puissent être comparés aux droits d'un propriétaire sur ses animaux domestiques, ni que les travailleurs doivent renoncer à la liberté individuelle, à la personnalité humaine, pour devenir les simples instruments du maître, des

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'hoses. L*homme est une personne par sa nature même : il ne Deut donc pas être une chose, c'est-à-dire un esclave.

La théorie des jurisconsultes romains applique aux esclaves la otion absolue de la propriété avec une dureté remarquable : esclave n'a aucun droit ; c'est une chose. Et cependant elle 'ignore pas que l'esclavage est contre nature, qu'il n'a été introuit que par l'usage commun des peuples*. Pour elle aussi, affranchissement est un retour au droit naturel^; et la jurispruence romaine le savait bien, malgré l'inflexible logique avec iquelle elle suivit pendant mille ans son dur principe. Mais les rdonnances impériales qui défendaient aux maîtres de sévir sans lesure et sans cause contre leurs esclaves', les protégeaient à eu près comme certaines lois modernes protègent les animaux, la notion fondamentale ne changea pas ; l'esclave demeura délouillé, non seulement du droit de posséder, mais même du Iroit de mariage et de parenté.

On tenait également pour certain dans le droit allemand que, 'Uivant l'énergique expression du Sachsenspiegel, toute serviude (Eigenschaft) a sa source « dans la violence, la capture, une contrainte injuste, et que l'on a donné plus tard pour un droit, :e qui n'était qu'une habitude ancienne et injuste 4. » Aussi es peuples germaniques reconnurent-ils toujours à leurs Eigene esclaves) certains droits, d'ailleurs incomplets et mal protégés, ►uisque le maître les violait impunément à l'origine. La source le l'affranchissement était moins troublée qu'à Rome ; la peronnalité de Y Eigene ne s'évanouit jamais complètement, et 'méliaration fut ainsi toujours possible*.

* FlorentiniUf L. 4, § 1, de Statu homin. : « Servitus est constitatio juris Pentium, gila qtiis domino alieno contra naturam subjicitur. » § 2. J. de ïirepers. >

^ Vlpim, L. 4, de Just. et Jure : « (Manumissio) a jure gentium originem iurnsit, utpote qaum jure naturali omnes îiheri nascerentuvy nec esset nota Bianumissio, quum servitus esset incognita ; sed posteaquam jure gentium servitus invasit, secutum es beneficium manumissionis. »

' Gajus, L. 1, § 2, De his qui sui vel alieni : « Sed hoc tempore nullis hominibus, qui sub imperio romane sunt, licet supra modum et sine causa ^GRibus cognita in serves suos sœvire. »

* Sachsenspiegel, III, § 3 et § 6 : « La vérité vraie, c'est que la servitude (egetwcop) a commencé par contrainte, capture, etc. » ^ L'assimilation des Eigene aux animaux domestiques, que l'on trouve

L'esclavage disparaît presque complètement de l'Europe oecîdentale dans le cours du moyen âge; il passe dans la forme plus douce du servage et de la corvée (Hôrigkeit), qui en demeurent comme les derniers vestiges jusqu'à la fin du xvm* siècle et la première moitié du xix® *.

Cet affranchissement successif et les mesures plus générales des temps modernes sont, pour une large part, le fruit mûri do christianisme. Sans briser violemment l'esclavage, il en triompha lentement dans les intelligences ; la propriété de l'homme sur rhomme était incompatible avec la croyance que tous les hommes sont frères et enfants de Dieu. Mais le sentiment du droit et de la liberté des peuples germains, et l'esprit progressif de l'humanité, y ont une part plus grande encore.

L'histoire russe offre ici quelques particularités. Il y avait sans doute en Russie, dès les temps les plus anciens, une sorte de servage personnel ; mais la masse des paysans étaient encore libres au xvi« siècle et menaient surtout une vie nomade. Les seigneurs terriens, qui manquaient d'ouvriers pour leurs vastes domaines, essayèrent alors de les retenir sur leurs fonds par des avantages divers, et ils y réussirent. Mais le servage des paysans ne commença réellement que lorsque l'empire, par des motifs de guerre et de finance, eut attaché de plus en plus fortement ces cultivateurs à la glèbe, et les eut livrés à l'arbitraire des grands. Nulle part le xvii® siècle ne fut aussi fatal à la liberté des classes agricoles qu'en Russie. Serfs et paysans furent placés dans une même servitude ; le maître eut la disposition presque absolue de leurs personnes et de leurs biens. Les temps nouveaux ont amené des tempéraments, puis l'affranchissement. L'œuvre d'émancipation réalisée par Alexandre II malgré les réclamations de beaucoup de nobles (loi du 19 février 1861),* ouvert pour la Russie une nouvelle ère de liberté civile'.

accidentellement dans les sources allemandes, n'indique nullement TesseDCC du rapport, que le clairvoyant Tacite a comparé au colonat plutôt qu'à 1» servitude romaine.

• V sup., p. 152.

2 Comp. Tarticlc de Tschitschéririj V» Leibeigenschaft, dans le Deutsche» Statswôrterbuch.

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L'Europe se purgeait lentement du fléau de la servitude, lorsque celle-ci trouva dans le Nouveau-Monde une terre nou- ?elle. La guerre civile d'Amérique (1861-1866) a vengé ce crime de lèse-humanité.

La différence des races et Tinfériorité de celle qui sert, rendent Tesclavage des nègres moins odieux; mais elles augmentent Torgaeil hautain, passionné, des maîtres. Les blancs oublièrent la communauté de la race humaine, et les cruautés dépassèrent celles de l'antiquité même. Montesquieu s'attaque à des réalités lorsqu'il flagelle leur orgueilleux mépris par ces paroles amères : (On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être tressage, ait mis une âme, surtout une âme d'homme, dans un corps tout noir » {Esprit des lois, xv, 5).

L'esclavage nouveau fut donc plus dur en Amérique qu'il ne l'avait jamais été. Si le maître blanc ménageait quelquefois son esclave, c'était comme un agriculteur prudent ménage ses bêtes de somme. Il en fit une classe d'animaux domestiques par l'abaissement moral et juridique, la négation de toute dignité liumaine, le mépris du mariage et de la famille, l'absence de toute éducation morale et religieuse, le refus de toute protection légale, le commerce illimité, et souvent par une cruauté révoltante. C'était violer à la fois l'ordre divin et l'ordre humain.

^Iferson avait proposé d'ajouter à la déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, qui proclamait la liberté inaliénable de l'homme, les observations des gouvernements monarchiques contre la tolérance et même la faveur accordée à Vesclavage des ^gm. Sa proposition fut malheureusement rejetée. La cupidité des propriétaires d'esclaves l'emporta sur l'intention première <l'en diminuer petit à petit le nombre. Les États de l'Union qui repoussaient l'esclavage, purent à peine contre-balancer l'influence de ceux qui en étaient infestés. Dans l'espace d'un siècle, 'e nombre des esclaves monta de quelque cent mille à plusieurs 'ûillions, poussé surtout par le développement rapide de la culture du coton et de la canne à sucre.

Cependant le grand principe de l'affranchissement passait d'Europe en Amérique. L'Angleterre avait donné l'exemple, et

par de grands moyens. Des motifs intéressés ont peut-être ins pire son action, comme presque toujours les choses humaines mais le but n*en était pas moins juste et saint, et Tbomme qui consacra toute l'énergie de sa vie, William Wilberforce^ était p^ nétré de sa grandeur. Malgré toutes les critiques de détail, 1 suppression de Tesclavage dans les colonies anglaises, les in demnités données aux propriétaires d'esclaves, les traités intei nationaux pour l'abolition de la traite des nègres, demeurent d grands services rendus à l'humanité.

La victoire de l'Union a supprimé l'esclavage dans l'Ame rique du Nord (loi constitutionnelle du !«' février 1865, procla mée le 18 décembre). L'Amérique du Sud ne pourra pas s soustraire longtemps à l'influence du même principe ; le Brtis vient même de le consacrer (L. 28 septembre 1871).

Quelle va donc être la situation politique des nègres? On n leur a accordé jusqu'à présent que la liberté personnelle et le droits privés. Il paraît difficile d'aller plus loin, malgré les ten dances qui régnent aux États-Unis. Les droits politiques suppc sent la capacité politique, et la démocratie représentative n' réuissi, jusqu'à ce jour, que chez les peuples les plus avancéi Peut-on penser qu'elle puisse convenir à ces masses de nègre encore stupides ? Peut-on espérer d'eux ce mâle empire si soi-même, cette initiative et cette activité, indispensables dar les gouvernements libres et démocratiques ? Quiconque a r< fléchi sur la nature de l'homme et sur l'histoire n'osera guèi l'affirmer.

Quoi qu'il en soit, le principe humain de l'État conduit at conséquences suivantes :

1° L'État a le droit et le devoir de faire disparaître de se territoire jusqu'aux derniers vestiges de l'esclavage personne Il effacera ainsi une antique iniquité ;

2» L'État ne doit pas souffrir le rétablissement de l'esclavag même par l'effet de la libre volonté des parties ;

3*» L'État refuse avec raison sa protection au maître étrange qui veut poursuivre un esclave sur son territoire * ;

< Pour VAngleterre, comp. Blackstone, Comment., l, 14, et arrêt de

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4» Les esclaves qui mettent le pied sur un sol libre, deyienmt libres ipso facto, et peuvent invoquer la protection de ses ibunaux.

ur de Westminster-Hall de 1771 (Wheaton, Histoire du droit des gens, 353). La loi anglaise du 28 août 1833 régularise Taffranchissement dans } colonies anglaises, et déclare libre tout esclave qui, avec Tassentiment ! son maître, vient en Angleterre ou en Irlande. En France, on lisait ijà dans les Inst, Coût, de Loysel (xvi* siècle) : € Toutes personnes sont anches en ce Roîaume : et si-tost qu'un esclave a atteint les marches Icelui, se faisant baptizer, est affranchi. » — Loi française du 28 septem- 'e 1791. Constitution de 1848, 6 : € L'esclavage ne peut subsister sur icune terre française. » Art. addit. au traité de Paris, 1814 : € Sa Majesté rès-Chrétienne et Sa Majesté Britannique s'engagent. . . pour faire pro- 3ocer par toutes les puissances de la chrétienté l'abolition de la traite des oirs. »

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